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Chantal Sourire

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FINALISTE
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Quand une petite famille se construit autour d'une figure maternelle forte, chacun suit les directives, à un rythme effréné, tout en essayant de ...

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L’atmosphère était tendue depuis le matin. Peut-être même la veille au soir. À vrai dire, l’ambiance familiale était à couper au couteau. Comme tous les jours.
Maman a décidé qu’on allait faire une balade en forêt. Le temps était clément, après une semaine de pluie mêlée de grésil, un pâle soleil jouait des coudes avec les cumulus. À croire qu’il allait gagner parce que Papa a sorti les chaussures de marche en râlant. Il n’aimait pas trop les promenades dominicales mais je voyais à son sourire crispé qu’il voulait y mettre du sien, comme il disait toujours, « pour la petite nous devrions y mettre du nôtre ».
On est monté dans le 4x4. Dix kilomètres de nationale avant d’apercevoir l’orée de la forêt. Mordorée en ce début d’automne, je me souviens parce que c’était le dimanche après la rentrée des classes, j’entrais en CM2, j’étais presque une grande.
J’aimais bien les senteurs sylvestres qui me permettaient enfin de respirer à fond. À la maison, je longeais les murs en retenant mon souffle de peur que la moindre étincelle mette le feu aux poudres. Encore une expression que Papa répétait souvent à Maman : « Arrête de mettre le feu aux poudres, au moins pour la petite ».
Je ne les avais jamais vu sourire, se tenir par la main ni se regarder tendrement. À peine s’ils se parlaient. Pour échanger des banalités domestiques ou se disputer. Toute ma vie, je me demanderai pourquoi ces deux-là s’étaient mariés et surtout pour quelle obscure raison, restés ensemble, soudés par un lien maléfique, piégés dans les rets arachnéens de la haine.
Papa m’a aidée à lacer mes chaussures bien serrées, il a ajusté mon écharpe en m’offrant un clin d’œil amusé qui signifiait « quand faut y aller, faut y aller ».
Maman s’est engagée dans le sous-bois sans se retourner. Chef de sa meute ténue. On a suivi comme de braves petits soldats. Elle marchait d’un bon pas, son bâton de ski lui donnait des ailes. Avec trois jambes, elle filait alors que Papa ahanait sous l’effort.
Après deux heures d’avancée à travers les fourrés, pataugeant et dérapant sur le sol boueux, elle accepta de faire une pause. Papa sortit le pique-nique, il avait repéré un tronc moussu où je l’avais rejoint alors qu’elle avalait son œuf dur, debout, impatiente de repartir. Mon père et moi jouions aux devinettes « si c’était une femme, si c’était un homme... ». Nos éclats de rire, la bouche pleine de brisures de chips, l’agaçaient mais je faisais mine de ne rien voir. Papa attaqua son deuxième sandwich sous le regard écœuré de ma mère.
Un écureuil vint faire son numéro devant nous. Il chapardait les miettes avec avidité avant de grimper le long du chêne et redescendait, suivi de sa queue couleur feu.
Si le spectacle m’amusait, je commençais néanmoins à ressentir la fatigue, dans les jambes et aussi la tête qui me tournait un peu. Papa a émis l’idée qu’on devrait rentrer « boire un bon chocolat chaud devant la télé pour nous remettre de nos émotions ».
Maman nous a toisés. Elle a dit :
— Espèces de chiffes molles, vous n’avez qu’à repartir, je me débrouillerai.
Elle a ajouté en marmonnant : « Comme d’habitude ». 
— Je ferai du stop sur la grand-route, pour l’instant je continue jusqu’au Pré du Loup, après je prendrai le chemin de traverse qui remonte par les Aiguilles.
Papa a répondu que c’était trop dangereux pour une femme seule. Le choix de l’itinéraire parsemé d’à-pics, la brume glacée aux aguets, l’heure tardive, et ils se sont disputés. Encore une fois. À chaque empoignade, un coup dans ma poitrine, et mon sang dégringolait en chute libre de la tête aux pieds. Il fallait du temps avant qu’il trouve la force de remonter.
On a rangé le sac à dos et on est repartis. Je n’en pouvais plus mais je serrais les dents. Mon genou droit refusait de se plier et des éclairs de feu fourrageaient le bas de mon dos.
Papa avait sa tête des jours contrariés. Cou en avant comme un canard devant un vermisseau, il allongeait le pas pour en finir au plus vite. Quand il se retourna, il me vit traîner la patte, le cœur au bord des lèvres.
Il prit une décision, on allait faire demi-tour.
Maman, sans un mot, planta d’un coup sec son bâton dans le sol feuillu pour signifier qu’elle poursuivait son chemin. Elle me scrutait de ses yeux bleus glacier, m’invitant à la suivre. Un ordre plus qu’une proposition. Ses narines frémissaient, je reconnaissais cette tension des mâchoires et la pâleur de son teint. Le poing serré autour de la dragonne.
Tétanisée, je ne savais qui choisir. Seule au milieu du gué. Les larmes perlaient sous mes paupières brûlantes. La cause de leurs querelles, celle du jour et toutes les autres, c’était moi, alors que je rêvais de musarder dans la légèreté du rire, tous les trois, main dans la main, étrangers à la souffrance et au chagrin.
J’avais peur de laisser ma mère seule dans la forêt. Les souvenirs des contes effrayants qu’elle me lisait avant de m’endormir affluaient à ma mémoire. J’appréhendais les sorcières aux ricanements aigres et les dragons de feu, les bêtes sauvages et les dangers aux mille facettes, loups garous et autres dévoreurs de chair fraîche. J’étais presque grande mais au fond de moi l’enfant savait ce que la forêt réserve aux intrépides.
Mon genou restait bloqué, les muscles de mes jambes durcissaient en refroidissant et cette douleur lancinante, une lame de couteau au creux des reins tandis qu’un goût de fiel emplissait ma bouche. Alors je détournai le regard, très vite, et m’agrippai à la grosse main de mon père avant de me hisser sur ses épaules, reine du monde. En sécurité et le cœur en miettes.
Chacune de ses enjambées nous rapprochait de la voiture, j’allais enfin me reposer mais dans le rétroviseur de mon esprit, ma mère là-bas, trop fière pour renoncer, en proie au danger. Et j’égrenais, la menace de cette heure qu’on nomme entre chien et loup, les périls d’un monde inquiétant, la lumière bleutée annonciatrice de la nuit, et mes doutes. Je l’avais abandonnée et déjà je me reprochais la sécheresse de mon âme.

On finit par rentrer au bercail.
Le chocolat était avalé depuis longtemps, bientôt suivi d’un dîner improvisé. Il était tard, la lune nous narguait. Papa tournait en rond dans le salon, ébouriffant mes cheveux quand il passait à ma hauteur.
Entortillée dans le plaid de Maman, je regardais d’un œil distrait un dessin animé quand les gendarmes ont sonné. Ils étaient deux. Un petit chauve à moustaches et un grand qui flottait dans son uniforme. On aurait dit un adolescent poussé trop vite. Mon père a ouvert. Ils ont refusé de s’asseoir. En m’apercevant, le grand a détourné les yeux. Ils venaient de découvrir le corps d’une femme au bord de la route, pas loin de la maison. La lanière d’un bâton de ski autour de sa main.
— Un sanglier sans doute... ou pire..., bredouillait le petit chauve.
Je n’ai pas entendu la suite.

PRIX

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Eve Roland · il y a
Comme c'est sombre et prenant, tant on entre en résonance avec les angoisses de cette petite fille… bravo !
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Rose · il y a
c est prenant,ça marche.....si on peut dire. Bien évoquée la souffrance des enfants qui n en peuvent mais.....La fin ramène dans uns fiction et bizarrement ,du coup soulage presque ,tant on se serait cru avant dans du vécu .très bon moment. Rose
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour ce joli commentaire, Rose !
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D.B · il y a
J'ai adorée ! Très prenante, un beau drame comme je les aimes ! merci !
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Ludivine_Perard · il y a
et ben très poignant et triste histoire. Vraiment bien racontée.
n'hésitez pas à aller voir ma nouvelle pour me donner votre avis si vous avez 5 min =)

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Arf · il y a
J'ai bien aimé le déroulement, le dénouement et la manière d'amener les personnages. :)
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Sourire pour ce macaron de recommandation de Short Édition, amplement mérité.
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Anne Marie Menras · il y a
Je l'avais loupée, il faut dire que je suis pas sur SE depuis longtemps. Que dire ? c'est un récit bouleversant, je m'identifie à cette fillette tiraillée entre son père et sa mère. Et aussi à la femme, qui trouve la mort à cause de son entêtement ! J'ai voulu continuer seule une balade, sans écouter les conseils de mon mari qui n'a pas voulu me suivre, je n'ai eu qu'un poignet fracturé après une chute dans le fossé plein de vase d'un marais salant vendéen. Finalement, je crois que j'ai eu de la chance qu'il ne m'arrive pas quelque chose de plus grave.
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour votre témoignage personnel et bienvenue chez Sh Ed !
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Anne Marie Menras · il y a
J'ai frôlé de peu la finale grâce aux votes pour le Lac de la Muzelle, qui en est resté au stade de la qualification avec 253 voix...Merci à toutes celles et ceux qui l'ont aidé à gravir la pente escarpée qui aurait pu le mener en finale ! Il s'est arrêté au niveau des Ardoisières. Ce qui est déjà bien pour un début ! Maintenant il va vivre sereinement son rythme de croisière et recevoir les visiteurs qui voudront bien aller s'y mirer.
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Chtitebulle · il y a
Mes votes
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El bathoul · il y a
Bonne chance :)
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Fergus · il y a
Bonsoir, Sourire
Tous mes vœux pour cette mortelle randonnée !

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