Un gâteau pour mon anniversaire

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Cela faisait bien des années que Fanny n'avait pas fait de pâtisserie. Depuis que Jean avait pris la place du second dans son entreprise, on ne faisait plus les gâteaux d'anniversaire. « Pourquoi veux-tu donc te fatiguer à cuisiner alors que je peux tout nous offrir ? » répétait-il. Ainsi, depuis onze ans, les 24 mars, un framboisier était commandé à la pâtisserie Chez Juliette. Onze mêmes framboisiers, à la framboise près. Onze mêmes années, au jour près. « Tu n'as plus besoin de travailler, Fanny ». « Tu n'as plus besoin de faire le ménage, Fanny ». Mais de quoi Fanny avait-elle besoin alors ? Pour l'instant ce qu'elle voulait, c'était la recette de ce fichu gâteau au yaourt. Un gâteau simple pour une fois, avec sa recette à elle.
La recette, inscrite sur un bout de papier dans son classeur de cuisine, déjà bien taché, avait été écrite avec une écriture ronde et appliquée ; une écriture de jeune fille. Ses quarante ans n'avaient plus la même écriture. Et plus la même adresse non plus. À force de ne plus rien toucher, Fanny était devenue maladroite. Elle échappa le sac de farine dans son plat. Après tout, se dit-elle, un peu de farine en plus ou en moins ne changera pas grand chose. Ce n’est pas l'ingrédient le plus important, pensa-t-elle, se laissant aller à sourire. Elle épousseta soigneusement la farine tombée sur le plan de travail de ses mains gantées. Le tout était de ne pas se tacher.
Elle avait mis une jolie robe. Noire et élégante. Celle que son mari aime tant. Tout juste au dessus du genoux et décolletée dans le dos. Elle voulait être parfaite aujourd'hui. Une femme belle et sûre d'elle pour fêter son envie de liberté. Elle se sentait comme un prisonnier à quelques heures de sa libération. Après onze années enfermées en prison. Une jolie prison tout de même. Il ne faut pas être injuste se disait-elle, tout en vidant un demi pot de yaourt rempli d'huile dans son plat. Mais elle souhaitait un nouveau départ et elle voulait le fêter avec son époux et ses petites merveilles. Deux adorables enfants, aussi éveillées que spontanées. Deux jumelles, inséparables, qui faisaient l'émerveillement de tous. Elles avaient la même envie, la même assurance que leur père. Elles étaient absolument délicieuses. Pourtant, avant, Fanny, ne voulait pas d'enfant. Mais ne fallait-il pas occuper ces longues journées ? Ces longues, très longues onze années ? Ne fallait-il pas remercier cet époux qui lui offrait tout ? Mais où se trouve donc le sucre en poudre ? Ne pas s'énerver. Cela fait des rides, pensa-t-elle sans même s'en rendre compte. Simple robot ; épouse et mère ; un automatisme de femme parfaite. Lisse, discrète et souriante. Toujours calme. Toujours patiente. Toujours chiante, pouffa-t-elle.
Les ingrédients et les mesures revenaient enfin à sa mémoire. La cuisine instinctive était très libératrice. Mais ce ne sera pas suffisant. Et elle le savait. Elle alla aussi à la cave chercher le dernier ingrédient manquant. Elle marchait s'en même s'en rendre compte, tant ses pensées étaient dirigées sur son goûter d'anniversaire. Pourvu qu'ils aient faim. En remontant, elle aperçut par la fenêtre du hall, Simon, le jardinier. Elle l'avait appelé spécialement aujourd'hui pour tailler les buissons. Des buissons déjà parfaitement taillés d'ailleurs.
Rien ne manquait. Il fallait mélanger bien et vite. Le gâteau fini fut enfourné rapidement, thermostat 6. Ne restait plus que le glaçage au chocolat noir. Un goût fort. Oui, il fallait un goût fort.

Ils étaient là, installés sur la terrasse, pendant que le soleil réchauffait leur visages radieux. Mais Fanny avait dû les chercher dans la maison, tant elle était grande. Tant ils l'ignoraient. Beaucoup de pièces, pour moins se voir, avait-elle reproché à Jean, lors de la construction de la villa, il y a huit ans. Bien-sûr les filles y avaient eu la place pour grandir et jouer. Avec toute leur classe, si elles l'avaient voulu d'ailleurs. Et puis qu'importe ! Fanny ne s'en serait pas rendue compte puisque le kit de la famille parfaite comportait une nourrice. Enfin, une « nurse ». Une anglaise du doux nom de Mary. Fanny trouvait ça d'un ridicule. Quoique le plus ridicule était sûrement la fierté de son époux à ce sujet. « Elles seront élevées avec les bonnes manières anglaises ». Elles seront surtout élevées par une femme belle, pétillante, brillante. Et bien plus jeune qu'elle. Mon dieu, Jean était-il bête au point de penser que jamais Fanny ne se douterait de rien ? Bête, non. Mais bien trop aveuglée par sa propre réussite pour prêter attention au regard inquiet de sa femme. Jamais n’avait-il vu la douleur de sa femme quand il souriait tendrement à la nurse ; il n’avait pas vu non plus plus l’intolérable solitude qu’éprouvait Fanny en voyant ses filles réclamer les bras d’une autre.

Le glaçage encore chaud fut versé avec application, malgré les tremblements, sur le gâteau. Fanny laissa refroidir le tout. Pendant ce temps, enfants et époux rigolaient à gorges déployées. Qu'ils étaient beaux. Qu'est-ce qu'elle les aimaient. C'est ce qu'elle dira d'ailleurs à la police. Mary aussi arriva. Fraîche et conquérante. Pourtant, elle avait déjà tout conquis.
— Avez-vous besoin d'aide madame ? demanda-t-elle à Fanny.
— Oui. Pouvez-vous nettoyer la cuisine et laver le plan de travail ? Vous servirez le gâteau à mon retour. Sans attendre de réponse Fanny monta finir de se préparer.

Une fois dans la chambre, décoré avec soin et peinte de rose et d'or, elle s'assit, reprit son souffle, et sortit son portable du sac posé sur le lit. Elle envoya aussitôt un message à ses amies afin de leur rappeler qu'elles avaient rendez-vous dans deux heures, pour la soirée d'anniversaire en son honneur. Elle passerait avec elles une soirée exquise et parfaitement organisée. À la minute près.
Son chignon terminé, ses larmes séchées, son maquillage retouché, Fanny alla goûter. Enfin, elle fêterait son anniversaire.
Mary passa juste devant elle avec le gâteau. Simon fit un signe de loin à la jeune femme. Sans doute lui aussi avait-il un faible pour la nounou. Les bougies furent soufflées, le gâteau mangé. Fanny avait le ventre noué, tant l'émotion était forte. Seul le champagne passa. Afin de ne pas trop les abandonner avant de partir, elle installa tout le monde dans le salon. Elle les embrassa longtemps. Donna les dernières consignes à la nounou et partit ; elle les laissa là, blottis ensemble sur le sofa. Il allaient regarder un film de leur choix. Sans doute un dessin animé.

* * *

L'avion décolla enfin. Fanny soupira toute l’ampleur de sa liberté. Elle partait vivre loin, au soleil. Sans doute ouvrirait-elle un petit restaurant, avec quelques chambres peut-être. Elle allait désormais vivre simplement. D'ailleurs, elle était partie avec peu d'affaires. Quelques robes et chaussures, deux trois papiers indispensables et une petite boîte au fond de sa valise. Une boîte avec un article de journal . « La vengeance de la nounou » relatait la sordide histoire d'une jeune femme d’origine anglaise, qui tua, il y a deux années de cela trois personnes d'une même famille, avant de se donner la mort. Ses seules empreintes laissées dans la cuisine et le témoignage d'un jardinier l'ayant vu amener un gâteau, l'arme du crime, avaient fait accuser la jeune femme. Ne reste que la mère de cette famille, ravagée par le chagrin, qui malade ce soir-là, n'avait pas goûté au poison. Elle pleurait, rongé par le remord, d'avoir été, au moment de leur mort, en soirée avec nombre d'amies. Sans doute un crime passionnel en avait conclu la police. Et pourquoi croire autrement. La petite boîte contenait aussi une paire de gants pour la cuisine et un emballage avec écrit sur l'étiquette « fruit de ciguë ».

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Mickaël Gasnier · il y a
Je ne t'ai pas lu ^^ ;-)
Mais c'est très bien ce que tu a écrit :-)
À bientôt Camouche sur nos pages respectives...

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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte réussi, comme une belle recette maîtrisée...
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Felix Culpa · il y a
Je suis passé à côté de ce thriller, je le découvre avec plaisir maintenant ! Je vous invite à découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/contact-9

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jc jr · il y a
Quand l'argent remplace l'amour et ramène cette femme au rang de l'inutile...Quoi de plus pour redonner à Fanny l'envie de cuisiner. On se doute bien que ce gâteau est le début d'une nouvelle vie, mais o, ne sait pas comment. Joli suspens. J'ai aimé et vous invite en finale vers mon texte que vous connaissez :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC

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Ginette Flora Amouma · il y a
Un terrible thriller .
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jusyfa *** Julien · il y a
Je découvre avec plaisir votre histoire, votre plume est de qualité.Bravo ! +5*****
Si je ne l'ai pas encore fait, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt peut-être.
julien.

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Camouche · il y a
Merci à vous ! J'irai lire votre nouvelle avec plaisir :)
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Alain.Mas · il y a
Je ne m'attendais pas à ce dénouement. Fanny complètement détruite par le manque d'amour pour en arriver à cette situation.
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Carine Lejeail · il y a
Très bon texte! Le danger d'oublier les gens, de les effacer presque entièrement... Ça fonctionne très bien 🙂 mes voix !
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Camouche · il y a
Merci ! J'irai découvrir sous peu votre univers ;)
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Cathy Grejacz · il y a
Lue avec p’aisir
Bonne route pour ce joli texte
À bientôt peut-être sur ma page

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Ingrid Diel Plait · il y a
Très prenant. Merci pour ce "joli" suspens. Je vote.

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