Un homme bien regardant

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J’écris pour ne pas bricoler… au grand soulagement de ma famille, mes amis, mes voisins et de tous les médecins urgentistes de la région grenobloise  [+]

Image de Printemps 2013

Maria était persuadée qu’une fatalité s’abattait depuis des siècles sur sa famille. Elle tenait en main les toutes premières photos de ses aïeux et un détestable constat s’imposait : un duvet suspect ombrait le dessus des lèvres de toute la gent féminine. De l’arrière-arrière-grand-mère à la dernière-née, toutes, sans exception, exhibaient cet attribut superfétatoire. Certes, de nos jours, ce handicap pouvait être partiellement enlevé. Notre époque n’était-elle pas remarquable ? Les progrès étaient remarquables, les esthéticiennes faisaient un travail remarquable, les produits vendus en pharmacie étaient remarquables, les teintures et les pinces à épiler étaient remarquables ; bref, tout était remarquable… Il n’empêche que la moustache de Maria était fâcheusement remarquable.

Le soir, dans sa chambre, devant son grand miroir sur pied, Maria faisait un état des lieux sans complaisance en apostrophant le Très-Haut :
— Merci pour tout… Pour ce séduisant duvet noir sur les lèvres, ces aisselles à la végétation luxuriante…
Elle roulait ensuite une artistique et excentrique moustache en croc avec les poils de son pubis, ouvrait exagérément les yeux et s’exclamait :
— Merci à toi aussi Salvador Dali, génialissime moustachu, pour cette improbable réincarnation féminine, pour cet « incroyablissime » accroche-cœur.
Mieux valait en rire.

Maria se désespérait. Ferait-elle un jour « La Rencontre », celle qui vous réconcilie avec la vie, celle qui efface par magie vos complexes ? Trouverait-elle la chaussure qui irait parfaitement à son pied ? L’heureux élu aurait quand même intérêt à faire preuve d’une admiration discrète. Maria ne supportait pas les regards insistants que les hommes posaient sur elle. Elle y voyait une focalisation moqueuse sur son duvet et elle ne tardait pas à fusiller du regard l’impudent adorateur. Pourtant, elle avait beaucoup de charme, Maria. On la disait brune piquante ; elle avait peur de piquer. Où était-il celui qui saurait l’apprécier avec ses qualités et ses défauts ? Où se cachait-il, cet homme peu, mais bien regardant ?

Parfois, la Providence fait preuve d’initiative. Elle s’invite à votre habituelle table de bistrot, puis fournit sans hésitation les bonnes réponses à toutes vos questions. Pour Maria, l’évidence était aveuglante : « Mais oui, c’est cet homme assis, là, à ma place. C’est lui. Lui qui boit un café. J’en suis sûre. »
Maria vivait un moment extraordinaire. Elle se sentait merveilleusement bien, calme, confiante, prête à passer à l’action :
— Garçon ! Une pression s’il vous plaît !
Elle sourit de son audace. Elle n’avait peur de rien. Même pas des bières avec faux cols qui vous collent d’énormes moustaches de mousse. Elle s’assit en face de l’homme et prit l’initiative de la conversation…
Paul, il s’appelait Paul et avait ouvert, depuis peu, un cabinet de kinésithérapie dans le quartier. Trois cafés et deux bières plus tard, ils se connaissaient parfaitement. Maria n’en croyait pas ses yeux et ne se lassait pas de le regarder. Elle le trouvait parfait. Elle le trouvait comme il fallait. Une troublante citation d’Anton Pavlovitch Tchekhov lui titillait l’esprit : « Un homme sans moustache c’est comme une femme avec une moustache. »
Fallait-il s’indigner ? Paul était imberbe. Une sacrée chance, n’en déplaise à Anton. Paul assurerait sa virilité par femme interposée, et elle, Maria, laisserait éclater toute sa féminité dans les bras de l’homme assis en face d’elle. C’est avec lui que la malédiction familiale cesserait. À jamais.
Fallait-il y voir un signe encourageant ? Très encourageant. D’après Anton, Paul n’était-il pas le plus qualifié pour comprendre les problèmes ?
Maria et Paul avaient énormément de choses à se dire. Ils se donnèrent rendez-vous, au même endroit, une semaine plus tard.

Ce soir-là, devant son miroir, Maria trouva un certain charme à son exubérante pilosité.

Elle arriva première au rendez-vous. L’attente fut brève. Les lèvres de Paul étaient si douces sur ses joues qu’elle regretta un instant qu’il ne dérapât point. Maria décida définitivement de vivre dangereusement ; elle commanda une bière pression. Avec ou sans faux col, cela n’avait désormais plus d’importance. Paul choisit une Mauresque, ce qui ne déplut pas fondamentalement à Maria. Plusieurs bières plus tard, Maria déballa ses complexes. Après trois Mauresques, Paul se lâcha à son tour. Il lui raconta tous les épisodes de sa vie. Il n’en omit aucun. Ils se séparèrent difficilement. Rendez-vous fut pris au même endroit, trois jours plus tard.

Maria ne fut pas mécontente de son petit effet. Elle joua la confusion en expliquant que c’était entièrement sa faute si leurs lèvres s’étaient effleurées. Paul l’assura en riant qu’il ne pouvait s’agir que d’une de ses nombreuses maladresses. Maria ressentit une petite pique de jalousie. La maladresse ne risquait-elle pas d’avoir souvent bon dos ? Ce sentiment nouveau l’agaça puis l’inquiéta. Elle en parla à Paul. La réponse de Paul l’amusa puis la rassura. Maria détailla son curriculum vitae : âge, domaines de compétences, principales expériences professionnelles, formation, centres d’intérêt. Elle évoqua aussi quelques expériences sentimentales sans suite. Le temps passait si vite qu’ils décidèrent de se retrouver deux jours plus tard au même endroit. Le baiser d’au revoir manqua adroitement sa cible.

Arrivée chez elle, Maria, toute rêveuse, se mit au lit. Dans la nuit pourtant, un cauchemar la réveilla. Elle se leva prestement et relooka l’indomptable Salvador Dali. Elle lui rafraîchit artistiquement les moustaches puis se rendormit rassurée.

Les lèvres de Paul avaient un goût de fraise et ses mains étaient bien douces. Comment se terminerait le rendez-vous ? Allez savoir ! Maria la prévoyante se félicita d’avoir taillé la moustache du maître. L’irrationnelle moustache dalinienne n’aurait-elle pas effarouché un éventuel amateur d’art ? Paul continua à se raconter longuement. Maria fit preuve d’une empathie empressée. Il revint ensuite sur son parcours : ses études, son travail, sa passion pour la musique et son inexpérience amoureuse. « Tant mieux ! », l’interrompit mentalement Maria en s’accusant toutefois d’ignoble égoïsme. Paul avoua à Maria qu’elle était pour lui un amour inespéré et qu’elle seule pourrait éclairer sa vie. Maria, très émue, adressa un clin d’œil complice au Très-Haut. Elle raccompagna Paul devant chez lui. Bras dessus, bras dessous. Leur long baiser fut prometteur.

Le soir, devant son miroir, Maria l’artiste joua de nouveau des ciseaux. Elle s’endormit un peu plus tard, d’un sommeil tranquille et ininterrompu, un sourire extatique aux lèvres.
Qui aurait pu reconnaître Salvador Dali transformé en mignon timbre-poste ?

L’appartement de Paul était confortable, fonctionnel, sobre dans la déco. La décoration ? Maria s’en chargerait. Ils bavardèrent un bon moment. Le temps d’abuser du champagne et de faire, en comptables avisés, un honnête premier bilan sentimental sur les semaines écoulées et un échéancier enthousiaste sur les semaines et les années à venir. Un peu plus tard dans la soirée, Paul fit écouter à Maria la musique qu’il aimait. Bien plus tard, Maria initia Paul à la philatélie. La découverte enthousiasma Paul. Elle passa la nuit chez lui.

Maria jeta un dernier regard sur son appartement. N’y avait-elle pas fait sa mue ? La chenille velue ne se transformait-elle pas en papillon ? En papillon de nuit. Allait-elle se brûler les ailes ? Elle fit ses paquets en souriant : tous les indicateurs étaient au beau fixe.
Ils allaient vivre ensemble. Qui l’eût dit ? Leur histoire était véritablement exemplaire. Tout le monde avait donc sa chance ? Même avec un handicap ? Il suffisait de se regarder autrement en quelque sorte, de passer de l’autre côté du miroir.

Paul était inquiet :
— Maria ! Crois-tu que tes parents vont m’accepter ?
Maria le serra très fort dans ses bras avant d’appuyer sur la sonnette de l’interphone :
— Et comment ! Je les ai avertis, ils sont ravis. Il n’y a jamais eu de kiné dans la famille et encore moins de kiné imberbe !
— Oui, d’accord Maria ! Mais quand même ! Un kiné imberbe aveugle…

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Marie Juliane DAVID · il y a
Un texte fort captivant!
Un plaisir de vous lire Paul et bonne continuation!
En passant, si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon texte"Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures.
Pour y accéder plus facilement, vous pouvez cliquer sur mon nom en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer.

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Eric diokel Ngom · il y a
Bravo j'ai beaucoup apprécié .. merci de voter pour moi
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Oriole Lekeugo · il y a
Belle plume, j'ai adoré vous lire. Sur ce, je vous invite, si vous avez un peu de temps, à découvrir mon texte et laisser vos remarques et impressions. Merci d'avance
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cendrine borragini-durant · il y a
Humour savamment dosé que la chute habile vient renforcer
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Epiphane Avicenne · il y a
Vous avez bien mérité votre place . Quel magnifique texte. N'hésitez pas à donner vos avis et voix sur mon récit
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/inceste-2

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Marie Francois · il y a
Texte magnifique. Parfaitement écrit. Qui nous tient en haleine jusqu'au bout. Et avec une chute à laquelle on ne s'attend pas du tout ! Un récit romantique qui finit sur une pointe d'humour. J'ai adoré ! Merci pour ces quelques instants de lecture intense.
Si vous avez 5 minutes, je vous invite à venir découvrir le texte d'une amie qui concourt actuellement pour le prix 11-19 : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-nouvelle-vie
Merci et encore bravo pour votre si belle plume !

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Paul Brandor · il y a
Merci pour votre commentaire Marie François. A bientôt sur votre texte.
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Gabriel · il y a
Ce texte m'a transporté le temps d'une lecture. L'écriture est efficace et de bonne qualité. Et quelle chute !! Je m'en vais lire d'autres textes de vous ;)
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Paul Brandor · il y a
Merci Gabriel
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Lukas · il y a
Beau texte original.
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Paul Brandor · il y a
Un grand merci Lukas
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jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Paul, J'ai apprécié ce très bon texte et d'autres encore.
Je reviens vers vous pour vous inviter à découvrir mon dernier récit .
Si vous n'avez pas lu ce drame dû à l'alcoolisme il n'est pas trop tard, aujourd'hui en finale peut-être aurez-vous envie de porter un jugement sur son contenu. Sans vouloir vous obliger mais pour faciliter son accès, je vous laisse le lien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement
D'avance merci pour ces 2mn de lecture.
Julien.

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Felix Culpa · il y a
La plus belle histoire qu'il m'ait été donné de lire ! Un chef-d'oeuvre !
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Paul Brandor · il y a
Un grand merci Félix, j'ai viré au rouge. A bientôt sur vos textes plein d'humour.
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Felix Culpa · il y a
Merci Paul !

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