Un dragon soupe au lait

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Image de Automne 2020
Roulé en boule, les naseaux dans le trou de balle, tassé au fond de sa grotte, le dragon blanc dort.
Régulièrement, son énorme poitrine écailleuse gonfle et dégonfle au rythme de sa respiration et, de temps à autre, il a comme un frisson qui fait crisser le cuir de ses ailes repliées contre son corps. Il ronfle bruyamment. À chaque expiration, sa gueule crépite et lance quelques flammèches et étincelles qui se consument dans la pénombre.
Il est paisible comme seul peut l’être celui qui sait qu’il se trouve au sommet de la chaîne alimentaire.
Quel est son nom ?
Nous l’ignorons et cela n’a pas d’importance. Ni pour les dragons ni pour les hommes.
À l’exception d’une réunion triennale (quelque part très au nord au sommet d’une très haute montagne) où les dragons se retrouvent pour des joutes guerrières et amoureuses dans le but (pas toujours évident pour eux) de se reproduire, les dragons ne se fréquentent pas. Ne se fréquente jamais. Si un dragon oublie cette loi fondamentale de la nature et s’introduit sur le territoire d’un de ses condisciples, il s’ensuit un combat à mort qui ne nécessite pas de s’enquérir de l’identité de son adversaire.
Pour les hommes, c’est à peu près le même principe.
Quelle proie se soucie de connaitre le nom de celui qui va se repaître de ses entrailles ? Quand un homme croise la route d’un dragon, il court dans la direction opposée sans attendre les présentations. Qui est assez stupide pour tenter d’amadouer huit tonnes de muscles, six mille kilos de pression maxillaire et quatre-vingt-dix pouces linéaires cumulés de griffes en essayant de faire preuve de courtoisie ? « Bonjour, permettez-moi de me présenter. Pierre qui-n’a-qu’un-œil. À qui ai-je l’honneur ? » « Croc-croc, miam-miam. »

Le dragon blanc dort.
Quelque part dans la grotte, une stalactite bat la mesure d’un « floc-floc » parfaitement régulier et horripilant à souhait. Mais le bruit ne dérange pas l’animal. Quand un dragon dort, il dort et rien ne peut le déranger.
Rien, sauf…
Son mufle frétille, renifle, se dilate.
Une odeur effroyable s’insinue dans ses sinus. Ses oreilles se redressent et s’orientent vers l’entrée de la grotte. Deux lumières rouges surgissent dans l’obscurité : ses yeux. Le dragon est réveillé et on ne peut pas dire qu’il soit du matin. Il a l’air particulièrement de mauvaise humeur. Qui ose troubler son sommeil ainsi ? Il se lève, s’ébroue comme un jeune chiot – un jeune chiot de six tonnes – et la montagne tout entière tremble autour de lui. Il se dirige vers la lueur du jour qui pointe à peine.
Impossible de déployer ses ailes à l’intérieur de la grotte. Chaque année, elle rétrécit un peu plus rendant ses mouvements et déplacements moins faciles.
Il sait pertinemment qu’il aurait dû déménager il y a bien longtemps pour prendre un abri plus spacieux, avec une belle hauteur sous plafond, une cheminée d’aération, une sortie de secours et, pourquoi pas, un petit point d’eau. Mais il est né ici et on ne se défait pas comme ça de mille années d’habitudes.
Gueule baissée, il se dandine d’une patte l’autre, écrase au passage quelques carcasses de moutons et, après un dernier effort pour franchir le seuil légèrement surélevé de la grotte, se retrouve à l’extérieur sur une corniche juste assez grande pour qu’il puisse atterrir sans se fracasser contre la roche.
La marche n’est pas « le » truc des dragons. Ce sont des volants, pas des rampants, et il est un peu essoufflé. L’essoufflement provoque une légère éruption de ses gaz internes qui s’enflamment spontanément au contact de l’air et un vigoureux arbrisseau, qui avait toute la vie devant lui, passe de l’état solide à l’état fumeux en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
Il déploie deux ou trois fois ses ailes ankylosées en admirant le paysage. D’ici, il a une vue superbe à cent-vingt degrés, et sur une distance de dix lieues, quinze par très beau temps, sur toute la région. Il discerne ainsi, malgré le ciel encore sombre, les toits de plusieurs villages entourés de champs et de prairies où paissent des moutons et même, à l’horizon, le donjon crénelé d’un château.
Mais son regard, perdu au loin, revient se concentrer sur le bas de la montagne. Cela sent l’être humain. Les êtres humains. Et comme les humains qui vivent à l’entour ne s’approchent jamais (JAMAIS) de sa tanière, force est de convenir qu’il s’agit probablement d’un abruti qui cherche la gloire et d’imbéciles qui le suivent pour quelques piécettes.

Il y a quatre lunes de cela, le dragon, d’humeur badine, a rôti la moitié d’un village qui avait eu la mauvaise idée de vouloir se débarrasser de lui avec un cadavre de mouton rempli de poudre à canon. L’odeur de la poudre étant fort différente de celle de l’animal, il avait avalé le caprin avant de le régurgiter au-dessus du village. Un crachat et boum. Cette plaisanterie n’ayant pas été du goût du maître des lieux (enfin, de l’humain qui se croit le chef du coin), celui-ci a promis une fortune à qui lui rapporterait la dépouille du criminel animal. Depuis, au moins huit chevaliers et trois douzaines de manants ont pensé, à tort, être ignifugés.

Aujourd’hui, la troupe se compose d’un homme en armure cabossée sur un vieux destrier et de quatre paysans armés de fourches de bois. Piètre équipage, s’il en est. La troupe avance avec discrétion et précaution. Enfin, c’est ce qu’elle croit. L’odorat exceptionnel du dragon est déjà à l’œuvre. Le chevalier qui, enfermé dans son armure, ignore tous des règles d’hygiène les plus élémentaires depuis un bon moment est celui qui sent le plus mauvais. Il arrive même à masquer partiellement le doux effluve de terreur sécrété par la soldatesque inexpérimentée.
À l’intérieur de la grotte, il ne les entendait pas. Mais maintenant, et bien qu’ils soient encore à une heure de marche du pied de la montagne, ils font un vacarme infernal. L’armure du chevalier s’entrechoquant, les fers de la licorne sur les pierres du chemin, les hommes de main se rassurant mutuellement en chuchotant, et même les pets qu’ils laissent parfois échapper : tout vient heurter l’extrême sensibilité auditive de la bête.
Comme l’animal, au contraire de l’être humain, ne tue que par nécessité, il décide de laisser une chance à ses derniers et, pour attirer leur attention sur le fait qu’ils sont repérés, il décide de chanter. Pour ceux qui l’ignore, il existe trois chants de dragon : le chant d’amour, qui prélude l’avis à la copulation ; le chant de soumission pour déclarer forfait (le plus inusité de tous, bien que le chant d’amour ne soit utilisé que tous les trois ans) ; et le chant de chasse qui annonce une attaque et permet de libérer le terrain des animaux en bonne santé pour que le prédateur puisse se consacrer aux proies les plus faibles et les moins rapides dans la fuite.
La panse pleine après une bonne nuit de chasse fructueuse, le choix de notre dragon blanc se porte sur le troisième chant, histoire que les humains déguerpissent dans tous les sens et qu’il puisse se recoucher.
Il chante.
Comment décrire ce chant ?
Un mélange entre les sons émis par un chat qui coince sa queue dans une porte, un homme auquel on écrase les testicules entre deux briques, un arbre qui tombe frappé par la foudre, une femme qui hurle après un époux rentrant ivre à l’aube, un marteau frappant une enclume, une pyramide de verres en cristal se brisant en mille morceaux, une craie crissant sur une ardoise et une souris qui couine. Le tout formant une mélopée sans rythme et sans mélodie interprétée par un ténor sous testostérone avec un petit chuintement dans la gorge et un balai où je pense.
Il chante.
En bas de la montagne, la licorne se cabre faisant chuter son cavalier. Les quatre ruraux, marchant derrière, s’éparpillent comme une volée de moineaux tandis qu’un désagréable fumet monte aux narines du dragon. Les intestins de deux des hommes ont rendu les armes et lâché prise.

Tortue sur le dos.
Le chevalier se tortille comme une tortue sur le dos. Malgré tous ses efforts, impossible de se relever seul. Bien que ganté de fer, il arrive à soulever la visière de son heaume et appelle à sa manière les paysans à son secours :
— Imbéciles, dégénérés, dégonflés, venez m’aider ! Bougez vos culs !
Ne voyant aucune réaction des bonshommes, il poursuit :
— Sortez-moi de là ! Je vais vous arracher la tête, vous couper les pieds et les mains, vous empaler sur ma lance et pisser sur vos cadavres.
Étonnamment, les couards restent cachés.
Trois sont dissimulés derrière des rochers et le quatrième dans un buisson d’épineux. Outre que sa position est des plus douloureuses, ce dernier finit par comprendre qu’un faisceau de branches et de feuilles n’apporte guère de protection contre le feu du dragon et il quitte sa cachette pour se réfugier… au sommet d’un arbre nain.
Comprenant que ses menaces sont peu productives, le chevalier module son ton et ses mots :
— Mes amis… Mes amis, ces trois dernières semaines passées ensemble, on fait de nous des frères d’armes, et même des frères tout court. Pour moi, vous êtes désormais de ma famille, de ma chair… et on n’abandonne pas sa famille. Vous m’avez tant appris, nous avons partagé tant de moments…
Une voix, celle du petit chauve bedonnant en « haut » de son arbre nain, lance :
— Et quoi donc ?
Le chevalier cherche et propose :
— Pour commencer, notre périple…
— Toi à cheval, nous en sabots.
— Nos repas…
— Toi qui mangeais du gibier et nous des racines.
— Nos nuits sous la lune, autour du bivouac…
— Tu dormais au plus près du feu et nous dans le crottin de ta licorne.
— Ne vous ai-je point offert ma dernière outre de vin ?
— Pendant que nous nous endormions ivres morts, tu es allé lutiner la fille du berger qui nous hébergeait pour la nuit et nous avons dû fuir sous l’orage avec des chiens aux trousses lorsqu’il t’a surpris avec elle. L’un de nous a disparu cette nuit-là et nous n’en avons pas de nouvelles…
— Pas de nouvelle, bonne nouvelle, tente le chevalier pour détendre un peu l’atmosphère.
-... Et tu oses en rire.
Il se fait suppliant :
— Ayez un peu de pitié, de charité…
Depuis l’apparition des nouvelles sectes monothéistes à la mode, la charité est une valeur sûre, puisque toutes en vantent l’importance et la nécessité. Les sectes polythéistes proposent aux vivants bonheur, santé, plaisir et prospérité à ceux qui leur font des dons substantifs ou financiers par l’intermédiaire de leurs serviteurs et voient leurs fidèles les fuir au profit de Dieux monothéistes qui remplissent leurs temples en offrant une vie de misère pour toutes et tous sur la terre, tout en promettant une vie meilleure dans une autre vie plus que douteusement hypothétique, et ils remplissent leurs temples. Allez comprendre quelque chose à l’âme humaine. On peut toutefois regretter la multiplicité des Dieux uniques.
Le chevalier, pourtant d’obédience « Bacchus », brusquement inspiré, ajoute :
— Dieu vous voit, Dieu vous regarde, si vous ne me venez pas en aide, vous subirez sa vindicte !
— Sa quoi ? demande le grimpeur.
— Son courroux !
— Son quoi ?
— Sa colère !
— Là, c’est plus clair, affirme-t-il, avant de jeter un œil en direction de ses trois camarades. Du premier, seul le postérieur dépasse d’une roche probablement tombée de la montagne, car sa base, plus étroite que son sommet, semble profondément enfoncée dans le sol. Les deux autres sont debout derrière trois pierres dont la forme commune, sculptée par les vents et les pluies ressemble étrangement à l’organe sexuel d’un mâle généreusement doté par la nature.
— Hep, les gars… appelle-t-il, hep, les gars...
Le premier se retourne en une lente reptation, une bouille ronde apparaît. Les deux autres têtes glissent craintivement sur le côté gauche de la pierre centrale, elles semblent poser l’une sur l’autre.
L’alpiniste amateur montre du pouce la tortue humaine :
— Qu’est-ce qu’on fait ?
La bouille ronde se redresse un peu et, paumes ouvertes vers le ciel, hausse les épaules et les sourcils. L’être bicéphale regarde en l’air (des quatre yeux), en faisant mine de siffloter (des deux bouches, mais pas vraiment, il ne s’agirait pas de se faire entendre de la bête).
— Merci, les amis. J’ai compris.
Il descend le plus discrètement possible de son arbre et rampe vers le chevalier avec une boule au ventre et d’autres moins fermes dans la culotte. Arrivé près du chevalier, il se redresse et tente de l’asseoir.
Le dragon est toujours sur sa plateforme et fixe la petite troupe éparpillée. S’il pouvait rire (physiquement cela va sans dire), celui-ci serait plié en deux, voire en quatre ou en huit.
Le petit homme chauve s’évertue à relever l’homme en armure qui ne fait rien pour l’aider. Il pousse d’un côté, tire de l’autre. Finalement, alors qu’ils ont presque réussi à se redresser, l’un d’eux glisse entraînant l’autre dans une mare de boue – heureusement peu profonde – consécutive à la pluie torrentielle de l’avant-veille. Ils essayent de se remettre debout mutuellement et, très vite, à l’exception de la carrure, il n’est guère possible de différencier le manant du nobliau. Retrouvant son courage, la bouille ronde se porte à leur secours. Et les chutes s’enchaînent à nouveau. Rien de tel que ce bon comique de répétition.
Alors que, lassé de ce spectacle, le dragon s’apprête à s’envoler pour aller carboniser tout ce petit monde, deux autres humains surgissent de nulle part (pris par le spectacle, il ne les a pas vus arriver) et se joignent au trio. Ça glisse encore plus, se rattrape n’importe comment, valdingue, roule, s’écrase, se donne des coups involontaires (presque tous), ripe, s’englue et ça recommence, encore et encore. Non, vraiment, ce quintet est à mourir de rire… en parlant de mourir.
Le dragon bat des ailes pour monter et plane pour descendre. Il se laisse donc choir dans le vide, tombe comme une pierre et ses ailes se déploient largement. Un bruit de fouet qui claque se fait entendre à chaque battement alors qu’il remonte vers le ciel et s’enfouit dans un nuage. Le fouet se tait.
En bas, les cinq clowns continuent leur numéro. Ils ont complètement oublié le dragon. L’un d’eux en frappe un autre avec un sabot et ça fait « bing » et ça fait « ouille ».
— Pardon, chevalier.
Il se retourne, aperçoit un fond de pantalon encore propre, et frappe de nouveau.
Comment un animal si monstrueux peut-il être aussi rapide et silencieux ? Le dragon choit des cieux comme un caillou dans un puits. À trente pas du sol, il oblique quasiment à angle droit et part à l’horizontale. Il expire fortement, clos sa gueule, obture ses narines et ses joues gonflent sous la pression du gaz qui remonte de son estomac. Gaz qui s’enflamme spontanément au seul contact de l’air.
À vingt pas du groupe, il ouvre les vannes puis, dans un claquement sec, remonte aussitôt à la verticale avant d’aller se poser à l’entrée de son aire et de rentrer dans sa grotte sans même jeter un regard derrière lui.
Loin dessous, cinq hommes cuits en croûte de boue gardent la pose. Ils en ont pour un moment.
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Atoutva · il y a
Ah, le bon vieux temps des dragons ! Une bonne histoire qui nous entraine dan un autre monde.
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THIERRY NELLY · il y a
Enfin un peu de rêve qui nous permet de nous échapper de la réalité sanitaire actuelle !
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THIERRY NELLY · il y a
MERCI Ma chérie, mais tu aurais pu évtier de signer ton commentaire de mon nom (lol), signé l'auteur, le vrai.
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Chantal Sourire · il y a
Imagination fertile !
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Yannick Pagnoux · il y a
Un texte que n'aurait pas renié le regretté Terry Gilliam.
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Keith Simmonds · il y a
Un moment de lecture agréable et captivant, Thierry !
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Ode Colin · il y a
J'ai passé un très bon moment avec votre histoire !
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Christian VALENTIN · il y a
De combien de héros n'a-t-on pas pu entendre l'histoire, vu qu'ils ont fini carbonisés, cuits à point, empalés, embrochés, noyés ou découpés en dés ou en rondelles avant d'avoir pu la raconter ?
Un croisement entre "Sacré Graal" et "Kaamelott" aussi loufoque que délectable.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Le feu du dragon est capable de momifier les individus . J'essaie d'imaginer les humains de votre récit transformés en statues de boue !
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Paul Jomon · il y a
C'est potache et irrévérencieux. Et le combat est inégal. Je ne manque pas d'imagination, mais je n'arrive pas à approcher le cri de chasse du dragon, je pencherais pour une dominante aigüe.

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