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Un Goût de Sang

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Suzanne Buck

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Avis au lecteur : ceci est le récit des désarrois d'une petite fille qui avait 10 ans en 1938, époque où la seule idée d'éducation sexuelle aurait fait dresser les cheveux sur la tête de tout le corps enseignant.

***

Je vous salue Marie pleine de grâces, le Seigneur est avec vous, mais pas avec moi, vous êtes bénie entre toutes les femmes mais moi je vais être maudite dans le quart d’heure qui suit, et Jésus, le fruit de vos entrailles, beurk, est béni. Sainte Marie mère de Dieu, alors là il y a un choix à faire, on ne peut pas être à la fois la mère de Dieu et de son fils, priez pour nous pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort, oubliez l’heure de ma mort et priez pour moi tout de suite, là, s’il vous plait, il y a urgence....

Dans 2 minutes, je ne pourrais plus reculer, il faudrait rentrer dans ce terrible confessionnal et avouer... avouer l’impossible.
Une à une j'avais vu mes camarades sortir de la cage avec la mine satisfaite et soulagée des gens qui viennent de prendre une douche. Je leur trouvais l’air un peu niais. Qu’est-ce qu’elles avaient osé avouer ? Les pêchés de gourmandise et de médisance ? Si je n’avais eu que ça à avouer, comme je me sentirais légère : mon père j’ai dit du mal de Jeanine Balmon qui l’avait bien mérité et j’ai été très paresseuse et j’ai chipé 3 chocolats dans la boîte que ma mère avait cachée au-dessus de l’armoire, et je sais déjà que je vais recommencer... mais pour avouer mes pensées sacrilèges, je ne connaissais même pas les mots.

L’affaire avait commencé en début d’année scolaire. Nous étions presque toutes très intriguées par le sexe et par l’enfantement. Comment se faisait-il qu’il suffisait d’aller se marier à l’église avec un beau voile blanc pour que les enfants commencent à gonfler le ventre de leurs mères ? Il avait bien dû se passer quelque-chose d’autre ? L’une des élèves, assez délurée, avait haussé les épaules et avait laissé tomber d’un petit air supérieur « mais bien sûr, ils font comme les chiens ».
La consternation qui s’abattit sur nous fut totale. Nous avions toutes vu dans les rues de Casablanca les chiens errants se renifler le derrière. J’eus la force de dire d’une voix blanche que jamais, jamais je n’aurais d’enfant.
« Et les garçons, vous savez comment ils sont fabriqués ? » demanda celle qui avait repris ses esprits le plus vite. Certaines avaient des frères et une petite idée, elles tentèrent une description qui acheva de nous désemparer. Mais cela doit leur faire terriblement mal pour s’asseoir, monter à vélo, pour ne pas parler de monter à cheval... La délurée n’hésita qu’une seconde : « mais non, il y a une petite cavité, et ça rentre ou ça sort quand ils veulent, par exemple quand ils font pipi, un peu comme la tête d’une tortue ». Et pour nous achever, elle lança sa bombe : « et leurs boules, ça s’appelle des couilles ».

Ce fut longtemps le seul mot que je connus pour désigner la chose. Plus tard, mon vocabulaire s’enrichit considérablement : roupettes, roustauds, roubignoles, castagnettes... mais de toute façon, aucun de ces mots-là n’aurait été prononçable dans un confessionnal, et le mot couille, si laid, ne pourrait jamais sortir de ma bouche, que faire ? Dans une minute c’était à moi. « Doux Jésus, vous le savez bien que je n’ai pas voulu vous offenser, je peux quelquefois commander à mes actes mais pas à mes pensées, et le prêtre l’a bien dit que vous aviez choisi d’être un homme comme les autres, donc avec un système de la tortue et tout... »

Ce prêtre invité était venu d’Afrique, avec sa belle soutane blanche pour parfaire notre éducation religieuse. Du haut de sa chaire, il nous racontait d’un air débonnaire des histoires amusantes sur les enfants africains, cela nous faisait rire respectueusement, relâchait un peu la tension, jusqu’au moment où pour conclure il nous dit : « mes enfants, vous faites tous partie du cœur et du corps du Christ, chacun de vous y occupe sa place ».

Lentement, l’horreur m’envahit. Je n’avais jamais eu beaucoup de chance, et je savais, j'étais sûre, que ma place à moi était dans le système de la tortue, peut-être même dans une boule. Mais cette seule pensée était un tel blasphème qu’elle me scandalisait moi-même, j'étais anéantie. Il me faudrait me confesser, quels mots faudrait-il faire sortir de ma gorge pour avouer ces pensées innommables ?

L’église sentait bon le vieux bois et la bougie fondue. Devant moi les pénitentes marmonnaient leurs 10 Je vous salue Marie et leurs 10 Notre Père pour prix de leur rédemption. J'étais la dernière, il fallait y aller. J'entrai dans le confessionnal, m’agenouillai en me faisant le plus de mal possible pour attendrir Dieu, et attendis que le brave père Achille, toujours si bienveillant avec sa barbe grise et son bon sourire, qui sentait le vin et avait des pieds pas très nets dans ses sandales de cuir, commence le cérémonial de mon excommunication.
Ce fut impossible, je ne réussis pas à le dire. Je m’accusai de ma paresse et passai rapidement sur les chocolats, mais visiblement ça ne suffisait pas, alors la mère de Dieu eut pitié de moi et m'envoya un rayon de sa lumière. Je me souvins que la dame patronnesse qui nous faisait le catéchisme nous avait brièvement parlé de la luxure en expliquant que « c’était quand les hommes et les femmes se conduisaient mal », ça faisait du monde ! Et dans un petit livre de ma grand-mère, qui prenait grand soin de son salut, j'avais lu deux phrases mystérieuses : que Dieu pouvait tout faire sauf le mal ou l’absurde (donc il était limité), et que ceux qui se vautraient dans la luxure subiraient les foudres du seigneur. Ouf ! Je connaissais des tas de gens qui se vautraient dans la luxure, ils se mettaient en colère, disaient du mal de leurs amis, s'achetaient des tartes aux pommes, conduisaient trop vite, tous ils se vautraient dans la luxure, ils ne semblaient pas si foudroyés que ça. Alors, d’une voix mal assurée j'ajoutai « et puis mon père, je me suis vautrée dans la luxure ».
De l’autre côté du croisillon de bois il y eut une sorte de gargouillement, comme un rire étouffé. Je n’approfondis pas, empochai mes 10 Je vous salue Marie de pénitence, je n’avais même pas eu de Notre Père, je ne m’étais pas confessée comme il fallait. Je sortis et allai m’agenouiller près des autres, et comme les autres fis semblant d’être soulagée alors que je savais que je porterais éternellement le poids de mon infamie et de mon extrême solitude.


***

Le jour de la communion solennelle arriva. La veille, sa mère avait sorti d’un grand carton la robe blanche un peu jaunie et délicatement parfumée à la naphtaline, dont elle avait tant rêvé et qui avait déjà servi à ses deux sœurs aînées. On la suspendit à la terrasse pour l’aérer, et dans la soirée sa sœur remplaça les rubans de son aumônière. Ne cherchez pas, ça n'existe plus. Quand elle l’enfila le matin, son cœur était accablé, et elle se promit de mener à l’avenir une vie exemplaire pour essayer d’atténuer son pêché, mais elle savait bien qu’elle n’y arriverait pas. Elle serait toujours damnée. Elle en portait le fardeau en même temps que son cierge en s’avançant vers l’autel pour l’y déposer et recevoir l’hostie de la communion. La dame patronnesse les avait prévenues : « Vous ne devrez pas toucher l’hostie avec les dents pour ne pas blesser le corps du Christ ». Une méchante petite fille - (une future scientifique sans doute)- avait volé une hostie et y avait enfoncé une épingle et une goutte de sang en était sortie.. Encore un piège à éviter. Déjà qu’elle faisait sa communion en état de pêché mortel, il ne fallait pas qu’elle blesse en plus le corps du Christ, mais en refaisant le chemin en sens inverse, tête baissée avec l’air pénétré qui convenait, elle n’était pas sûre du tout de ne pas avoir touché l’hostie avec ses dents, elle avait un goût de sang dans la bouche, elle le savait bien qu’elle ne valait rien, et au lieu de penser à Dieu elle pensait à son carnet de correspondance, mauvais comme toujours, mauvais comme elle, et qu’il faudrait faire signer par son père comme tous les mercredis, un vrai cauchemar...

Chaque semaine apportait son lot de tourments, mais si fort était l’élan de sa jeunesse que cela n’empêchait pas son cœur de chanter et d’espérer en l’avenir.

Elle avait eu raison. Les années avaient passé, les mystères s’étaient éclaircis, les terreurs s’étaient dissipées. Elle avait fait le bien et le mal, connu le désespoir et la félicité. Et maintenant que les secondes tricotées aux secondes avaient fini par faire d’elle une vieille dame, elle pouvait dire qu’elle avait eu une belle vie, pleine d’amour et d’émotions.
Pourtant, encore maintenant, il lui semblait parfois, les jours de doute ou de tristesse, sentir dans sa bouche un goût de sang.
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Philippe Clavel · il y a
ce récit sur l'éveil des sens, les questions des jeunes filles à la pré-puberté respire le vrai et le vécu,
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Suzanne Buck · il y a
Surprise que quelqu'un ait lu mon récit, je le croyais refusé. Les pré-adolescentes d'aujourd'hui ne se posent plus ces questions, elles connaissent toutes les réponses ! J'ai maintenant 90 ans, mais j'ai gardé beaucoup de tendresse pour la petite fille que j'ai été et qui a passé dans l'angoisse l'année de sa première communion. Puisque vous m'avez lue, j'essayerai de vous lire aussi malgré ma vue en baisse !
Le printemps approche, je vous le souhaite heureux.

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Philippe Clavel · il y a
Je vous ai lue un peu par hasard mais comme j'ai bien aimé la manière, je vous ai fait un commentaire. P
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