5
min

Un hiver 43

Image de Marc Grand

Marc Grand

21 lectures

0

Raphaël, engoncé dans une canadienne élimée, la casquette fixée sur le crâne, était assis comme chaque début d’après midi, quand le temps le permettait, sur une pierre plate en surplomb de la rivière. Ses mains déformées par l’arthrose posées sur le pommeau de sa canne, il en suivait le cours paresseux faute de pluies suffisantes depuis le début de l’automne. C’est le grincement des roues qu’il entendit en premier puis le hennissement du cheval qui peinait à gravir le raidillon. A la demande du “meneur” les deux soldats assis sur les ridelles, de mauvaise grâce, fusil en bandoulière, sautèrent à terre et sans grande conviction poussèrent l’attelage. En arrivant à sa hauteur la charrette bifurqua vers la berge sablonneuse. Il en découvrit alors avec effarement le contenu. Se faisant plus petit qu’il n’était, il eut un recul. Quand les trois hommes prirent des pelles et commencèrent à creuser, devinant sans peine la suite, il rentra d’un pas rapide au village d’autant que le vent du nord commençait à plier la haie de roseaux derrière laquelle s’affairaient les soldats.
l’oberfeldwebel Korb ouvrit sans ménagement la porte du mur d’enceinte qui protégeait des regards l’immense parc et la demeure bourgeoise réquisitionnée pour servir de mess aux officiers. Le factionnaire sursauta tout en rectifiant la position. D’une humeur fracassante le sous-officier répondit par un bref salut et prit la direction de la place portant à bout de bras un sac à dos réglementaire. Originaire d’une petite localité proche de la Baltique et de la frontière polonaise il était accoutumé aux hivers rigoureux, pluvieux, neigeux et aux ciels changeants. Mais depuis sa mutation dans ce village languedocien où était stationné l’etat- major qui contrôlait un secteur de la côte méditerranéenne il ne parvenait pas à s’habituer à ce vent froid que les autochtones appelaient le Cers et qui soufflait sans discontinuer des jours durant! De plus il venait d’apprendre de la bouche d’un officier la confirmation d’un bruit qui courait depuis une dizaine de jours. La reddition de la 6° armée à Stalingrad. Il éprouvait un sentiment contradictoire. Un orgueil patriotique blessé d’une part et l’espérance que ce revers majeur sur le front de l’Est allait hâter la fin de la guerre et le retour dans sa famille. Instituteur dans le civil il était chargé de l’intendance avec un grade qui depuis son incorporation en tant que “rappelé” le dispensait des tâches les plus ingrates. Un travail fastidieux, répétitif mais qui occupait l’esprit. Le village était calme. Bien sûr il croisait des visages fermés, d’autres qui transpiraient la haine. Mais pouvait-il en être différemment? Les autorités favorables au régime de Vichy collaboraient sans zèle excessif, mais collaboraient. Une poignée de fanatiques en rajoutait dont un jeune qui venait de s’enrôler dans la milice nouvellement crée pour combattre les bolchéviks. Quant aux habitants dans l’ensemble ils étaient surtout préoccupés de trouver de la nourriture. Il était d’ailleurs persuadé que le premier acte de résistance, s’il devait avoir lieu, serait de fracturer la porte de la remise nullement protégée et où était entreposé, contre son avis, le surplus de rations de guerre. Il repensait à l’accident de ce matin qui allait dés demain lui occasionner auditions et rapports quand il arriva, alors que le vent redoublant d’intensité giflait par rafales les façades, à la porte d’une modeste maison qui avait la particularité de ne comporter qu’une pièce par étage et une entrée en léger sous-sol. Il descendit deux marches et frappa énergiquement. Immédiatement, comme si elle attendait derrière la porte, une femme sans doute plus jeune qu’elle ne paraissait ouvrit. Petite, les cheveux d’un noir intense tirés en arrière soulignant plus encore les traits d’un visage fatigué, elle s’effaça pour laisser entrer l’oberfeldwebel qui d’autorité prit une chaise et s’essaya tout en remettant à la maitresse de maison le sac à dos qu’elle porta dans un réduit au fond de la pièce. Elle posa avec précaution le paquet de café et la boite de sucre sur l’étagère et jeta le linge sale dans un panier. Dans l’âtre noirci quelques bûches se consumaient baignant la pièce d’une relative douceur. Le sous-officier défi son ceinturon auquel était attaché son arme de service est le posa sur la table sous le regard inquiet des enfants blottis dans un angle de la pièce. Alors que la maitresse de maison remplissait le sac à dos de chemises fraichement repassées il allongea ses jambes sous la table bancale et engagea dans un français de bonne facture la conversation ou plutôt un monologue. C’est sa connaissance de la langue française qui lui avait valut cette affectation alors que nombre de ses camarades étaient sur le front de l’Est.
Grand, massif, mais trainant une jambe déformée par une poliomyélite mal soignée dans sa jeunesse, Anselme finissait de couvrir de chiffons le dernier sabot du cheval pendant que deux autres hommes, également suffisamment âgés pour ne pas être concernés par le STO en faisaient de même avec les roues d’une charrette à plateau bas dont ils avaient retiré une ridelle afin de facilité l’opération quand le jeune Joseph entra par une porte sur l’arrière de la remise. Il était essoufflé. Anselme l’avait sollicité car c’était un habitué des escapades nocturnes depuis l’instauration du couvre-feu. Une histoire de femme, une veuve, de guerre, celle d’avant, qui avait plus de deux fois son âge et à laquelle il rendait visite nuitamment. Évidemment cela faisait jaser mais ce n’était vraiment pas le souci d’Anselme. Il n’avait que faire des gaudrioles des veuves ni d’ailleurs de celles dont le mari était prisonnier en Allemagne, dans la mesure ou la sienne se tenait comme il convenait. Il l’interrogea du regard. D’une voix saccadée Joseph confirma que la patrouille venait de prendre son service et qu’elle tournait dans le même sens que d’habitude ce qui laissait largement le temps de se rendre au lieu indiqué par le vieux Raphaël.” Et pour le retour, on avisera” précisa Anselme qui ne tenait pas à empiler les difficultés. Il parlait avec autorité, d’une voix monocorde, mais ferme. Ramonet pour une héritière” vieille fille” selon l’appellation en vigueur, il était habitué à commander des journaliers que sa patronne embauchait sur ses recommandations pour les gros travaux à exécuter dans la propriété. Les hommes se mirent en marche dans l’obscurité quasi totale, Joseph en éclaireur quelques dizaines de mètres en avant. Ce n’était certes pas un acte de résistance mais la situation plaisait au jeune homme qui rêvait d’en découdre avec les “boches”. Anselme marchait à coté du cheval qui avançait d’un pas tranquille dans la ruelle qui conduisait à la sortie du village. Par habitude il se tenait sur son flanc gauche. Dans certaines circonstances il convenait de garder ses automatismes. Attentif au bruit sourd des sabots frappant le sol en terre battue il arriva au bout du quai. Il marqua un temps d’arrêt tous les sens en éveil. Seul le vent chahutait les branches des arbres qui bordaient l’autre rive. A l’arrière ses deux compagnons jetaient des regards inquiets sur les bandages de fortune qui entouraient les roues de la charrette en espérant que le vent couvrirait tout grincement. Rassuré Anselme fit signe à Joseph de s’engouffrer dans le “rec”, étroit goulet qui bordé de jardins potagers servait à évacuer l’eau de pluie dans la rivière par fortes précipitations. A l’extrémité du passage ils tournèrent à gauche sur un chemin relativement large et sans ornière. Après un bon quart d’heure la pierre plate sur la droite fut en vue. Ils bifurquèrent en direction de la rivière. Ils n’eurent aucun mal à trouver l’endroit où les soldats avaient creusés, le travail étant plutôt bâclé. Anselme prit une pelle imité par ses camarades. Ils se regardèrent, mal à l’aise. Anselme donna avec précaution la première pelletée, puis une deuxième plus énergique. Désormais les quatre hommes creusaient. C’est Joseph qui en premier heurta avec la pelle...un sabot! Il ne restait plus qu’à dégager la bête afin de la hisser sur la charrette à l’aide de sangles. Un cheval mort pesant autant qu’un âne tout aussi mort l’opération ne fut pas simple. Malgré le froid intense les hommes transpiraient et devant l’attelage l’autre cheval donnait des signes de nervosité. Après plusieurs dizaines minutes d’effort le cheval mort fut enfin hissé sur le plateau. L’équipage se mit en route. A l’entrée du village, Anselme d’un ton sec ordonna à Joseph “ va chercher le boucher. Il nous attend”.
D’un pas alerte, tenant à bout de bras son sac à dos réglementaire, l’oberfeldwebel Korb regagnait ses quartiers quand il crû entendre le hennissement d’un cheval. Il en était désormais convaincu. Ce vent, le Cers pouvait rendre fou!

Gil Sarda

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,