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Un homme bien regardant

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Paulbrandor

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LAURÉAT
Sélection Jury

Maria était persuadée qu’une fatalité s’abattait depuis des siècles sur sa famille. Elle tenait en main les toutes premières photos de ses aïeux et un détestable constat s’imposait : un duvet suspect ombrait le dessus des lèvres de toute la gent féminine. De l’arrière-arrière-grand-mère à la dernière-née, toutes, sans exception, exhibaient cet attribut superfétatoire. Certes, de nos jours, ce handicap pouvait être partiellement enlevé. Notre époque n’était-elle pas remarquable ? Les progrès étaient remarquables, les esthéticiennes faisaient un travail remarquable, les produits vendus en pharmacie étaient remarquables, les teintures et les pinces à épiler étaient remarquables ; bref, tout était remarquable... Il n’empêche que la moustache de Maria était fâcheusement remarquable.

Le soir, dans sa chambre, devant son grand miroir sur pied, Maria faisait un état des lieux sans complaisance en apostrophant le Très-Haut :
— Merci pour tout... Pour ce séduisant duvet noir sur les lèvres, ces aisselles à la végétation luxuriante...
Elle roulait ensuite une artistique et excentrique moustache en croc avec les poils de son pubis, ouvrait exagérément les yeux et s’exclamait :
— Merci à toi aussi Salvador Dali, génialissime moustachu, pour cette improbable réincarnation féminine, pour cet « incroyablissime » accroche-cœur.
Mieux valait en rire.

Maria se désespérait. Ferait-elle un jour « La Rencontre », celle qui vous réconcilie avec la vie, celle qui efface par magie vos complexes ? Trouverait-elle la chaussure qui irait parfaitement à son pied ? L’heureux élu aurait quand même intérêt à faire preuve d’une admiration discrète. Maria ne supportait pas les regards insistants que les hommes posaient sur elle. Elle y voyait une focalisation moqueuse sur son duvet et elle ne tardait pas à fusiller du regard l’impudent adorateur. Pourtant, elle avait beaucoup de charme, Maria. On la disait brune piquante ; elle avait peur de piquer. Où était-il celui qui saurait l’apprécier avec ses qualités et ses défauts ? Où se cachait-il, cet homme peu mais bien regardant ?

Parfois, la Providence fait preuve d’initiative. Elle s’invite à votre habituelle table de bistrot, puis fournit sans hésitation les bonnes réponses à toutes vos questions. Pour Maria, l’évidence était aveuglante : « Mais oui, c’est cet homme assis, là, à ma place. C’est lui. Lui qui boit un café. J’en suis sûre. »
Maria vivait un moment extraordinaire. Elle se sentait merveilleusement bien, calme, confiante, prête à passer à l’action :
— Garçon ! Une pression s’il vous plaît !
Elle sourit de son audace. Elle n’avait peur de rien. Même pas des bières avec faux-cols qui vous collent d’énormes moustaches de mousse. Elle s’assit en face de l’homme et prit l’initiative de la conversation...
Paul, il s’appelait Paul et avait ouvert, depuis peu, un cabinet de kinésithérapie dans le quartier. Trois cafés et deux bières plus tard, ils se connaissaient parfaitement. Maria n’en croyait pas ses yeux et ne se lassait pas de le regarder. Elle le trouvait parfait. Elle le trouvait comme il fallait. Une troublante citation d’Anton Pavlovitch Tchekhov lui titillait l’esprit : « Un homme sans moustache c’est comme une femme avec une moustache. »
Fallait-il s’indigner ? Paul était imberbe. Une sacrée chance, n’en déplaise à Anton. Paul assurerait sa virilité par femme interposée, et elle, Maria, laisserait éclater toute sa féminité dans les bras de l’homme assis en face d’elle. C’est avec lui que la malédiction familiale cesserait. À jamais.
Fallait-il y voir un signe encourageant ? Très encourageant. D’après Anton, Paul n’était-il pas le plus qualifié pour comprendre les problèmes ?
Maria et Paul avaient énormément de choses à se dire. Ils se donnèrent rendez-vous, au même endroit, une semaine plus tard.

Ce soir-là, devant son miroir, Maria trouva un certain charme à son exubérante pilosité.

Elle arriva première au rendez-vous. L’attente fut brève. Les lèvres de Paul étaient si douces sur ses joues qu’elle regretta un instant qu’il ne dérapât point. Maria décida définitivement de vivre dangereusement ; elle commanda une bière pression. Avec ou sans faux-col, cela n’avait désormais plus d’importance. Paul choisit une mauresque, ce qui ne déplut pas fondamentalement à Maria. Plusieurs bières plus tard, Maria déballa ses complexes. Après trois mauresques, Paul se lâcha à son tour. Il lui raconta tous les épisodes de sa vie. Il n’en omit aucun. Ils se séparèrent difficilement. Rendez-vous fut pris au même endroit, trois jours plus tard.

Maria ne fut pas mécontente de son petit effet. Elle joua la confusion en expliquant que c’était entièrement sa faute si leurs lèvres s’étaient effleurées. Paul l’assura en riant qu’il ne pouvait s’agir que d’une de ses nombreuses maladresses. Maria ressentit une petite pique de jalousie. La maladresse ne risquait-elle pas d’avoir souvent bon dos ? Ce sentiment nouveau l’agaça puis l’inquiéta. Elle en parla à Paul. La réponse de Paul l’amusa puis la rassura. Maria détailla son curriculum vitae : âge, domaines de compétences, principales expériences professionnelles, formation, centres d’intérêt. Elle évoqua aussi quelques expériences sentimentales sans suite. Le temps passait si vite qu’ils décidèrent de se retrouver deux jours plus tard au même endroit. Le baiser d’au revoir manqua adroitement sa cible.

Arrivée chez elle, Maria, toute rêveuse, se mit au lit. Dans la nuit pourtant, un cauchemar la réveilla. Elle se leva prestement et relooka l’indomptable Salvador Dali. Elle lui rafraîchit artistiquement les moustaches puis se rendormit rassurée.

Les lèvres de Paul avaient un goût de fraise et ses mains étaient bien douces. Comment se terminerait le rendez-vous ? Allez savoir ! Maria la prévoyante se félicita d’avoir taillé la moustache du maître. L’irrationnelle moustache dalinienne n’aurait-elle pas effarouché un éventuel amateur d’art ? Paul continua à se raconter longuement. Maria fit preuve d’une empathie empressée. Il revint ensuite sur son parcours : ses études, son travail, sa passion pour la musique et son inexpérience amoureuse. « Tant mieux ! », l’interrompit mentalement Maria en s’accusant toutefois d’ignoble égoïsme. Paul avoua à Maria qu’elle était pour lui un amour inespéré et qu’elle seule pourrait éclairer sa vie. Maria, très émue, adressa un clin d’œil complice au Très-Haut. Elle raccompagna Paul devant chez lui. Bras dessus, bras dessous. Leur long baiser fut prometteur.

Le soir, devant son miroir, Maria l’artiste joua de nouveau des ciseaux. Elle s’endormit un peu plus tard, d’un sommeil tranquille et ininterrompu, un sourire extatique aux lèvres.
Qui aurait pu reconnaître Salvador Dali transformé en mignon timbre-poste ?

L’appartement de Paul était confortable, fonctionnel, sobre dans la déco. La décoration ? Maria s’en chargerait. Ils bavardèrent un bon moment. Le temps d’abuser du champagne et de faire, en comptables avisés, un honnête premier bilan sentimental sur les semaines écoulées et un échéancier enthousiaste sur les semaines et les années à venir. Un peu plus tard dans la soirée, Paul fit écouter à Maria la musique qu’il aimait. Bien plus tard, Maria initia Paul à la philatélie. La découverte enthousiasma Paul. Elle passa la nuit chez lui.

Maria jeta un dernier regard sur son appartement. N’y avait-elle pas fait sa mue ? La chenille velue ne se transformait-elle pas en papillon ? En papillon de nuit. Allait-elle se brûler les ailes ? Elle fit ses paquets en souriant : tous les indicateurs étaient au beau fixe.
Ils allaient vivre ensemble. Qui l’eût dit ? Leur histoire était véritablement exemplaire. Tout le monde avait donc sa chance ? Même avec un handicap ? Il suffisait de se regarder autrement en quelque sorte, de passer de l’autre côté du miroir.

Paul était inquiet :
— Maria ! Crois-tu que tes parents vont m’accepter ?
Maria le serra très fort dans ses bras avant d’appuyer sur la sonnette de l’interphone :
— Et comment ! Je les ai avertis, ils sont ravis. Il n’y a jamais eu de kiné dans la famille et encore moins de kiné imberbe !
— Oui, d’accord Maria ! Mais quand même ! Un kiné imberbe aveugle…

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65 VOIX

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Virgo34 · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'à la chute. Une distinction bien méritée.
Je t'invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire. Merci.

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Paulbrandor · il y a
Merci Virgo34, à bientôt sur tes textes.
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Virgo34 · il y a
Merci à toi.
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SakimaRomane · il y a
J'ai beaucoup aimé et quel chute ! :)
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Francine Lambert · il y a
Un vrai bonheur de lecture que ce récit plein d'humour et dont la chute, totalement inattendue, explique bien des choses ! Merci pour ce moment très agréable et à bientôt !
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Paulbrandor · il y a
Un grand merci pour votre commentaire enthousiaste Francine.
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Quelle histoire et quelle chute énorme ! J'ai adoré le style et l'ambiance de votre texte qui a bien mérité ses lauriers de succès ! Bravo, Paulbrandor ! Je vous invite à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Thomas d'Arcadie · il y a
Bravo ! J'aime beaucoup !
Bonne continuation ^^

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Paulbrandor · il y a
Un grand merci pour votre commentaire.
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Thomas d'Arcadie · il y a
A tout bientôt pour de nouvelles lectures.
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Fred Panassac · il y a
Une chute mirrrrobolante !
Maria me fait penser à une autre artiste, Frida Kahlo, qui avait cette même « infirmité » et ne la gommait pas sur ses autoportraits.

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Paulbrandor · il y a
Un grand merci Fred. Effectivement Frida Kahlo avait ce même type "d'infirmité" qui venait malheureusement chez elle se rajouter à nombre d'infirmités.
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Fred Panassac · il y a
Oui, ce qui lui est arrivé est terrible !
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Manita · il y a
Prenant Je me suis laissée prendre par votre récit. Magnifique chute vraiment. Je vous invite à me rendre visite...
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Paulbrandor · il y a
Merci de votre passage Manita. Au plaisir de vous lire bientôt.
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Pecorile · il y a
Magnifique, tout simplement !
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Paulbrandor · il y a
un grand merci Pecorile
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Claire Dévas · il y a
Je viens saluer votre présentation et votre texte !
Vous convier, faute de votre actualité, à venir lire la mienne:-)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1

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Paulbrandor · il y a
Merci Claire. Je viens de lire votre fiction glaçante...
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Paul Jomon · il y a
Tout en finesse d'expression et de développement. Et la clé en tout dernier mot qui renvoie au titre. C'est vrai que pour mieux sentir les choses, ce ne sont pas des poils qu'il aurait fallu à Maria, ce sont des vibrisses.
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Paulbrandor · il y a
Merci Paul pour cet agréable commentaire.
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