Un dimanche matin

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Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

Image de Printemps 2021
C’est un matin d’hiver sec et cristallisé par le givre. Il y a un soleil froid qui réveille les prairies, chasse les ombres, offre quelques instants de lumière magique, verte et glacée, scintillante, au paysage monotone qui borde l’autoroute. La station-service est un gros cube anonyme sur une flaque de macadam. Ce dimanche l’a déserté de sa clientèle habituelle : employés pressés, représentants fatigués surveillant leur voiture par la fenêtre, routiers impassibles buvant un café brûlant, debout au comptoir.
Il est à peine huit heures et la cafétéria aligne ses tables nettes et sa serveuse mal réveillée pour seulement deux ou trois hommes barbus, qui ont dormi dans leurs camions et prennent leur petit déjeuner au ralenti.
À l’extrémité du bar, il y a un auto-stoppeur avec un gros sac à dos gris et des cheveux emmêlés.
Le carillon de la porte tinte régulièrement. Ce sont des gens qui viennent payer leur essence. Ils entrent dans un nuage de vapeur froide, leur portefeuille à la main, et ressortent presque aussitôt en vérifiant leur monnaie ou en déballant le paquet de cigarettes qu’ils viennent d’acheter. La serveuse traîne un torchon inutile sur le comptoir et tire machinalement sur sa jupe. Elle baille.
La lumière oblique réchauffe les tables d’un éclat doré, trace des ombres aiguës sur le parquet.
La porte s’ouvre une nouvelle fois, mais ce n’est pas un autre client avec sa carte de banque à la main, ni un autre routier. C’est une jeune fille plutôt jolie, élégante dans son tailleur strict. Elle entre timidement et après un rapide coup d’œil, choisit une table près de la fenêtre.
Un instant distraits, les hommes retournent à leur café chaud et aux bribes de rêve que le froid distille dans les dimanches. La serveuse s’approche sans se presser, la jeune fille lui demande du thé, tire un livre de son petit sac à main, et après avoir scruté le parking par la fenêtre embuée, se met à lire. Quand son thé arrive, elle remercie d’un bref sourire et retourne à sa lecture.
À l’autre bout de la salle, l’auto-stoppeur semble hésiter mais finalement se lève et vient se poster à côté d’elle. Son « bonjour » la fait sursauter, il s’excuse d’un sourire chaleureux. C’est un beau garçon sous ses allures bohèmes, et il est parfaitement à l’aise. C’est une de ces personnes qui savent toujours que dire et que faire et comment réagir dans toutes les situations. Une de ces personnes qui forcent le respect car elles ne connaissent ni la honte ni les bafouillements et ne se font pas bousculer car elles savent toujours d’instinct où est leur place.
La jeune fille est gênée. Elle veut se débarrasser de cet inconnu, mais ne veut pas se montrer impolie. Elle opte pour un « bonjour » un peu guindé, puis, ostensiblement, reprend sa lecture. Nullement démonté, il s’assied en face d’elle, pose les coudes de son gros pull d’hiver sur la table. « Tu m’offres un café, dit-il. Maintenant qu’on s’est dit bonjour, on peut boire un café ensemble, non ? »
Non, justement non, a-t-elle envie de répondre. Mais elle n’ose pas et ne sait comment le faire partir, ce grand garçon sans gêne. Elle tient son livre serré entre ses mains, un doigt marquant la page. Elle ne répond rien et le regarde faire signe à la serveuse.
Brusquement, et parce qu’elle est curieuse de la réponse, elle demande pourquoi c’est elle qui doit lui offrir ce café. Il sourit avec une évidente satisfaction et il est clair qu’il escomptait cette réaction.
« Parce que tu es plus riche que moi ! » Il tiraille sur les grosses côtes de son pull et désigne du menton son joli tailleur, à elle, avec le petit sac assorti, sans compter ses chaussures fines, ses boucles d’oreilles du meilleur goût. Il poursuit, plus sérieusement : « Si les riches, tous les riches, partout, payaient pour les pauvres, si c’était toujours celui des deux qui a le plus d’argent qui réglait les cafés, le monde serait plus équilibré. » Elle hausse les sourcils, à moitié convaincue. Le problème de la misère dans le monde est un peu plus complexe que ça, elle le sait bien. Mais cette espèce de communiste anarchiste est amusant et pourquoi pas, elle peut bien lui offrir son café, après tout !
Il se cale plus confortablement sur sa chaise : « Je pourrais te demander ton prénom, mais je ne vais pas le faire. Je crois qu’on doit apprendre à connaître les autres êtres humains sans tous ces artifices sociaux : le nom, l’âge, le métier, l’origine. Je préfère te demander où tu vas plutôt que qui tu es. Mais rien n’oblige non plus deux personnes qui se sont dit bonjour et boivent un café ensemble à parler ou à échanger des informations. On peut simplement regarder le soleil qui se lève, savourer notre café, ou toi, ton thé en regardant la lumière qui monte vers l’apogée de la journée. On peut simplement être ensemble et regarder. »
Elle sourit à ce discours, la jeune fille en tailleur perle. Elle aime entendre des idées nouvelles, même si elles sont un peu saugrenues. Elle a toujours eu plus d’éducation que de personnalité, et les propos originaux lui donnent l’impression délicieuse de braver sans danger le milieu qui l’a construite.
— Et toi alors, où vas-tu ? demande-t-elle.
— À la mer, sûrement, j’aime bien la mer, le vent de la mer. Et puis, après, j’irai encore plus loin. Sur un bateau, peut-être, et puis encore sur la route. Peut-être que je serai seul, et peut-être pas. Peut-être simplement avec le souvenir d’un café pris avec une inconnue, en regardant grandir un dimanche d’hiver.
Un silence. Elle boit une gorgée de son thé.
— Je m’appelle Lise. Puis, aussitôt : Oh, pardon ! J’avais oublié que tu ne voulais pas le savoir.
— Si tu tiens à me le dire, je suis heureux de le connaître, Lise. Mais ce n’était pas obligatoire, tu comprends ?
Lise acquiesce comme une écolière, vexée de l’entendre lui expliquer cette évidence. Il doit me trouver stupide, songe-t-elle, étonnée d’y accorder de l’importance.
— Pourquoi tu t’habilles comme ça, Lise ?
L’emploi du prénom donne du poids à la question. Lise regarde son tailleur, classique il est vrai, mais égayé (c’est la vendeuse qui avait utilisé ce mot, quand Lise avait acheté cette tenue avec sa mère), égayé donc par un chemisier dans les tons roses et un foulard chamarré.
— Je vais à une... fête de famille. Elle esquisse un geste d’excuse malgré elle. Mes fiançailles, en fait.
Comme il ne dit toujours rien, elle complète : « J’ai rendez-vous ici avec mon frère et ma belle-sœur, et puis nous irons ensemble à Saint-Pierre-d’Ys, où habite mon fiancé et où a lieu la fête. Voilà ! »
— Et tu ne peux pas te fiancer en jeans ? Ou en pyjama ?
— Non, ça semble évident.
Elle est un peu agacée.
— Pas pour moi. Je ne vois pas pourquoi on doit se déguiser en une autre personne dans les moments les plus importants de la vie. C’est comme le mariage. Pourquoi être déguisé ? Pourquoi ne pas être justement vraiment soi-même dans les moments essentiels ?
— Les convenances, les habitudes, tout ça... Lise hausse les épaules.
Il pousse un soupir, porte sa tasse à ses lèvres en regardant par la fenêtre embuée le parking terne.
— Je m’appelle Paul, dit-il gravement.
Ils se taisent un instant, dans la lumière cuivrée de la cafétéria. Lise sent qu’il s’est passé quelque chose d’important.
Encore un tintement de la porte. La dame qui entre a un manteau déboutonné et l’air comblé et harassé des jeunes mamans. Elle porte un bébé rouge de colère, qui hurle de toutes ses forces. « Il a faim », explique-t-elle inutilement à la serveuse en faisant sautiller le bébé sur son avant-bras.
Elle prend la chaise la plus proche, s’assied, cale le petit entre ses jambes, soulève son pull et colle l’enfant sur son sein. Les hommes détournent les yeux. L’un d’eux a un sourire attendri.
— Tu sais pourquoi les bébés pleurent ? demande Paul.
— Celui-ci avait faim, visiblement, sourit Lise qui regarde l’enfant téter, un minuscule poing levé émergeant du pull de sa mère.
— Pas du tout ! L’homme est conçu pour supporter la faim. Un bébé qui est normalement nourri ne hurle pas de faim. Les bébés pleurent parce qu’ils sont sortis du ventre de leur mère et que c’était là leur paradis. Ils pleurent parce qu’ils ont compris qu’ils n’y retourneront jamais.
— En somme, nous naissons avec un paradis perdu...
Lise regarde toujours le bébé.
— Oui. Peu à peu, en grandissant, le bébé oublie son paradis et donc il pleure moins souvent. Mais en réalité, on n’oublie jamais complètement. Quelque part au fond de nous, on reste toujours inconsolable. C’est ça qu’on appelle angoisse, dépression, mélancolie ou ce que tu veux. C’est de ça que souffre l’humanité : l’inconsolabilité.
Lise ne dit rien. Elle a cessé de regarder le bébé qui boit, pour reporter les yeux sur Paul, ses épaules larges sous le pull râpé, son regard enflammé.
Tout à coup, Paul lui prend la main, la garde sous la sienne, sur la table vernie.
— Viens avec moi, Lise, pars avec moi ! Il n’y a qu’une seule manière de lutter contre l’inconsolabilité, c’est de partir, de prendre la route, de plonger dans la vie, d’aller toujours plus loin...
Lise n’ose retirer sa main, pourtant elle proteste :
— Mais je n’ai pas envie de fuir. Ma route à moi, je l’ai choisie et même si ça te paraît naïf, démodé ou bourgeois, j’ai rencontré un homme que j’aime et j’ai envie de me fiancer avec lui et de vivre avec lui et de...
— Lise, écoute-moi, Lise. Tu fais fausse route, là. Réfléchis. Tu vas devenir quoi, quand ton gentil fiancé sera devenu un type complètement accro à son boulot qui ne rentrera que pour bouffer ? Tu vas devenir qui, coincée entre les gosses qui braillent, ta mère qui râle et les factures à payer ? Ce sera quoi, tes espoirs, tes réussites ? Nettoyer la salle de bain à fond ? Arriver à rentrer plus tôt du boulot le jour où le bébé a une otite ? Et tes rencontres, ce sera qui ? La caissière du supermarché et le facteur ? Réfléchis, Lise. Il y a la route, là, qui s’élance devant toi. Si tu ne le fais pas maintenant, tu ne pourras plus jamais le faire. Si tu te fiances aujourd’hui, tu mets le doigt dans l’engrenage et tu es foutue... La liberté, c’est comme la bouffe du McDo, ça sent super bon mais il faut la prendre tout de suite. Si tu la laisses refroidir, ça devient immangeable...
L’un des routiers s’est levé, s’étire largement, salue en plaisantant ses camarades. Il s’arrête à côté de Paul.
— Dis, mon gars, j’y vais, moi. Si tu veux toujours en profiter...
— J’arrive.
Paul se lève, enfile sa veste, va chercher son sac qu’il a laissé près du comptoir.
Lise le suit des yeux. Elle s’était habituée à son visage, à ses mains. Sa silhouette, debout, ne lui est plus que vaguement familière.
Quand il repasse devant elle, il s’arrête, enfile l’une après l’autre les bretelles de son gros sac. « Merci pour le café ! Et, Lise, je t’en supplie, réfléchis ! »
Lise le regarde sortir de la cafétéria et traverser le parking avec son énorme sac, son jean usé. Le chauffeur lui parle avec de grands gestes, puis, arrivé près du camion, fouille sa poche à la recherche de ses clefs.

Paul a casé son sac à ses pieds. La cabine du camion est vaste, et il s’étire avec béatitude.
— Alors, fait le chauffeur qui s’installe lourdement à côté de lui, t’as fait une touche avec la fille ?
Paul élève la voix car le moteur ronfle de plus en plus fort.
— Oui, en réalité, j’adore baratiner les jeunes filles, les faire douter de leur belle petite vie toute faite. Elles sont tellement crédules !...
Et tandis que le camion rejoint l’autoroute, il désigne le rétroviseur et éclate de rire :
— Ça a marché ! Regarde-la ! Elle court ! Elle court après moi !
Et le routier, qui n’a pas tout compris, trouve tout cela bien drôle quand même, et se met à rire lui aussi, ses grosses mains tressautant sur le volant.
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