Un geste parfait

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11 heures précises, Marc écoute John Coltrane à la radio. Le commentateur explique le travail du saxophoniste, et comment à force de patience, de tâtonnements, d’ajustements, de blessures à l’âme et d’excès, John Coltrane a enfin trouvé la « note bleue », cette marque d’un demi-ton maximum au-dessus de la note qui lui donne ce supplément d’âme. Marc a envie d’échanger avec ses compagnons de table sur cette idée de « note bleue ». Pour l’instant, il écoute le saxophone magique de Coltrane en fermant les yeux et se souvient.

Marc a trouvé lui aussi sa « note bleue », son « geste bleu », il y a longtemps, après beaucoup d’efforts et de travail. Derrière ses paupières les images défilent… Il se revoit nouvel inscrit au club d’aviron local. Tout de suite il veut monter en skiff, ce frêle bateau à deux avirons pour un seul rameur. La plus instable des embarcations, la moindre faute technique ne pardonne pas et alors, à l’eau ! Il avait contemplé un rameur sur son skiff, à l’arrêt, il était occupé à régler la barre de pied à la bonne longueur pour ses jambes. Les avirons posés à plat sur l’eau, la silhouette fine de l’embarcation évoquait un albatros empêtré sur le sol. Mais quand ce rameur avait commencé à se mouvoir dans un geste parfait, l’embarcation avait glissé en silence sur l’eau, sans efforts apparents.

Alors, à force de volonté et d’entraînements, de kilomètres sur l’eau par tous les temps, de tonnes de fontes soulevées, Marc intègre l’équipe de France, participe à des régates internationales, accumule les succès sportifs, mais au fond de lui-même il reste insatisfait, habité par un manque profond.

De bon matin à l’entraînement comme chaque jour, Marc observe la surface du lac : elle est plane comme un miroir où les montagnes se reflètent, il est seul pour mettre à l’eau le skiff de compétition. Quatorze kilos pour plus de huit mètres de long se portent sur l’épaule sans efforts. Et là, après les premiers coups d’aviron, « sa note bleue » apparaît. Le sentiment de ne faire qu’un avec le bateau et les rames dans un équilibre parfait, tellement parfait qu’il a la sensation de voler, de voler encore et encore dans un « geste bleu » répété à l’infini. Il s’oblige à ralentir le mouvement régulier des avirons. Le geste parfait en harmonie avec l’espace, il donne une pression plus forte et le skiff accélère sa course. Seuls les avirons qui tranchent les flots en cadence et le clapotis de la coque qui fend les flots sont perceptibles. Il fait corps avec le frêle esquif. Cette perfection du geste réduit les efforts, Marc rame dans un rêve. Il sait maintenant qu’il lui faut continuer à travailler dur, à s’entraîner pour reproduire ce geste à l’infini.

Et puis son moment de gloire arrive, une médaille d’argent aux Jeux Olympiques, juste derrière ce géant finlandais. Bien des années plus tard, sa médaille lui ouvre les portes de cette maison de retraite pour anciens sportifs où il retrouve d’anciennes gloires oubliées. Ici, on ne croise pas beaucoup d’anciens footballeurs, c’est le royaume des sportifs amateurs, ceux qui ont tout donné à leur passion sans penser à l’argent.

Générique de fin à la radio. Voilà les souvenirs qu’il va raconter à table, pour expliquer sa « note bleue », la partager avec ses trois compagnons : l’Archer, le Marathonien et le Gardien. Ils s’appellent ainsi pour évoquer leur sport respectif. Marc est devenu le Rameur. Un rameur qui a aujourd’hui bien du mal à garder l’équilibre sur un skiff, songe-t-il. Il trottine doucement jusqu’à la table habituelle. Chacun est déjà à sa place, il ne manque que lui.

Après les salutations habituelles, les questions sur les événements depuis la veille (mais que pouvait-il bien se passer de nouveau ?), Marc parle de l’émission de jazz, John Coltrane et sa « note bleue ».

― Et vous mes amis, l’avez-vous rencontrée cette « note bleue » ?

La question les surprend un peu. Ils restent silencieux, plongés dans leurs souvenirs. La « note bleue », que veut donc dire le Rameur ?

Alors pour rompre le silence et les encourager, Marc raconte. Il n’y a pas de gloriole dans ses propos, pas de volonté d’épater la galerie avec des exploits plus grands que ceux des autres. Il raconte avec des mots simples, le skiff, le lac au petit matin, sa surface plane comme un miroir et le geste en harmonie avec l’espace et le temps qui l’entourent. Oubliées et dépassées la technique, les heures d’entraînement et la fatigue, il est le geste répété à l’infini pour être dans la perfection de l’instant.

Puis c’est l’Archer qui prend la parole, un homme passionné par un sport qui ne déplace pas les foules, un homme au palmarès impressionnant mais oublié de tous. Il parle avec une extrême douceur de la cible si lointaine, de l’arc si exigeant et de la flèche si capricieuse. Du souffle retenu un court instant, quand le corps immobile aussi tendu que la corde de l’arc ne fait qu’un. Un avec l’arc, la flèche, la cible et l’espace. L’archer peut alors fermer les yeux, car il est à la fois l’arc, la flèche et la cible. Son esprit visualise l’espace, le chemin que la flèche va parcourir et il sait. Il sait que la flèche va atteindre son but, sans effort et sans dévier. Parce que c’est dans l’ordre des choses, qu’il ne peut en être autrement. L’Archer s’excuse presque d’avoir été si bavard lui qui est le taiseux de l’équipe, mais voilà comment il l’a vécu son « geste bleu ».

Le Marathonien grogne un peu parce qu’il n’a pas tout entendu. Il devient sourd, et c’est d’une voix un peu trop forte, comme tous ceux qui ont du mal à entendre, qu’il prend à son tour la parole.

― L’harmonie, le geste, l’instant, vous me faites bien rigoler tous les deux ! Quand on court des marathons, les foulées, on essaie simplement de les enchaîner plus vite que les autres, pour s’approcher de cette barre infranchissable des deux heures… On essaie de ne pas penser à la distance qui reste, on rythme son souffle et sa foulée et on se sent fort parce qu’on a tout fait pour ça. Quant à moi je peux vous l’affirmer, foi de marathonien, quand vous vous dépassez pour être en tête de la course, que ce soit sous un soleil de plomb ou sous des averses torrentielles, ce n’est pas une note bleue que vous vivez, mais une symphonie toute entière !

Le Marathonien éclate d’un rire puissant qui fait se retourner les pensionnaires des autres tables :

― Une « symphonie bleue » voilà ce que c’est un marathon !

Et il replonge le nez dans son assiette pour terminer son baba au rhum. Il relève les yeux avec un malicieux sourire pour ajouter :

― Et si chaque « note bleue » avait été transformée en un billet je ne serai pas là avec vous aujourd’hui !

― Je sais bien, commence le Gardien qui était resté silencieux jusqu’à présent, qu’un gardien de but c’est un peu le marginal de l’équipe. Tout le monde court après le ballon et lui reste là dans ses cages à attendre, attendre mais en étant prêt. Les amis, « l’instant, le geste bleu », du gardien c’est quand il a le réflexe d’arrêter la balle parce qu’il sait où le joueur va tirer, c’est un instant magique qui justifie l’attente. Mais comme pour vous, la perfection du geste, à ce moment-là, elle vient après des heures et des heures d’entraînement. Mon « instant bleu » c’est lors des tirs au but, d’un penalty quand je sais de quel côté plonger pour arrêter la balle. Je le sais, je le sens parce que, comme l’a dit l’Archer, je ne fais qu’un avec le pied du tireur, le ballon et les cages…

Le vieux rameur sort se promener dans le parc pour prendre un peu l’air avant une petite sieste. Certains essaient de retrouver dans leurs activités de l’après-midi cet instant magique… mais pas lui. Il sait qu’un rêve ne l’a jamais quitté depuis qu’il a arrêté la compétition : il rame sur un lac de montagne aussi lisse qu’un miroir, la nature est silencieuse. Il n’entend que le bruit des avirons qui entrent et sortent des flots dans une cadence énergique, les flots fendus par l’étrave de l’esquif. Un instant bleu, sa « note bleue », de parfaite harmonie dans l’effort qui semble ne jamais s’arrêter.

Tout à l’heure, il s’endormira le visage illuminé d’un sourire, heureux de retrouver ce rêve d’une perfection absolue dans le geste.

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