Un grand champ de fleurs jaunes

il y a
6 min
31
lectures
6

Cela fait trente ans que je suis comptable. Trente ans que je compte. Je me suis dit qu'à cinquante ans il était temps de me mettre à écrire. J'attends vos réactions avec impatience et  [+]

Elle s'appelle Pauline. C'est un prénom de petite vieille, Pauline, se dit-elle, les jours pessimistes, mais c'est elle, il lui correspond bien ce prénom. Pauline aime les fleurs, toutes les fleurs, mais surtout les jaunes, et surtout les lys, parce que lorsqu'elle sent ces fleurs, son nez se met à la chatouiller et elle éternue. Et cela la fait rire, Pauline. Pauline est un peu encore une enfant. Mais elle ne veut pas entrer dans le monde des adultes, il lui semble trop triste, monochrome. Elle préfère rester une enfant.

Il s'appelle Jules. C'est un prénom difficile à porter pour un garçon. Les filles attendent qu'il les draguent. Les mères voudraient qu'il invite leurs filles, un soir, pour une promenade ou plus si affinités. Lui est un Jules à qui les filles font peur. Ce n'est pas qu'il leur préfère les garçons, non. Jules n'a pas besoin d'être amoureux. Il a Pauline dans sa vie, et elle est sa meilleure amie, sa soeur, sa confidente, sa mère, sa grand-mère mais pas sa grand tante Annette qui est trop pingre.

Pauline et Jules s'aiment d'amour. Depuis la nuit des temps. Autrement dit depuis le bac à sable, rue de Jersey, Square Jeanine Boitard à Caen. Depuis que Pauline est tombée de la balançoire parce que Jules l'avait poussée trop fort et qu'il lui a tendu son mouchoir plein de morve avant de l'embrasser. C'était l'unique moyen auquel il avait pensé pour la faire taire. Ses pleurs auraient fait arriver leurs mères en colère et il se serait encore fait priver de mousse au chocolat.

Pauline et Jules s'aiment mais ils ne se le sont jamais dit. Ils font comme s'ils étaient juste amis. Eux, ils veulent s'aimer plus fort que tout. Alors, ils attendent le bon moment pour se le dire et pour s'embrasser. Et le bon endroit. Et la bonne occasion. Ils ont le temps, la vie devant eux, rien ne presse. Et puis, quand même, il y a quelque chose qui risque de devenir pénible. Jules n'aime aucune fleur et surtout pas les lys. Ça sent mauvais, les lys. Ça empêche de respirer. Et Jules déteste le jaune. Le jaune poussin et le jaune canari aussi. Toutes les formes de jaune.

Demain, c'est l'anniversaire de Pauline. Elle va avoir vingt-huit ans, Pauline. Et Jules fêtera son anniversaire avec elle. Comme tous les ans. Pauline mettra sa jolie robe parme, avec le col Claudine blanc. Et ses babies roses.

Il fait doux pour le mois de mars. Il y a même un joli soleil timide dans le ciel, là, juste au dessus de l' abbaye aux Hommes. Pauline s'attend à ce que Jules arrive avec un joli bouquet de lys jaune. Il lui fera un bisou sur la joue, lui dira aimablement "bon anniversaire Pauline" et lui tirera vingt-huit fois l'oreille gauche. C'est la tradition. Et l'année dernière, il a tiré vingt-sept fois sur l'oreille droite, alors, il faut bien partager.

Mais cette année, Jules arrive les mains vides. Mais avec le sourire. Un grand sourire qui fait remonter ses lunettes sur son nez. Et ça fait grimacer Pauline. Alors, elle rit et il rit aussi. Ils sont heureux. Mais Jules sort un bandeau de la poche droite de son pantalon. Il a un trou à la poche gauche et comme il voulait être sûr de ne pas perdre le bandeau entre la rue de l' Armistice et la rue de la Libération, il a préféré ne pas prendre de risques. Jules bande les yeux de Pauline qui glousse de surprise. Il lui prend la main, délicatement, et l'aide à monter dans la vieille Simca 1000 qu'il a emprunté à son père pour l'après-midi. En échange, il tondra la pelouse samedi. C'est un gros effort pour lui, il faut vraiment qu'il l'aime sa Pauline, s'est-il dit.

Ils n'ont pas roulé très longtemps. Pauline est restée silencieuse. Jules n'aime pas quand on parle quand il conduit. Il roule avec application. Dans un état de transe. Son front se recouvre de gouttelettes qui coulent dans ses yeux. Habituellement, Pauline les suit une à une. Elle les regarde passer de son front à ses yeux. Elle a envie de sortir son mouchoir et de les essuyer mais elle n'ose pas. Mais là, comme elle ne voit rien, elle reste bien droite sur son siège et regarde, sans rien voir, droit devant elle. Finalement, la voiture s'arrête. Il y a un petit silence dans l'habitacle pendant que Jules essuie le volant en cuir. Et son front, et ses yeux. Pauline entend la porte s'ouvrir, un petit vent frais envahit la voiture, elle fait s'envoler un peu la jupe de Pauline qui la remet vite contre ses genoux.

Jules aide Pauline à sortir de la voiture et enlève, doucement, en prenant bien garde de ne pas tirer sur les cheveux blonds de Pauline, le bandeau qui recouvrait les yeux de son amoureuse qui le sera bientôt pour de bon. Pauline cligne des yeux. Elle est tout d'abord éblouie, et puis petit à petit, sa vue revient et elle voit devant elle un gigantesque champ de fleurs. Des jonquilles jaunes, à foison sur chaque colline que croise son regard.

Elle : c'est merveilleux, Jules.

Lui : C'est toi qui es merveilleuse, Pauline.

Elle : mais tu n'aimes pas les fleurs, et encore moins, les fleurs jaunes.

Lui  : Ca ne fait rien, Pauline. Ton sourire est si beau que je pourrais rester ici à jamais.

Pauline regarde Jules. Jules regarde Pauline. Le temps semble s'arrêter. Une cigogne passe au dessus de leurs têtes mais ils ne l’aperçoivent même pas. Puis deux, puis trois. Hâtivement, elles sont parties ce matin d'Agadir et veulent arriver à Strasbourg avant la nuit. Le vent se lève, mais Pauline ne sent pas que sa robe se soulève un peu, trop pour une jeune fille respectable comme elle. Il se met à pleuvoir mais Pauline et Jules sont bien à l'abri sous une feuille de bananier qui s'est égarée là l'année dernière et n'a pas eu le courage de repartir d'où elle venait, et la pluie semble couler partout sauf sur les deux jeunes gens.

Enfin, Jules approche sa bouche de celle de Pauline. Il pose ses lèvres sur les siennes. Lentement. Pour ne pas faire peur à Pauline. Mais il sent qu'elle ouvre un peu la bouche alors il s'enhardit et passe délicatement sa langue entre les dents de la jeune fille, les joues rougies par l'émotion. C'est un baiser de cinéma. Un baiser qu'ils n'oublieront jamais. Un baiser d'éternité. Cela dure, dure, dure. Cela semble ne jamais vouloir s'arrêter. Mais à la nuit tombée, Pauline a un hoquet et tristes, ils sont remontés dans la voiture. Sans se lâcher la main.

Ils arrivent alors devant le petit pavillon propret des parents de Pauline. Jules essuye son front, ses yeux, le volant de la voiture. Et sort. Il dit "bonne nuit, mon amoureuse" et puis encore "à demain". Il fait un bisou sur la joue de Pauline. Il sait, il sent que sa mère est encore devant la fenêtre. C'est un grand mystère pour lui. Comment fait-elle pour savoir le moment exact où ils vont arriver ? La mère de Pauline ne passe quand même pas ses journées entières par la fenêtre ? Quoique...

Pauline rentre chez elle. Elle embrasse sa mère distraitement et rejoint sa chambre. Elle enlève sa jolie robe parme. La remet sur le cintre dans la penderie. Puis s'assoit, en combinaison, sur le lit. Elle voit des papillons passer devant ses yeux, et puis des merles chanteurs, et même des chardonnerets et des canaris. Elle est heureuse. Comme elle ne l'a jamais été. Elle se couche finalement, ivre de bonheur en souhaitant déjà être au lendemain.

Pauline a attendu tout le jour. Il est dix-sept heures maintenant et Jules n'est pas encore arrivé. Pauline est derrière la fenêtre du salon, là, justement où sa mère se poste chaque jour. Elle ne dit rien. Elle attend. Le coeur en miettes. L'âme en vrac. Les larmes au bord des yeux, tout au bord. Elle se redresse en reconnaissant Marius, le petit frère de Jules. Elle ouvre la porte à la volée. Court jusqu'au portail.

- Bonjour Marius, est-ce que Jules est malade ?

- Non, Pauline. Il m'a donné cette lettre pour toi.

Pauline la lui arrache des mains. Et pousse un grand cri qui fait s'enfuir Marius. Elle tombe genoux à terre en sanglotant. Sa mère qui avait repris son poste d'observation vient la relever. Elle ne peut s'empêcher de lire les quelques mots jetés à la hâte sur le papier par Jules.

"Pardon, mais j'ai peur d'aimer. Et puis, je n'aime ni les fleurs, ni le jaune. Je pars".

Pauline a beaucoup pleuré. Pauline ne parle plus. Et puis, un matin, dix jours plus tard, Pauline enfile sa robe mauve avec le col Claudine blanc. Et quitte la maison. Elle sait qu'elle ne reviendra pas. Elle traverse quelques rues, assez peu en fait. Elle se souvient de sa joie ce jour là et cela lui donne le courage d'avancer. Elle arrive devant le grand champ de fleurs jaunes. Elle regarde. Partout. Sur toutes les collines. Partout. Des masses de fleurs. Des bouquets jaunes. Peut-être un tout petit peu plus fânées que dix jours pus tôt mais elle ne le voit pas. Ces fleurs, ce champ restera éternellement jaune pour elle.

Des grappes splendides qu'elle se met à détester. Elle ne peut plus les voir. Elle est éblouie de douleur, terrassée de chagrin. Alors, elle entre dans le champ et se met à arracher toutes les fleurs, une à une, sans s'arrêter. Elle court, elle saute, elle décapite, elle arrache, elle exécute, elle assassine. Elle saccage tout. Cela dure des heures, mais inlassablement, sans même se reposer un instant, elle court, elle saute, elle décapite, elle arrache, elle exécute, elle assassine. Quand, enfin, elle se redresse, il ne reste plus aucune fleur debout dans l'herbe. La fatigue la prend alors. Et sans doute la stupidité de son geste. Et l'inutilité. Parce que finalement, ce n'est pas véritablement ces fleurs la cause de sa colère. C'est peut-être Jules qu'elle aurait voulu assassiner. Mais il est parti, loin, et elle n' a pas osé demandé où. Jules est sorti de sa vie. Et sa vie, à elle, n'a plus aucune importance. Plus aucune raison d'être.

Pauline se met assise dans l'herbe, sa robe bien mise toute autour d'elle, entourée d'un tapis jaune de fleurs saccagées. Elle ouvre son sac, et sort une puis deux puis trois, puis cinq boites de médicaments. Dans chacune deux gros tubes de gros cachets jaunes. Elle a choisi les plus gros cachets qu'elle a pu trouver à la pharmacie. Elle ne veut pas d'une mort douce, Pauline. Elle veut une mort difficile. Alors, elle n'a pas apporté d'eau pour avaler les cachets. Elle les avale les uns après les autres, presque goulûment et de plus en plus difficilement. Avec acharnement.

Elle a hâte d'en finir désormais. Alors, tranquillement, triste comme un champ de fleurs jaunes saccagé, Pauline se couche dans l'herbe. Elle reste, un instant, les yeux ouverts. Mais trop de jaune. Elle ne supporte plus cette couleur. Elle ferme les yeux. Elle entend les oiseaux chanter dans le ciel. Doucement, comme s'ils l'accompagnaient. Alors, elle se sent monter, comme en apesanteur. Elle lâche la vie, comme Jules l'a lâchée, elle. Sans un regret.
6
6

Un petit mot pour l'auteur ? 7 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mickael Gasnier
Mickael Gasnier · il y a
C'est triste (Jules reviens à la mode).
À bientôt sur nos pages respectives...

Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Un amour mortel
Image de Léna
Léna · il y a
Un désamour jusqu'à la mort, oui...
Image de Randolph
Randolph · il y a
C'est beau, c'est triste, c'est humain, c'est...bien écrit...bravo Léna
Image de Léna
Léna · il y a
Le bien écrit tardait à venir, Randolph, rires....Merci beaucoup.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Un talent fou Léna !
Image de Léna
Léna · il y a
Je ne sais pas si j'ai du talent, j'ai plutôt l'impression que mon imagination me fait des cadeaux, et qu'ensuite il suffit de cliquer sur des lettres pour en sortir des mots, puis des phrases. A la recherche de l'émotion.