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Un employé modèle

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Neal

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Un soleil largement bridé par les nuages diffusait dans l’appartement une morne lumière blanche. À la vue de la table, des chaises, du canapé, de la plante et de quelques autres éléments impersonnels, il était difficile d’en déduire qui habitait les lieux. Pour une fois, l’odeur âcre du tabac gagnait peu à peu le séjour, s’échappant de la cuisine. L’homme qui y fumait était prostré sur une chaise et expulsait lentement la fumée par le nez ; s’élevant en volutes compacts et désordonnées au-dessus de sa tête.

On pouvait croire que Christophe Sorensen était abattu, déprimé. Il n’en était rien. Son regard vide fixant le carrelage voilait en fait une intense concentration, où il visualisait méthodiquement les évènements qui se dérouleraient dans les deux heures suivantes. Et la cigarette – inhabituelle pour lui – l’aidait à cet exercice mental.
Il vérifia une dernière fois son sac : gants, pochette cartonnée, vêtements et chaussures de rechange, chiffon. Puis un autre sac, vide celui-là. Rien ne manquait, même si tout n’allait pas être nécessairement utilisé. Sorensen n’était pas homme à oublier un détail. Il lui restait toutefois une chose à trancher, deux options possibles à prendre dans quelques dizaines de minutes. Cette dernière incertitude ne l’inquiéta pas, convaincu que dans un plan certaines variables doivent le rester jusqu’au tout dernier moment.

Il écrasa sa cigarette à moitié consommée dans une coupelle, inspira une grande bouffée d’air par la bouche et l’expira par le nez. Il répéta l’opération pendant deux minutes, les yeux fermés, jusqu’à constater une baisse de son rythme cardiaque. Alors, il prit son sac sur le canapé et sortit vers sa voiture.

C’était le dimanche 28 novembre. Il était 12h33 quand Sorensen sortit de la rue Delorme, à Moulins pour tourner à droite vers l’axe menant à Roanne, où l’homme qu’il allait voir avait une résidence secondaire. A 12h45, comme convenu, Sorensen reçut un message lui confirmant que Montcourt était chez lui. Il l’effaça aussitôt, alluma son autoradio et régla le volume sur 21.

40 minutes après son départ, il passa non loin de l’endroit où il avait grandi. Débouchant sur une vaste plaine à la sortie d’un village, il put même apercevoir la maison de son enfance. Après la mort de son père, sa mère et lui avaient quitté les lieux pour s’installer en ville. Depuis ce temps, dix-sept ans auparavant, Sorensen n’était jamais revenu à cet endroit. À la faveur d’une ligne droite il put longuement regarder la bâtisse, qui tombait en ruine et semblait être devenue une micro-déchetterie pour les paysans et artisans alentours.
Il finit par détourner le regard et se concentra sur la route, n’ayant aucune envie de céder à la mélancolie qui ne manquait jamais de poindre quand il songeait trop longtemps à ce qu’avait été ces années. Il tentait au maximum d’oublier cette période misérable de sa vie, sans pour autant y parvenir tout à fait. Le fait qu’il parle danois lui venait de son père par exemple. C’est comme ça que tout avait commencé pour lui. L’annonce de cette grande firme qui cherchait quelqu’un capable de parler français et danois, avec si possible de l’expérience dans la logistique internationale. Il n’en avait aucune, mais avait tout de même envoyé sa candidature, après avoir passé deux nuits blanches sur sa lettre.
Sorensen sortit définitivement de sa rêverie quand, à 13h35, il pénétra dans les faux-bourgs de la ville. Il se laissa ensuite guider par le GPS, qui lui indiquait encore 6 minutes de trajet.

Arrivé à trois cent mètres de la maison cible il se gara, prit le sac à dos sur le siège passager et y mit toutes ses affaires. Il ouvrit ensuite la boîte à gants et prit le Beretta 92 qui s’y trouvait. Il se saisit également du silencieux adapté. Avant de sortir, il enfila son ample pardessus puis glissa l’arme en bas du dos, entre sa chemise et son pantalon. Il procéda de même avec le silencieux et recouvrit le tout de son pull, puis de son long manteau.

Il était 13h48 quand il sonna à la porte de Gabriel Montcourt, directeur financier de North Sea Capital. Sorensen ouvrit la bouche pour qu’un sourire s’y dessine plus naturellement. Montcourt apparut dans l’ouverture de la porte, la pâleur de son visage tranchant avec ces yeux noirs largement cernés. Sorensen sourit franchement.
- Monsieur Montcourt ?
- Oui c’est moi. Que voulez-vous ?
- Bonjour, je suis Franck Richard, j’habite de l’autre côté de la rue ; je gère les espaces communs du quartier. Vraiment désolé de vous déranger un dimanche mais vous êtes rarement ici donc je n’ai pas pu m’empêcher de venir sonner quand j’ai vu votre voiture ce matin ! Puis-je vous embêter cinq petites minutes ? Deux ou trois bricoles ; votre avis sur l’aménagement des espaces verts devant, l’enlèvement des ordures ; ce genre de choses.
Sorensen avait dit ça d’une traite, un sourire franc accroché aux lèvres. Il avait regardé son interlocuteur droit dans les yeux, parlant avec les mains de manière enthousiaste.
_ Euh...Oui. Mais enfin je ne suis pas là souvent donc je ne sais pas si...
_ Justement ça devrait aller vite ; on va à l’essentiel !
_...Euh bon d’accord. Allez-y, entrez.
Baissant la tête, il s’effaça pour laisser rentrer Sorensen, qui le remercia chaleureusement et bondit avec entrain dans le vestibule, une chemise cartonnée à la main.
Montcourt proposa mollement de s’asseoir autour de la table à manger, dans le salon. Celui-ci était éclairé par une grande baie vitrée. La faible lumière du mois de novembre y entrait le plus possible, les rideaux étant entièrement tirés du côté gauche.
Ils s’installèrent à la table et Sorensen déballa les faux documents qu’il avait rédigés au préalable. Il prétexta ensuite avoir besoin de l’acte d’achat du logement pour vérifier quelques points.
Comme il l’espérait le document ne se trouvait pas au salon. D’un pas lourd, Montcourt s’en alla vers le couloir et une pièce quelconque au fond de sa maison. Sans bruit Sorensen se leva jusqu’à la baie vitrée et inspecta le voisinage. Personne. Il tira ensuite précautionneusement les rideaux, jaunissant ainsi la lumière dans la pièce.
Se rasseyant, il joignit l’index et le majeur de sa main gauche et mesura son rythme cardiaque au niveau de la carotide. Rapide mais rien d’alarmant. Il tâta également le bas de son dos, vérifiant que son arme et le silencieux y étaient toujours.
Dans son bureau, le cadre supérieur de NSC mis enfin la main sur son bail dans un coin d’une étagère. Il prit le document et retourna au salon. Ce Franck Richard était toujours assis à la table et semblait chercher des documents dans sa pochette. Les rideaux étaient tirés. Interloqué par cette prise d’initiative, Montcourt se tourna vers l’homme assis à sa table, toujours plongé dans ses documents. Il fut sur le point de lui demander des comptes mais se ravisa, davantage pressé d’en finir et de retourner à sa solitude dominicale.
_ Voilà le bail.
_ Bien. Merci monsieur.
Sorensen leva les yeux et arrêta de feindre le travail. Il regarda fixement son interlocuteur. Il ne souriait plus.
_ Je dois vous dire quelque chose. Pour commencer je ne m’appelle pas Franck Richard.
_ Hein ?... C’est quoi ce bordel ? Vous...
_ Ecoutez-moi. Nous travaillons pour la même entreprise. Je suis venu vous voir parce qu’il apparaît évident que depuis quelques semaines vous semblez vouloir attenter aux intérêts du groupe et cela nous ne pouvons nous le permettre.
Sorensen s’arrêta pour laisser réagir Montcourt. Celui-ci ne baissa pas le regard.
_ Vous dites n’importe quoi ! J’ai toujours fait mon boulot de manière exemplaire, ça fait quatorze ans que je suis chez NSC. Il y a dix ans on faisait à peine de la figuration dans...
_ Vous parlez au passé et ce n’est pas le sujet. Ce qui nous intéresse ce sont ces dernières semaines : De l’indiscipline caractérisée envers vos supérieurs, une volonté de saboter un projet de long terme, des retards, une apparence négligée...
_ Comment osez-vous ? Et qui êtes-vous d’ailleurs ? Vous entrez chez moi sous une fausse identité, vous prétendez représenter les intérêts de la boîte et je ne vous ai jamais vu à une réunion importante !
_ Exact ; je n’ai pas souvent besoin d’aller dans les bureaux de Nanterre. Je m’appelle Christophe Sorensen et je suis conseiller spécial de notre président Directeur général, celui–là même qui devrait vous foutre à la porte. Ne vous méprenez pas sur mon cas ; je sais beaucoup de choses sur votre compte. Je sais que vous n’adhérez plus aux valeurs du groupe et que votre travail n’est plus satisfaisant depuis quelques temps maintenant. Mais je ne suis pas là pour vous licencier ; je n’en ai bien sûr pas le pouvoir. Je suis là pour un problème bien plus grave, à savoir votre déjeuner du début du mois avec Ingrid Lachaux, du service enquête du Courrier hexagonal ainsi que son directeur de publication. Je sais que vous n’avez pas pris de dessert, que vous teniez votre fourchette de la main gauche et que vous avez payé votre part, ni plus ni moins. Enfin, je sais que vos camarades de table ont parlé plus que vous, cela signifiant sans doute que vous n’êtes pas encore tout à fait prêt à leur servir un scoop sur commande. Il n’est donc pas trop tard. Voilà pourquoi je suis ici Montcourt, pour régler ce problème.

Il se tut car il devait réfléchir. Il laissa parler Montcourt, encore au stade d’une défense maladroite et offusquée. Sorensen le regardait fixement mais son esprit était ailleurs, à la présence persistante d’un dilemme.

Montcourt allait mourir d’une balle dans la bouche, tous les efforts de Sorensen devraient amener à mettre son arme entre les dents de sa future victime, le tout dans un calme relatif. Mais la question qu’il n’avait toujours pas tranchée était la suivante : Faudrait-il utiliser le silencieux ?
Sans silencieux la simulation du suicide était « scientifiquement » parfaite. Mais le problème résidait dans son énoncé même : Le bruit du tir. D’un autre côté, dévoiler le silencieux à la victime était un signal visuel désastreux. Une arme seule peut être une menace, un moyen de pression. Rajoutez un silencieux et les intentions deviennent limpides.

Montcourt parlait maintenant avec assurance.
_ Vous ne me faites pas peur Sorensen. J’ai probablement le Droit de mon côté avec la loi Sapin II. Quelle info concernant NSC redoutez-vous le plus de voir fuiter ? La myriade de comptes offshores ? Le chantage envers les sous-traitants ? Les valises de billets qui transitent du siège vers la Suisse ? Vous représentez les intérêts d’une boîte aux pratiques mafieuses et aux dirigeants assez imbéciles pour penser garder ça secret. Fini le salaire à cinq chiffres ? Les hôtels de luxe ? Les costards à trois mille balles ? Soit. Mais je vais pouvoir trouver le sommeil à nouveau.
_ Vous avez les nerfs solides donc... Mais vous n’allez pas seulement renoncer à votre train de vie. Si votre discussion avec ces journaleux a été fructueuse ; c’est un changement de vie radical qui vous attend, où la peur aura toute sa place.
_ La peur ? Arrêtez vos conneries !
Sorensen ne tint pas compte de sa dernière remarque. D’un geste calme, sa main gauche attrapa son arme et la posa sur la table. Le bruit sourd l’accompagnant provoqua un bref et violent mouvement de recul chez Montcourt. Sorensen se pencha au-dessus de la table sans le quitter des yeux.
_ Je sens la peur suinter de toute part Gabriel.

La quiétude dominicale du quartier fut soudain rompue. Par-delà la baie vitrée, droit devant, Sorensen entendit un éclat de rire, une porte de voiture qu’on ouvre. D’abord sans le quitter du regard, il ordonna à Montcourt de rester assis. Puis, gagnant la fenêtre et sans ouvrir les rideaux, il tendit l’oreille. Un repas qui se termine, des invités qui repartent et une discussion qui s’éternise sur le pas de la porte.

Il fallait conclure maintenant. Et utiliser le silencieux.
_ Bien, mettons votre sang-froid à l’épreuve monsieur le lanceur d’alerte.
Sorensen retourna à la table, y prit une chaise et l’installa au centre du salon. Il ordonna à Montcourt de s’y asseoir. Ce dernier, encore choqué, n’opposa pas de résistance. Ensuite, il se saisit d’une deuxième chaise et la posa en face de l’autre, à environ un mètre cinquante, et s’y assis.
_ Vous...Vous êtes fou, vous n’allez pas faire ça.
_ Non bien sûr. Le flingue c’est pour vous impressionner. Et ça marche.
Vint ensuite le moment critique. De sa main libre, la droite, Sorensen se saisit de son silencieux et commença à le visser sur le Beretta. Cela eu un effet terrible sur Montcourt, qui poussa un soupir apeuré et s’affaissa sur sa chaise, la tête entre les mains.
_ Ne vous inquiétez pas. Je veux simplement tester votre...

Il ne put finir sa phrase. Montcourt cassa rapidement la distance qui les séparait et se jeta sur lui.
La panique et l’adrénaline semblèrent décupler un temps l’énergie de celui-ci, fort de son bon mètre quatre-vingts cinq au large buste. Voyant qu’il n’avait momentanément pas le dessus, Sorensen, à terre, jeta son arme à l’autre bout de la pièce tandis que le directeur financier commença à le frapper au visage avec frénésie. Pour laisser passer l’orage, il monta ses poings à hauteur de son visage tel un boxeur. Au bout d’une dizaine de seconde de rafales, Montcourt manqua de souffle et la fréquence de ses coups chuta sensiblement. Sorensen en profita alors pour décocher un puissant coup de poing dans le plexus de son adversaire, qui se courba de douleur. Dans la foulée, il enchaîna avec un crochet du droit dans la tempe et mit l’autre à terre.
Il avait mis toute la force possible dans ce dernier coup dans l’espoir de voir le directeur financier perdre connaissance ; objectif partiellement atteint.
Observant Montcourt en position fœtale et gémissant sur la moquette, Sorensen réfléchit à toute vitesse pour conclure de manière convaincante la tâche pour laquelle il s’était déplacé jusqu’ici. Il observa l’environnement proche ; le mobilier, l’agencement de l’espace, la cuisine américaine, les objets alentours. Puis enfin il prit une décision.
_ Levez-vous, ordonna-t-il, essoufflé, à l’autre toujours plié de douleur sur le sol.
N’obtenant pas de réaction il alla rapidement chercher son Beretta à l’autre bout de la pièce puis revint vers sa victime, qu’il souleva avec grande peine de sa main droite. De sa main gauche tenant déjà l’arme, il remit une des chaises sur ses pieds, là où elle s’était trouvée quand les deux hommes se faisaient encore face.
Montcourt, toujours sonné, tenait à peine assis et Sorensen le maintenait d’une main, l’autre serrée sur son calibre. D’un geste vif et précis il lui écarta un peu plus sa bouche entrouverte avec le silencieux de son arme puis l’enfonça de quelques centimètres. Et il tira.

Outre le violent mouvement de recul de la tête de la victime, un bruit étouffé se fit entendre, suivi dans la même fraction de seconde de celui de la chair qui éclate, à l’arrière du crâne. Sorensen retira l’arme et fit quelques pas en arrière pour laisser agir les lois de la physique. Pour l’instant, Montcourt, mort sur le coup, avait la tête renversée sur sa chaise et tenait toujours dessus.
Au bout de quelques secondes d’inertie, des deux hommes, celui qui était encore vivant alla chercher son sac pour mettre ses gants et prendre le chiffon. Il prit ensuite le pistolet, y effaça ses empreintes et la plaça dans la paume de la victime après y avoir retiré le silencieux. Il enroula ensuite les doigts de Montcourt autour de la crosse pendant quelques secondes. Maintenant toujours cette pression il éleva l’arme jusqu’à la tête de la victime puis, lâchant tout, laissa une nouvelle fois agir la gravité. Le bras gauche de Montcourt tomba contre sa cuisse puis glissa le long de son corps, laissant tomber le Beretta au sol.
Après avoir vérifié l’absence de marque à la tempe et de pouls de Gabriel Montcourt, Sorensen commença à ramasser ses affaires, se forçant à respirer par le nez pour circonscrire l’adrénaline. Il fit également le tour de la maison, à la recherche d’incohérences chez un homme censé se suicider. Il alla dans la cuisine. Sur le plan de travail était posée une tasse dans laquelle figurait un sachet de thé dont l’étiquette dépassait du bord. Il se dirigea vers une bouilloire à côté et en toucha la paroi. Elle était encore très chaude.

Sorensen versa l’eau fumante dans l’évier, enleva le sachet de thé et le mit dans son sac. Il plaça ensuite la tasse vide sur l’égouttoir. Après il chercha brièvement la balle du Beretta mais sans succès. Il n’insista pas ; la trouver ou non avait peu importance. Il finit de faire le tour de la maison, effaça les empreintes qu’il y avait potentiellement laissées puis regarda sa montre. 14h10. Il était temps de partir. Avant cela, il se plaça devant la porte d’entrée et observa le tableau d’ensemble qu’il avait, en quelque sorte, composé. La chaise au milieu de la pièce, le cadavre affalé dessus, l’arme à terre, le sang et quelques morceaux de chair derrière. Il lui parut cohérent. Passant largement à côté des zones de moquettes tâchées, il gagna la baie vitrée et écarta légèrement les rideaux. Personne dans la rue, pas un bruit. Sorensen détourna alors les yeux et, sans un regard pour sa victime, ferma la porte d’entrée à clé avant de monter sur l’évier pour quitter la maison par la fenêtre de la cuisine. Il se laissa tomber sur les dalles de pierre qui formaient un petit chemin derrière la maison et prit soin de refermer la fenêtre autant que possible.
En marche vers sa voiture, il fut gagné par un mal de tête et quelques douleurs à la mâchoire, conséquences de la série de coups reçus quelques minutes plus tôt. Et puis, il avait commis un homicide, pour la première fois. Il s’efforça de mettre à distance cette pensée apte à faire monter la panique, préférant se concentrer sur la manière dont il avait géré les évènements. Il en était mécontent; trop d’imprévus, de détails qui auraient pu mal tourner, l’utilisation du silencieux à l’épreuve d’une médecine légale rigoureuse, de probables failles dans le scénario du suicide...
Il parvint néanmoins à se discipliner et remis sa séance d’autocritique approfondie à plus tard, après une ou deux centaines de kilomètres. Et puis il avait « réglé la question », conformément aux directives implicites de la seule personne à qui il se devait d’être irréprochable.

Il faut régler la question avait répété le PDG de North Sea Capital, ne tenant pas en place dans son bureau, deux semaines plus tôt. Sorensen avait alors suggéré d’attendre la fin du mois, pour voir si les choses ne se décanteraient pas d’elles-mêmes. Il avait alors regardé droit dans les yeux son donneur d’ordre, qui avait soutenu son regard, scellant ainsi silencieusement un pacte qui n’aurait fallu en aucun cas verbaliser.
***
Ingrid Lachaux discutait au téléphone avec son directeur de publication. La jeune journaliste regarda sa montre et lui demanda une dernière chose.
_ Je lui demande s’il connaît Sorensen ? Je n’ai vraiment rien sur ce gars, même pas son prénom d’ailleurs. A croire qu’il se contente de passer voir le PDG de temps en temps pour discuter de tout et de rien. Et même de ça je n’en suis pas sûre ; il faut que je recoupe l’info...
_ Tu peux toujours, mais n’évoque pas son nom. Borne-toi à lui demander s’il connaît les noms des conseillers du PDG. De toute façon c’est secondaire pour l’instant, ta première série d’articles portera surtout sur les valises de cash non déclarés et les sociétés écrans. On ouvrira un nouveau volet dans l’enquête dans quelques semaines si tu en sais plus.
Après avoir coupé la communication elle resta quelques instants les yeux dans le vide, observant la rue devant elle sans vraiment la voir. Un homme approchait et semblait se diriger vers une berline grise, située de l’autre côté de la rue. Plutôt bel homme, élégant, le regard un brin soucieux. Comme elle ignorait presque tout de Sorensen, elle n’avait aucun moyen de savoir que c’était lui qui se trouvait à vingt mètres d’elle et entrait maintenant dans la voiture.
Tandis que l’homme s’en allait vers le sud, elle sortit de sa voiture et se dirigea vers la maison de vacances de Gabriel Montcourt, là où ils avaient convenu d’un rendez-vous une semaine plus tôt. En avance de quinze minutes, elle avait préféré se garer plus loin pour marcher un peu et profiter du vent chaud qui soufflait sur le centre de la France en ce dimanche après-midi.

Elle sonna trois fois, pour aucune réponse. Finalement, elle fit le tour de la maison par le côté droit et regarda par la fenêtre de la cuisine. Depuis le départ de Sorensen, le corps de l’homme dans le salon n’avait pas bougé.
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