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Un homme bien

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Clapotis

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J'attendais les policiers.
Ils allaient sûrement arriver rapidement.
Je les avais appelés il y a environ une demi-heure je crois. J'avais réussi à prendre le combiné du téléphone malgré mes mains pleines de sang qui tremblaient sans que je ne puisse les contrôler.
D'ailleurs, tout mon corps tremblait maintenant. Et mon cerveau n'arrivait plus à penser. Il était vide. Qu'était-il arrivé ?
Je crois que je l'avais tué. J'avais sans doute tué Jacques, mon mari depuis treize ans.
L'homme que j'avais pourtant aimé fut un temps. Avant de le détester.
Je ne savais pas, quand je l'avais rencontré, qu'il allait être mon bourreau durant tant d'années.

Il avait été ce beau brun ténébreux dont j'étais tombée follement amoureuse quand il m'avait abordée à la sortie de l'usine une fin d'après-midi de septembre. Nous étions allés boire un verre au café du bourg « chez Titine ». Il était sûr de lui, charmeur. Il était chef d'équipe dans l'usine et plusieurs ouvrières l'avaient repéré et espéraient un regard de sa part. Mais c'est sur moi qu'il avait jeté son dévolu. Je n'avais pas résisté bien longtemps.
Il savait commander les hommes, il avait su aussi me diriger moi pendant notre vie commune. Mais ce n'était pas bien difficile, je n'avais jamais su m'imposer. Je manquais de confiance en moi. Mes parents m'avaient toujours rabaissée, dévalorisée. J'avais trouvé un mari qui agissait comme eux. J'étais ainsi en terrain connu.

J'avais accepté d'être à son service, que ce soit pour prendre soin de la maison, ou de lui. Il faisait ce qu'il voulait de moi. Au lit aussi. Toujours prête à assouvir ses fantasmes, pour lui faire plaisir, pour qu'enfin il devienne gentil. Il pouvait l'être parfois, pour quelques jours. Puis revenait son caractère acariâtre, cynique et moqueur. Avec moi.
Il recommençait alors à faire de moi sa chose.

Au début de notre relation, il me complimentait, il me disait souvent qu'il m'aimait, que j'étais tout pour lui. Il m'offrait des fleurs. C'était merveilleux. J'étais heureuse, comblée. Les autres me trouvaient de plus en plus jolie et lumineuse. Je mettais beaucoup de soin à être toujours apprêtée, maquillée, et mes tenues étaient féminines et colorées.

Et puis il est devenu de plus en plus jaloux, possessif. Trop de regards se retournaient sur moi. En privé il me faisait de plus en plus souvent des scènes interminables. Il supportait mal mes amis et ma famille. Alors je m'étais éloignée d'eux pour être toute à lui, pour vivre notre amour fusionnel.
Il n'aimait pas que je travaille mais j'avais tenu à garder cette part d'autonomie.
J'allais avec plaisir à l'usine tous les matins. Les collègues étaient sympathiques.
Je ne l'y voyais pas. Il travaillait dans un autre atelier, dans un autre bâtiment.
J'étais enviée d'être « la femme de Jacques ».

Et puis sont arrivées les remarques désagréables sur ma personne. Sur mon physique. Sur ma façon de m'habiller, de marcher :
« Regarde un peu la robe que tu as mise, elle ne te va pas, elle accentue tes hanches trop larges !
- On dirait une vache sur talons aiguilles quand tu mets ces chaussures-là !
- Non mais ma pauvre, tu t'es vue avec cette jupe ? On dirait une pute !"

Ce que je cuisinais n'était jamais assez bon.
Le ménage n'était jamais assez bien fait.
Le repassage non plus.
Je ne répondais pas souvent à ses remarques méchantes car il pouvait alors entrer dans des colères noires. Il ne supportait pas d'être contredit. J'avais peur de lui. Il était déjà arrivé qu'il me frappe. J'avais toujours réussi à cacher les traces de coups. Personne ne les voyait. Personne ne savait. Au travail, je mettais généralement des pantalons et des pulls à manches longues qui dissimulaient les hématomes que j'avais régulièrement aux bras.

Mais pour supporter tout cela dans le silence que j'avais installé par peur et par honte, j'avais commencé à boire. Un peu trop. De la bière et du vin.
Quand le liquide pénétrait en moi, je ressentais comme une onde bienfaisante qui anesthésiait mes pensées. L'alcool m'aidait à oublier ce que j'étais devenue.
Bien sûr Jacques avait tout deviné malgré mes tentatives maladroites pour cacher mes bouteilles. Il m'encourageait à boire de plus en plus. Ainsi, devant les autres, il pouvait passer pour la victime malheureuse d'une femme alcoolique et incapable. A moi, il disait me trouver bien plus amusante quand j'avais bu, bien plus cool. Et au lit je mettais un peu plus d'entrain à le satisfaire, à croire ce qu'il m'en disait. Il riait de me voir incapable de monter seule l'escalier qui conduisait à la chambre.
Pas besoin de me cogner pour que je tombe, je tombais toute seule.
Ma vie était une dégringolade.

Les policiers allaient arriver. La nuit était tombée.
J'étais assise sur le canapé délavé, dans la pénombre.
La télévision était restée allumée et des éclairs de lumière zébraient la pièce par intermittence. Le son était coupé. Le silence était total. Et angoissant. Je distinguais un corps allongé par terre, à quelques mètres de moi, dans une mare de sang noir.
Ce n'était pas un film. C'était Jacques. Il ne bougeait plus. Ses yeux me fixaient, insupportables. Il avait l'air mort. Je me disais que ce serait bien que j'aille vérifier. Mais je n'arrivais pas à me lever. Mon cerveau ne commandait plus mes muscles.
Je ne me souvenais pas de ce qui s'était passé : une énième dispute ? Une énième humiliation ?
Le chat sauta sur mes genoux. Il vint blottir sa tête contre mon ventre, s'y frottant comme pour me faire réagir. Il était doux et chaud et sa présence me réconforta.
Il miaula quand ma main ensanglantée vint le caresser, machinalement.
Des traces rouges parsemèrent son pelage blanc.
Sur ses pattes aussi il y avait du sang. Il avait dû s'approcher de Jacques.

...

Une voix de femme me sortit de ma torpeur :
« Madame, madame, réveillez-vous ! Police ! Est-ce vous qui avez appelé ? Pouvez-vous nous expliquer ce qui s'est passé ?"

Jacques avait été tué de dix coups de couteau. L’assassin s'était acharné.

Personne ne comprit : c'était un homme tellement bien, sympathique et serviable, travailleur, actif dans la commune. Et tellement amoureux de sa femme...
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Cristo · il y a
La encore une description terrible de l'amour possessif qui conduit en enfer et correspond à une certaine réalité sociale de ce qui peut arriver. Je n'ai pas osé aller jusque là dans "ménage mon amour".
cristo

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JACB · il y a
Hélas un drame que cette violence conjugale qui se trame souvent dans le silence.
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MCV · il y a
On aimerait la suite...
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Clapotis · il y a
Je vous laisse imaginer 😉