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C'est parce qu'il sentait si bon la route, les grands espaces et le soleil couchant, le bivouac improvisé près du feu qui crépite et les étoiles que l'on compte, l'un contre l'autre, juste avant de fermer les yeux, enroulés dans la même couverture qui tient chaud, qu'elle répondit oui d'un hochement de tête, sous la boule à facettes accrochée à la va-vite pour la circonstance au plafond d'une salle des fêtes en plein cœur d'un village perdu, là où les êtres naissent, poussent, se marient pour certains et, pour d'autres, s'enracinent et meurent à jamais. Mary était tous ces gens à la fois.

C'est parce qu'il sentait si bon tout cela que son corps endormi, comme planté là depuis des années contre le préfabriqué, ce corps qui avait fini d'aimer l'autre, qui avait tant attendu et qui à présent espérait qu'on le réveille et le délivre enfin, ce corps froid et engourdi qui rêvait tant qu'on l'enlève et qu'on le déracine, alors enfin frissonna d'un plaisir interdit, dans le vacarme des guitares électriques mal accordées et les effluves d'un repas de fête communale.

Et, parce qu'il sentait si bon l'imprévu, avec, sur sa chemise et dans son cou, l'arrogant parfum de l'insouciance et de la désobéissance qu'ont encore quelques hommes libres et fous, ces trop rares hommes que toutes femmes oubliées à l'autre bout du lit ou enchaînées devant l'évier rêveraient de croiser un jour, assises sur le bord du chemin, capots ouverts et moteurs fumants, parce qu'il sentait si bon tout cela, elle se leva, lui sourit et tendit son bras avec, à l'autre bout, comme un appel désespéré venu du vide, une main tremblante qu'elle posa dans celle qu'il lui tendait grande ouverte, comme on offre la clé d'une porte condamnée.

La voix du chanteur était fausse et le batteur avait bu ; mais peu importait. Il sentait si bon la vitesse insolente et les sirènes loin derrière qu'elle ferma les yeux face au souffle soudain qui décoiffa son chignon bien mis lorsqu'il l'entraîna au centre de la pièce où seul un danseur embrassait à plein goulot sa canette de bière. Les mégères attablées causaient et ricanaient dans leur serviette en papier ; mais peu importait. Elle agrippa son bras comme s'agrippent à la rambarde ceux qui ne veulent plus sauter. Elle agrippa sa taille comme s'agrippent les cavalières désarçonnées, toutes blotties derrière leur chevalier venu les sauver d'une mort certaine au milieu des chariots en feu et des indiens loin derrière.

À présent qu'ils étaient l'un contre l'autre à compter les étoiles que la boule à facettes si méticuleusement accrochée pour la circonstance projetait sur eux comme des confettis de lumière, la voix du chanteur était belle et le batteur frappait juste. Ne rien dire, ne pas parler ; simplement sentir, ressentir et éprouver. Leurs pieds, d'abord étrangers, timides et hésitants firent maladroitement connaissance puis s'excusèrent sous les yeux des mégères attablées qui causaient toujours et ricanaient encore. Les coups de baguettes sur les peaux tendues s'accentuèrent et les guitares devinrent folles comme folles devinrent ses hanches qu'il tenait si fermement mais si tendrement, les basculant d'un côté puis de l'autre. Elles tanguaient puis roulaient dans ce rock et dans ce rôle presque indécent de femme désirable qu'il lui offrait, comme on offre la clé d'une porte condamnée.

Puis, délicatement, il la lança devant lui, leurs doigts presque désunis, mais sans jamais la lâcher totalement, juste le bout de leurs ongles en contact permanent, une corde jetée dans le vide pour celle qui ne voulait plus tomber, le temps qu'elle s'échappe d'un mètre à peine puis s'enroule à nouveau vers lui, comme dans une couverture, tout étourdie et trébuchante, les deux paumes jetées contre son torse avec pour seule frontière le fin tissu humide qui collait à sa peau.

Elle recula, regrettant presque déjà de s'être éloignée de lui et lâcha prise à l'instant même où la musique, à bout de souffle, s'arrêtait, semblant rendre ainsi le final de leur danse des plus orchestré. Ici et là, on entendit quelques applaudissements étouffés, signe qu'ils n'étaient pas passés inaperçus pour les mégères attablées qui, bouche bée, ne ricanaient plus.

Sur le bar improvisé, il restait une carafe d'eau à moitié pleine. Il s'en approcha, prit deux gobelets en plastique et les remplit. Sans un mot, il lui en tendit un puis se mit en retrait, à distance des musiciens amateurs qui entamaient déjà, comme ils pouvaient, un semblant de tango. Elle le suivit, ne sachant réellement pourquoi, regrettant presque déjà de l'avoir fait. Il s'adossa au mur, un genou replié, avec le pied contre la peinture défraîchie, buvant à petites gorgées, le pouce de son autre main négligemment crocheté à l'angle de la poche de son jean, lui donnant ainsi l'apparence désinvolte qu'ont les hommes de passage, libres et fous, lorsqu'ils se reposent un peu, juste un peu, contre la portière du pick-up, capot relevé et moteur fumant, sachant déjà que quelques tours de clé suffiront à le faire repartir.

Elle avait l'air si ridiculement nue et si inutile ainsi ; mais peu importait. Elle attendait, impatiente, l'imperceptible mouvement de ses lèvres qui formerait la toute première lettre de son tout premier mot alors que lui observait la main qu'il avait recueillie dans la sienne, cette main encore tremblante, serrant à présent le gobelet de plastique, jusqu'à le tordre, avec, incrustée dans la chair, une alliance rendue invisible par l'usure des années.

Alors, voyant qu'il ne parlerait pas, elle s'approcha tout près. Les confettis de lumière glissaient lentement sur son visage et sur sa chemise. Posant la main sur son avant bras qui allait à nouveau porter le gobelet à ses lèvres, elle stoppa son geste et dit :

— Je voudrais compter les étoiles près d'un feu qui crépite, tout contre vous, dans la même couverture. Vous voulez bien ?

Au clap de fin, Mary, de son vrai prénom Béatrice, ne bougea pas. Lorsque la lumière jaillit au dessus d'elle, inondant la pièce de sa franche et brutale réalité, elle resta ainsi figée un interminable instant que sont les quelques secondes qui suivent la dernière réplique de la dernière scène, ignorant les mégères-figurantes attablées qui se félicitaient déjà de leur brève mais parfaite interprétation, le ouf de soulagement du réalisateur assis près du cameraman et les applaudissements nourris de l'équipe de tournage plaquée dans l'ombre pendant tout ce temps, contre le préfabriqué de la salle des fêtes qui avait servi de décor à un tournant de sa propre existence qu'elle allait vivre enfin.

Qui de Mary ou de Béatrice s'approcha de John, de son vrai prénom Marc, et posa ses lèvres contre les siennes ? Personne dans la salle ne put le dire. Toujours est-il que le baiser fut long, doublement long. Mais Béatrice savait à présent une chose : au delà de ce couple fictif improbable, elle aimait Marc, bien plus qu'elle n'avait aimé John durant ces deux mois de tournage. Elle était libre et forte, assise sur la rambarde à contempler l'horizon.

Dans quelques heures, elle rentrerait, viderait précipitamment sa penderie dans une grande valise puis laisserait une enveloppe sur l'oreiller. Dans quelques heures, la sonnerie du téléphone retentirait au fond de son sac à main posé sur ses genoux à l'arrière d'un taxi mais l'actrice ne répondrait pas. À coup sûr un appel du réalisateur pour lui dire que grâce à elle, Un homme de passage battrait sans doute tous les records d'audience.

PRIX

Image de Été 2019
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Eliza · il y a
Récit excessivement visuel, on est dans le mouvement décomposé de la danseuse et du danseur. La fin est inattendue. Chapeau l'artiste !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci Eliza. j'apprécie..
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Diamantina Richard · il y a
Très belle écriture, une bien jolie lecture pour moi, bravo💌
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci!
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Virgo34 · il y a
Ce que je retiens, c'est l'écriture et sa poésie. Je ne peux que dégainer mes 5 voix.
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JACB · il y a
Belle atmosphère dans ce texte qui d'un script va mettre une vie sans-dessus dessous. Les attitudes sont particulièrement bien décrites, la répétition de "parce qu'il sentait si bon" balance bien l'évolution de la scène et l'approche des personnages, enfin, c'est très bien construit comme d'hab Fabrice et la chute après qu'on ait compris (un peu déçu) que c'était du cinéma redonne du souffle à l'amour...une suite ?*****
J'ai un bleu en finale Jury: "Dans l'océan Indien", je vous invite ?.

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci pour votre commentaire. Je vais aller vous lire bientôt.
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kris59 · il y a
écriture au rythme de la danse, très bien
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci!
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Jusyfa · il y a
Très beau style d'écriture, votre plume est chargée de sensibilité, +5*****
Julien.

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Je vous remercie de ce commentaire mais le jury sera t-il sensible ?
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Jusyfa · il y a
Les voies du jury sont impénétrables ! Bonne chance quand-même.
Julien.

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De margotin · il y a
Mes voix
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci
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Carine Lejeail · il y a
Une jolie mise en abyme amoureuse. Un texte plein de sensibilité, de détails extrêmement juste. Bravo et mes voix!
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bonsoir.merci.je ne manquerai pas d'aller vous lire.
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Eisas · il y a
Une magnifique écriture, délicate et efficace ! Bravo. Je vote et je m'abonne...

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
J'ai lu et j'ai aimé..
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Joël Riou · il y a
Une belle description des approches amoureuses.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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