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Un héritage

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Marie Dhislenc

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Un héritage

Ecrasé sous un camion-poubelle.
De toutes les fins possibles, celle-ci était celle qui lui convenait le mieux. Celle qui correspondait le plus exactement au personnage sinistre et déclassé dont je me souvenais.

Je le connaissais depuis l'enfance. Il était un ami, le seul ami devrais-je dire, de mon père. Oui, au plus loin que remontent mes souvenirs je le vois là, rencogné dans un angle de la cuisine mal éclairée, à tirer sur sa cigarette. Il empeste mes poumons d'enfants, sans se soucier un seul instant du désagrément qu'il nous cause. Mon père lui ne fume pas. N'a jamais fumé. Il ne boit pas non plus.

Je suis assis à l'extrémité de la table, essayant sans succès d'engloutir mon immense bol de café au lait à la fois tiède et écoeurant, environné par cette odeur gluante de tabac refroidi, d'hommes mal lavés, de lait, de café bon marché.
Depuis que ma mère nous a quittés il est là, à toute heure du jour et de la nuit, cherchant à nous offrir un peu de réconfort. Il entre sans frapper et il s'installe à cette place, dans le coin le moins éclairé de la sombre cuisine. Il apporte toujours une friandise pour moi; un gâteau préparé par sa femme; un plat de lasagnes surnuméraire prévu tout spécialement à notre intention. Je ne l'aime pas et j'essaie d'endiguer les flots de haine qui remontent avec mon café au lait, par des constatations martelées: "Sa femme et lui cherchent à nous aider. Ils sont bons. Ce sont des gens bons". Ces gens bons en jambons se transforment, que je fais défiler devant mes yeux pendant que résonne en un inlassable mantra: jambon jambon jambon... Toute cette charcutaille à l'heure du petit déjeuner! et je vais enfin vomir, rendre mon âme par la bouche et la confier à l'évier sous leurs regards inquiets.
- "Cet enfant ne se remet pas de la mort de sa mère" murmure le veuf, qui s'en remet encore plus mal que moi.

Je cherche mon chemin à l'aide des indications que j'ai hier soir tracées d'une main brusque, avec cette vieille voix éraillée qui les dictait dans l'écouteur après m'avoir tiré de mon premier sommeil. Je n'avais pas d'image sur l'écran du visiophone, j'ai toujours préféré le couper pour la nuit.
- "Il va mourir. Il voudrait vous voir."
Et j'ai décidé que j'irai.

Les morts ont émaillé ma vie. Une tumeur au cerveau pour ma mère - une femme égarée au crâne rasé, voilà l'image qui me reste. Un cancer généralisé dix ans plus tard pour son époux. Bien sûr, avant de s'étendre à l'ensemble du corps, aux os, à tout le reste, il avait bien dû démarrer quelque part, en un endroit précis où il aurait été possible de le circonscrire et de l'anéantir. Mais les temps avaient déjà commencé à changer. Les soins médicaux coûtaient cher. Les antennes locales de médecins du Monde, sans Frontières et autres se trouvaient surchargées-débordées, n'avaient d'ailleurs pas les moyens de soigner d'autres maux que les plus courants et les moins dangereux. Les dons se faisaient de plus en plus rares. La générosité commençait à n'être plus de mise, pendant que la mauvaise conscience, devenue en quelque sorte une affaire d'état, un sentiment national, une ligne de conduite gouvernementale, acquérait ses lettres de noblesse. La compassion se trouvait en passe de devenir un délit. Ces nouvelles règles simplifiaient les politiques, justifiaient les choix et elles nous ont par la suite permis de maintenir ce que nous sommes: une nation civilisée. Mais je m'égare, je parlais de mon père.
M'égaré-je vraiment?

Je l'ai donc veillé, impuissant, me contentant de l'abreuver de tisanes soporifiques seules accessibles à notre budget. Je ne parlerai pas de la souffrance, ni de l'odeur.
Qu'on sache seulement que si j'en suis aujourd'hui là où je suis parvenu, c'est à cette pestilence à la fois morale et physique que je le dois.

Je me suis bâti sur l'horreur.

A sa mort, je découvrais qu'il, mon père, avait accumulé suffisamment d'économies pour me permettre d'achever mes études. Pactole qui aurait pu lui payer médecins, hospitalisation ou, à tout le moins une euthanasie bienvenue mais coûteuse. Et deux ans plus tard, j'aurais pu moi-même sauver sa vie ou bien adoucir son trépas. Mes diplômes m'avaient fait passer dans le camp des nantis, des chanceux.

Voilà pourquoi je n'ai pas hésité un instant hier au soir, lorsque cette voix de sorcière m'appelait au chevet du mourant, moribond et unique ami de mon père défunt.

Les rues sont sales et glissantes. Les bâtiments à ce point délabrés que je ne reconnais rien, plus rien de ce quartier de mon enfance. Je vis à présent en plein coeur de la métropole, en des lieux brillamment éclairés-propres-aseptisés. Je n'y ai ni épouse ni fiancée. Je suis un être solitaire. Mes besoins sexuels? Il existe des lignes spécialisées pour cela. Pratique, sans danger. Vite expédié. Et j'ai les moyens de payer. Deux, trois coïts programmés chaque jour n'écorneraient qu'à peine mon salaire. Mais je n'ai pas besoin d'autant.

Je ne suis pas là pour parler de moi. C'est Virgile Boullard que je viens visiter, ce vieux Virgile qui agonise avec ses os broyés, ses hémorragies. Sa souffrance bêtement causée par un de ces camions obsolètes. Dans les quartiers où moi je vis, il n'y a plus ni ordures, ni bennes pour les retirer des trottoirs où elles sont, stagnantes, entreposées en tas malodorants. Abandonnées.
Broyeurs, recycleurs, robots de toutes sortes sont programmés, pile-poil pour nous éviter de ce côté-là tout souci. Point de rats, cafards, blattes ni scolopendres. Vie facile.

Rentrait-il chez lui après avoir trop bu, le cerveau embrumé par un excès de souvenirs? Le camion a-t-il brusquement reculé jusqu'à cogner avec violence le mur où il prenait appui. Sa bouche s'est-elle ouverte démesurément sur un gouffre édenté? Un râtelier mal ajusté?

Etait-ce un accident?

Mon père l'avait prévenu ce soir-là où il était rentré triomphant, beuglant à qui voulait l'entendre qu'il avait - enfin - re-trouvé du travail. Mes sentiments à son égard ne sont plus ceux des premiers temps. Peu à peu, l'affection m'a prise pour cet homme que je vois vieux à cause de mes quatorze ans. J'aime son inépuisable et bougonne tendresse, cette présence chaleureuse, quotidienne. Il chasse la solitude et c'est déjà beaucoup. Soir de printemps et Virgile, le meilleur et unique ami de mon père, qui brandit son certificat d'embauche. Mon père a une sorte de hoquet.
- "Milices Gouvernementales! Tu es devenu fou? Enfin, tu sais bien ce qu'on dit!"
Il a baissé le ton pour ajouter, comme si nos pauvres murs se trouvaient truffés de micros:
- "Sais-tu ce que font ces gens-là?"
L'autre a haussé les épaules.
- "Dans un bureau, je vais être. Pas sur le terrain. Un administratif en quelque sorte, je sais pas quoi exactement. Et un SALAIRE! Un salaire qui va tomber à chaque fin de mois."
Il n'y avait rien à répondre. Un travail fixe et rémunéré, voilà ce à quoi chacun autour de nous aspirait, en ces temps de chômage et d'avenir plus qu'incertain.
Je vais me coucher et ma tête s'éparpille en infinies suppositions sur "ce que font ces gens-là".

Virgile est venu nous voir beaucoup moins fréquemment. Il n'avait plus le temps. Il passait en coup de vent, tard le soir, toujours porteur de quelque menu cadeau. Curieusement, son aspect physique ne semblait tirer aucun bénéfice de sa nouvelle relative aisance. C'était même tout juste le contraire: je l'ai vu se voûter et vieillir avant l'âge. J'ai observé le changement de son regard, tiré vers le lointain ou retourné à l'intérieur, entraîné dans un vortex inexplicable, et qui me dépasse.

Mes études (Economie pan-budgétaire, Sciences mondopolitiques, multi-gestion, diplomatie financière... ) m'ont absorbé de plus en plus. Je lève à peine la tête de mes livres pour saluer son affectueuse constance, cette amitié indéfectible. Mon père meurt et je pars en Cité, stages divers, ici, ailleurs. J'achète et je vends de l'argent. Je produis du profit pour d'invisibles actionnaires, donneurs d'ordres et de contrordres, à partir de données impalpables à la fois irréelles et terriblement terre à terre.
Je suis heureux.

Voilà. J'ai enfin retrouvé l'immeuble. Pire, oh! bien pire que dans mes plus mauvais souvenirs.
L'ascenseur est en panne, définitivement et, semble-t-il, depuis des années. Il ne sert plus que d'urinoir. Remugles. Les odeurs m'ont toujours fait souffrir. Et je m'attaque à l'escalier. Pas le choix.
J'aurai, si ma mémoire est bonne, douze étages à gravir. Je les aborde avec une lenteur circonspecte: nous ne sommes plus habitués aux efforts. Pardon? Pour la santé? De l'exercice pour entretenir le corps? Excusez-moi, dépassé tout cela! Fini, envolé, terminé. D'ailleurs avec l'hérédité dont je bénéficie, ce ne sont pas quelques joggings bâclés qui pourraient m'assurer santé, longévité, toutes ces vaines espérances. Tous ces bienfaits que nous nous souhaitons à date fixe, sans y croire. Non. Mais, bien à l'abri dans un labo privé, m'attendent sagement des cellules, les miennes, endormies. En échantillonnage exhaustif et trié, prêtes à être clonées pour remplacer allègrement le tissu déficient d'un ou l'autre de mes organes envahi par des dissidentes. J'y ai mis le prix qu'il fallait.

Pas de lumière dans le boyau vertical. Des marches hautes, usées, salies par des crachats. Pourquoi Virgile Boullard veut-il m'avoir à son chevet? Souvenir d'une unique amitié? Qu'y a t il qui soit tellement important? Je grimpe dans l'obscurité, un degré après l'autre.

Il y a des années que l'escalade a commencé.

Je connais, grâce à mes souvenirs, le principe des bennes à ordures. Deux hommes, debout agrippés à l'arrière, guident le chauffeur au gré de ses manoeuvres. Ils lui indiquent où et comment reculer, virer, stopper. Ils donnent leurs consignes à l'aide de brefs sifflements, percutants comme des projectiles. Ils n'ont pas pu ne pas le voir.

Ou bien Virgile était-il endormi, saoul avachi sous un amoncellement de cartons humides?
Non.

Et s'il désire me voir, c'est pour une raison précise. Un héritage brûle-doigts qu'il veut me confier. Trop d'années se sont écoulées pour qu'il soit simplement question d'affection. Lorsque mon père est tombé malade, quand le cancer l'a couché au fond de son lit, Boullard n'était déjà plus qu'une coquille vide. Une absence. Je ne l'ai revu que deux fois par la suite, et toujours par hasard. A notre dernière rencontre, il m'a annoncé qu'il avait perdu son emploi. Il bégayait d'incohérents propos à la fois extrémistes et désespérés, j'étais gêné. Je lui ai offert un café mais il a préféré du vin. Enfin, il approché ses lèvres molles tout près de mon oreille pour y lâcher ces mots qui sont tombés plinc-plonc à l'intérieur du conduit auditif, le long du nerf du même nom. Ils se sont logés dans un repli caché de mon cerveau d'étudiant pour s'y terrer et ne ressurgir qu'aujourd'hui, presque vingt ans après, alors que je m'élève pesamment vers lui, accroché à la rampe douteuse.

"Ton aide. Il me faudra ton aide pour transmettre ce que je sais, lorsqu'ils auront cloué ma bouche... "

Mon coeur bouscule ma cage thoracique mais rien à voir avec l'effort. J'ai compris. Je viens seulement de comprendre:

Le vieil homme a écrit. Toutes ces années, il a patiemment raconté, jour après jour, au gré des crayons achetés avec difficulté au marché parallèle, des chutes de papier, parfois un cahier presque neuf découvert par miracle. Il y a fatigué son bras, ses yeux car il n'avait que ceux-là à sa disposition. Pas de traitement de texte à fréquence vocale, pas de dictaphone digital ultra-perfectionné. Il a noirci des centaines (des milliers?) de pages. Il y raconte les cris déchirants, les mains qui se tordent et les genoux qui ploient. Les miliciens retour de "missions spéciales" avec leurs rires épais et leurs uniformes tâchés de sang. Souvenez-vous: les Milices au départ n'avaient pas vraiment d'existence. Leurs gros bras opéraient dans l'ombre, comme des rats. Puis, on s'est mis à parler d'eux de plus en plus souvent. Protecteurs de "l'ordre public". Insécurité était devenu le mot à la mode oh oui! il était dans toutes les bouches. Ils ont eu leurs locaux, leurs uniformes, même leur syndicat. Et ce fut leur soir de gloire, jusqu'à l'heure jamais démentie, quand ils sont apparus sur les écrans de nos téléviseurs à côté de notre nouveau Président, élu. Rappelez-vous. Ils ont été "restructurés". Ils n'ont jamais été aussi puissants. Ils sont omniprésents.

Dans les feuillets froissés - il a dû en remplir des caisses entières - Virgile, le meilleur et seul ami de mon père, témoigne de l'horreur. Et c'est sur moi qu'il compte pour prendre la relève. Il l'ont fait taire mais il parlera par ma bouche.

Douzième étage. Palier crasseux et la porte en contreplaqué, avec la carte punaisée annonçant "Monsieur et Madame Virgile Boullard", vestige d'un passé meilleur.
Il sait que j'arrive. Mal dissimulées sous le lit m'attendent des pages et des pages couvertes d'écritures serrées, incompréhensibles parfois. Il retient son souffle, tend l'oreille. Il guette ma venue pendant que la vieille femme lui demander de s'agiter moins. Qu'elle change encore une fois la compresse qui rafraîchit le front brûlant, et renifle.

Demi-tour et je plonge, dévale à contre-sens les douze étages que j'ai eu tant de peine à gravir, pour retrouver la rue, courir, courir comme je ne l'avais plus fait depuis l'enfance, depuis des décennies, jusqu'à la station de taxis.

J'ai retrouvé ma tour d'acier étincelant, de verre, au coeur de la Cité illuminée. Je ne saurai jamais rien de ces hommes et ces femmes mourant dans de sombres cachots. Des cris qui montent des sous-sols. Des rapports faisant état d'objets "récupérés", de "traîtres" réduits au silence. Des enfants arrachés à leur mère et renvoyés dans des pays qu'ils ne connaissent pas.

Voilà. Ainsi j'ai achevé de clouer la bouche de Virgile Boullard, le meilleur et seul ami de père, et n'en ressens aucun remords.

Ce qu'il veut nous conter, personne n'a envie de l'entendre.
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce partage de nouvelle, de ces réflexions qui ne laissent pas indifférent. De cette mélancolie, qui sévit au long de ma lecture, et qui nous fait penser, que la vie est bien fragile.
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Guy Bellinger · il y a
Un véritable chef-d'oeuvre de la prospective fiction que ce texte. Tout y fonctionne parfaitement : la progressive découverte graduelle d'un futur proche très inquiétant, qui préfigure celui où nous allons bille en tête, guidés en aveugles par la peur et le besoin panique de sécurité ; l'ambiance délétère, nauséeuse, vomitive que dégagent les remugles de ce monde en décomposition ; l'atmosphère désespérée, accentuée par un dénouement sans catharsis rendant votre nouvelle plus glaçante encore que "Fahrenheit 451". Le tout écrit dans un style maîtrisé et efficace, une langue d'une bonne tenue sans effets littéraires gratuits. Bref, vous m'avez compris, j'ai adoré.
J'ai également écrit une longue nouvelle se passant dans ce type d'univers, "L'hologramme nouveau est arrivé" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/l-hologramme-nouveau-est-arrive) ainsi qu'un roman "Les Échardes du temps". Si vous avez le temps et l'envie de lire ces deux écrits, qui sait ? alors mon futur sera plus rose que celui décrit dans "Un hériyage".

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Claude Moorea · il y a
Un texte de SF ou plutôt de prospective bien noir et que j'ai lu comme dans l'urgence jusqu'à sa chute qui arrive comme un constat. Bravo pour ce très bon texte !
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Marie Dhislenc · il y a
Merci Claude:)
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