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Un hiver 1975

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Coco18

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Aujourd’hui, je n’ai pas eu de visites.

Il a plu toute la journée.
Quand il pleut, personne ne vient. Je ne sais pas pourquoi...
J’ai passé la matinée à regarder par la fenêtre.
Dans la cour, les gouttelettes rebondissaient sur les pavés.

J’aime la pluie.

Dans l’après-midi, j’ai joué avec Lola et Frédéric.
Je ne sais pas pourquoi ils sont là.

Le Requin n’est pas venu me voir. Tant mieux. Je ne l’aime pas la surveillante.
Dès qu’elle s’approche de moi, j’ai peur mais attention, pas question de lui montrer, elle serait bien trop contente !

Lucie, la stagiaire m’a apporté mes cachets.

Aujourd’hui, il a plu et je n’ai pas eu de piqûres.

Je ferme les yeux, je vois encore la lumière du couloir.

Ici, la nuit ne tombe jamais.

Qui cri ?
Peut-être le nouveau.
Il est arrivé peu après le goûter.
Timidement, il nous a regardé, Lola, Frédéric et moi, puis, il a baissé les yeux, comme s’il avait fait une faute.

Moi aussi les premiers jours je fixais le sol, j’avais tellement peur de voir ce qui m’attendait...

Il y avait des tas d’enfants qui me fixaient. Des blocs vitrés dans l’un desquels on m’a couché.

Je me souviens avoir pleuré et puis je me suis retrouvée dans le lit de métal blanc.

Couchée sur le ventre, j’ai voulu me redresser mais ils ont écrasé un coussin sur ma tête.

J’ai crié.

Soudain, j’ai senti au milieu de mon dos une aiguille qui me transperçait.

J’ai hurlé.
J’ai voulu me débattre mais les décharges ont immobilisé mes jambes.

Ils ont étouffé mes cris sous l’oreiller.

Quand je me suis redressée, j’avais le visage barbouillé de larmes.

Ma mère pleurait. Mon père s’est levé, a quitté la chambre, ma mère l’a suivie.

Je suis restée seule.
Et j’ai compris que cette nuit, je la passerai ici.
J’étais terrifiée, je voulais partir, pas dormir, pas ici. Je crois que je criais très fort, encore plus fort que le nouveau.

Son père et sa mère le suivaient.

Les mâchoires serrées, ils avançaient d’un pas rapide.

Eux non plus ne nous ont pas regardé.

Ils étaient effrayés, peut-être encore plus que nous.

Ne hurle pas, je t’en supplie, ça ne sert à rien.

Le Requin a allumé la lumière, oh non, ça y est, elle va le voir....

Elle était également venue me chercher. M’avait traînée en chemise de nuit jusque dans son bocal éclairé, et, m’a balancé une bassine d’eau froide sur le visage. Puis, j’étais retournée dans ma chambre.

Le nouveau trempé, grelotte dans son lit en pleurant. Il s’emmitoufle dans sa couverture en étouffant ses pleurs.

Dans ma table de nuit, il me reste des chocolats.
Je me glisse jusqu’à sa chambre, il sursaute.
« Chut... »
Je lui tends les chocolats, il me sourit en reniflant.

Vite, je regagne mon lit.
J’entends des pas. Je ferme les yeux et fais semblant de dormir.
Le Requin entre dans la chambre. J’écoute son souffle. Elle attend un court moment et repart.


Déjà 7 heures.
Des bruits de verre claquent sur le métal

Sur les chariots les plateaux s'entrechoquent.

Bruits de vaisselles.

Prises de sang, températures, comprimés. Inscription sur le tableau de l’état de l’enfant.

Du lait, deux biscottes pales dans un sachet, un petit morceau de beurre enveloppé dans un papier doré et de la confiture.

J’ai pas faim.

Le sparadrap de la prise de sang me gratte, je l’arrache. La veine est gonflée, un bleu apparaît.

Je veux partir.

Lola entre. Elle est jolie. Ses yeux sont gris. Elle n’a plus de cheveux.

Elle rigole toujours, me raconte des tas d’histoires pour me faire rire, mais moi, j’ai pas envie de rire.

Encore une infirmière.

Elle demande à Lola de sortir.

Elle prend le plateau, le regarde « Tu n’as pas mangé ? ». Je ne réponds pas.

Elle sort en haussant les épaules.

Une autre infirmière entre, elle me sourit. Derrière elle, des sachets gonflés de liquide. Idéal pour les bombes à eau !

Derrière ma fenêtre, je regarde le ciel bleu. Les nuages partent en file indienne pour des pays merveilleux. Mon navire de verre jette l’ancre dans l’azur et les mouettes chantent pour les sirènes.
Ici, il n’y a pas de cris, pas de pleurs... Les enfants volent en sautant sur les nuages, ils s’accrochent aux étoiles pour filer plus loin encore...

La main de l’infirmière caresse ma joue. Elle essuie avec un mouchoir en papier mes larmes.

Mon bras est à présent attaché à un porte-manteaux, des sachets d’eau pendent . J’aimerai y glisser un poisson rouge...
Je vais faire comment maintenant pour sauter avec ça ?

Soudain mon nuage préféré, Looping, passe avec nonchalance devant la vitre.
Il tente de rattraper ses copains mais il est tellement empoté avec son gros bidon, qu’il n’y arrive pas !

Des voix me parviennent du couloir.

Sans frapper, ils entrent dans ma chambre, sans se soucier de moi.

Combien sont-ils ?
Je ne sais pas... Cinq ou peut-être six. Il y a celui qu’ils appellent le Professeur et ses élèves.
Tous en blouses blanches, sourire aux lèvres, tenant un petit bloc dans leur main sur lequel il gratte rapidement tous les commentaires du Professeur ; Lui, avale une gorgée de thé, pose son gobelet sur la chaise et prend le tableau accroché au fond de mon lit.

Il explique aux autres ce que j’ai, ce qu’il m’ont fait, comment tout ça évolue. Puis, envoie un petit brun tout frêle, m’ausculter.

Lui, il veut être gentil, il me sourit et me demande gentiment mon bras.
Il l’enveloppe et pompe un petit ballon.

Ils se parlent, commentent...

Et moi... Moi je ne suis plus là. Je suis devenue tableau, courbes, traitement, prélèvement,
diagnostique....

Ensemble, ils sortent, sans dire au revoir.

J’entends leurs voix qui s’éloignent dans le couloir.

Frédéric vient d’être opéré des amygdales. Il ne parle pas. Il lèche goulûment une glace au chocolat.

Je lui souris et il me fait un clin d’œil pour le rejoindre, me montre du doigt un gros sac carré en plastique matelassé. Je l’ouvre. A l’intérieur, lovés sur des coussins de glaçons, des tas de cônes de toutes les couleurs attendent d’être mangé.

A mon tour, je laisse ma langue frissonner sur la crème.

J’ai froid.


Lola n’est pas dans sa chambre. Ses parents patientent. Ils ont l’air si sérieux. Son père marche d’un pas lent à travers la pièce. Sa mère est assise et fixe le sol...

Je crois que Lola ne va pas bien. Son rire est de plus en plus cristallin, son visage diaphane et ses yeux gris ne semblent plus rien regarder...

J’ai peur, tellement peur pour elle.

Le nouveau traîne tristement dans le couloir.
« Viens jouer avec nous ! »

Pourquoi je crie ?

Il m’observe, lance un regard insistant à Frédéric.

Soudain je me sens bête, immobile dans cette chambre, une glace collée aux lèvres. Frédéric, allongé sur un lit qui grince.

Jouer ?

Qu’elle drôle d’idée...

Plutôt passer le temps, oublier...

Il sourit. Ses yeux brillent. Il s’avance vers nous dans un pyjama trop grand pour son petit corps.
Dans une fraction de silence, j’entends le craquement des ses articulations. A travers sa peau fine, je peu dessiner le tracé de ses os, l’étrange labyrinthe de son cou posé sur des courbes saillantes.
Je lui tends un cône rose. Il n’aime pas la fraise. Il prend pistache.

Frédéric, Samuel et moi, sommes sur la plage, les voiliers dans un souffle prennent le large, les
enfants courent sur le sable et les vagues emportent d’un revers d’écume les châteaux éphémères des petits bâtisseurs.

Les draps deviennent vagues et le temps du voyage le lit bateau.

Dans l’embrasure de la porte, Lucie nous observe sans bruit pour ne pas nous déranger.

Elle est si douce. Parfois, elle nous rapporte les contes épicés de son île lointaine.

Je ne sais pas s’ils sont vrais.
J’aime la regarder nous raconter le récit de Félicien l’enfant des rues de Cayenne.
Les mots sortent avec délicatesse de sa bouche et se posent doucement sur ses lèvres.
Le suspens est entier. Dans un silence inquiétant, suspendus à ses lèvres nous attendons, impatients la fin de l’histoire. Nous voyant trépigner elle ouvre grand ses yeux en nous disant qu’il est temps à présent de clore le chapitre et de rejoindre le réfectoire...
Malgré nos protestations, Lucie ne cède pas et nous promet la fin de l’histoire, le soir même.

En nous installant à table, nous sommes encore quelque part entre la montagne Sacré et les îles du Salut à rêver de flibustiers et de corsaires.


J’ai gardé une place pour Lola.
Elle n’est pas venue déjeuner.

Je l’ai attendue toute l’après-midi. J’ai guetté son arrivée jusqu’au dîner.

Frédéric avec sa voix éraillée m’a dit qu’il avait vu sa maman pleurer.

Ce soir quand j’ai fermé les yeux je me suis sentie seule.

Je sais que Lola sera là demain matin. Ce sera plus facile, avec elle, tout va toujours bien.

J’ai préparé un cadeau pour son anniversaire. Je vais lui offrir mon Lapin blanc. Elle l’adore.

J’ai hâte de me réveiller pour lui présenter Samuel, le nouveau.

Il fait noir.
Cette nuit la lune a disparu. Mauvais signe.

Mon bras me brûle. J’ai mal. J’appuie sur la sonnette. Le couloir est allumé.

Le Requin entre dans la chambre. Elle regarde mon bras, tripote les tuyaux et me donne un cachet.

Elle part.

Elle n’a pas éteint la lumière. Je n’arrive pas jusqu’au bouton. Je regarde mon bras, il gonfle tout seul. Peut-être que s’il continu je vais pouvoir m’échapper, voler dans le ciel et retourner à la maison.

Pourvu qu’une fenêtre soit ouverte !

Il est déjà 7 heures.

En me réveillant je vois Lucie assise, les yeux rougis et humides.
Elle palpe mon bras, retire l’aiguille et me masse. Ses larmes coulent dans ma main.

« Pourquoi tu pleurs Lucie ? »

Elle ne répond pas.

Je vais prendre mon petit déjeuner.

Frédéric est déjà là. Samuel arrive.

Aujourd’hui il y a du Nutella. C’est un jour de Fête !

Personne n’a vu Lola.

Les rayons du soleil dessinent sur la table des ombres difformes. Samuel trace sur les biscottes, des ronds en chocolat.

La chambre de Lola est vide.

Son lit est défait. La porte du placard est ouverte.

J’attends dans le couloir.

Il n’y a plus de bruit.
Juste le clac de la porte du placard que l’on ferme.

Où est Lola ?

Lucie sort de la chambre.
« Lucie, où est Lola ? »

Lucie sert contre elle Zizou, la petite poupée en chiffon de Lola.

Elle me l’a tend.
Je la plaque fermement contre mon cœur. Lucie pleure.
« Mais où est Lola. »

Je cris.

« Où est Lola ? »

Ses parents sortent du bureau du Requin. Ils se penchent sur moi et m’embrassent.
Ils chuchotent quelque chose sur la poupée mais je ne comprends pas.
Les larmes m’étranglent. Plus de souffle.

Ils disparaissent dans le couloir avec un sac. Un petit sac rose sur lequel est brodé Lola.

Lola a donc réussi à s’échapper.

A présent, il faut que je regarde attentivement les nuages.

Lola, elle adore Looping. Elle disait toujours que si elle s’échappait, elle partirait avec lui.


Il pleut. Le ciel est gris. Pas de nuages ce matin.

Frédéric est rentré chez lui.

Je suis seule avec Zizou à attendre les nuages.

Samuel doit changer de service à la fin de la semaine. Il est si triste... Le lit-bateau ne parcours

plus les mers, il est à quai et attend le prochain souffle du vent.

De temps en temps, Lucie vient me voir. Elle laisse échapper de sa bouche les dernières aventures de Félicien. Parfois, ensemble nous scrutons les nuages. Même si nous n’en parlons pas, Lola est toujours là. Derrières chaque éclat de rire, dans nos silences. Dans les histoires de Lucie, se cache toujours une petite fée qui éclaire le monde de ses jolis yeux gris.

Mais un jour, un jour d’été où le ciel sera d’un bleu intense, je verrai Lola faire le pitre sur Looping.

Le printemps arrive...Je ne quitte plus la fenêtre.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien racontée et effrayante ! Bravo ! Mon vote !
Merci de venir assister à la métamorphose de ma “Petite chenille”
qui est en Finale pour le Prix Printemps 2017 !

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Soledad · il y a
Je découvre seulement maintenant votre texte, hasard des découvertes... Je frissonne encore de cette lecture. Incroyable. Vous racontez bien, de l'intérieur l'univers des enfants hospitalisés. BRAVO, pour votre point de vue sensible
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Coco18 · il y a
Merci beaucoup pour votre message. Ca me touche. Heureusement aujourd'hui la douleur des enfants est prise en compte, dans les années 70 on imaginait que la douleur était moindre chez les enfants.
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Soledad · il y a
Oui, je pense aussi que les enfants sont mieux pris en charge, Dolto est passée par là, l'enfant est heureusement à présent considéré comme un sujet. Je trouve courageux de votre part d'avoir traité cette question.
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Fleur de Tregor · il y a
Terrible, la vie dans ce lieu. ça fait vraiment peur ! Très bien conté. J'ai voté.
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Coco18 · il y a
Merci beaucoup pour votre message et votre soutien. Ce lieu était un grand hôpital parisien pour enfants.
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