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Un dimanche au paradis sur terre

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Florent ouvre la porte du parc, je dirige les brebis pendant qu'il part débroussailler les contours du prochain.

Je leur donne le "biais" (la trajectoire), un impulse le long de la tourbière, j'évite ainsi qu'elles aillent de l'autre côté dans une direction que je veux éviter, je longe le chemin le long de la tourbière puis des arbres, je les suis à l'oreille, au son dégringolant des sonnailles, puis je les devance, je les attends.

Je m'arrête auprès des merisiers, leurs cerises ne sont pas encore assez rouge.
Les premières, les chèvres comme à leur habitude arrivent à l'endroit où je me suis postée, il fait tellement chaud, Gitane boit longuement dans un trou d'eau avant de s'y allonger, il semblerait que le troupeau se soit "coupé", je vais chercher les retardataires, sac à dos de Lulu bien en place, gourde, melon et bouquin à portée, clope au bec, je suis le mouvement, je passe parmi les bourdaines, les chênes, les sureaux, les saules, les houx, les ronces, je me pique, je me baisse plus que de raison pour éviter que les branches ne blessent lulu, les grands marchent à mes côté en papotant.

Nous traversons la tourbière, elle est sèche, nos pieds trouvent le chemin plus facilement, nous vérifions que le "biais" est le bon, à l'oreille plus qu'à la vue dans cette endroit fermé, foisonnant de végétation, puis dans une mer de fougères bien plus hautes que moi, nous nous faufilons jusqu'au chemin longeant la tourbière tout en suivant l'avancée lente des brebis et des chèvres.
Elles prennent leur temps, elles mangent tout en marchant, s'attardent sur quelques morceaux plus succulents que d'autres.

Nous tournons à droite au premier croisement de chemin, nous les entendons, nous les attendons, elles sont là, Gitane trépigne, le soleil cogne mais tend à s'adoucir, les enfants ramassent des bout de bois en forme de canne dans la coupe de douglas de l'an passé, il s'en font des bâtons de marche.
Lentement nous poursuivons la "garde", nous discutons, nous nous arrêtons sur quelques plantes, le troupeau nous rejoint et nous repassons derrière lui, le guidant de notre position et évolution dans l'espace, tranquille.
Peu à peu nous arrivons sur une parcelle dégagée, la seule du parcours entretenue, un belle lande de bruyère en pente, avec plusieurs blocs de granit affleurant.
De là, nous apercevons nombre de monts et de peux, nous observons les éoliennes de Peyrelevade, elles tournent lascivement.
Nous devançons les brebis pour les arrêter en bas de la parcelle, elles prennent encore leur temps, pourquoi seraient-elles pressées?
Tout en bas, les enfants entreprennent de construire un petit mur qui ressemblera fort à un kern, ils utilisent leur bâtons tel une pioche pour sortir les morceaux de granit enterrés, et se relaient dans leur tâche, ils rient et sont fiers de leur œuvre.

Le temps s'écoule, il est temps de les faire remonter et passer dans la parcelle voisine, une ancienne chênaie abattue il y a deux ans.
Le peu de vent est tombé, les éoliennes se reposent.
Là l'herbe est "neuve", elles n'y ont pas encore touché, on dit qu'on leur donne du "net", c'est le moment de la "soupée", elles le savent et pressent le pas.
Cet endroit redevient un lande, une belle lande sèche, les souches de chênes ont repris le dessus, les pousses sont vigoureuses, d'un beau vert provoquant aux yeux des chèvres, la canche est radieuse, la fine graminée dont j'ignore le nom est en graine, ses tiges rougissent, écarlate de maturité et révèlent la couleur crème des balles et des graines.

Nous montons jusqu'à l'arbre dont nous décidons qu'il sera le repère de la limite de la "soupée", Gitane l'a bien compris, sans un mot, sans une explication, juste par l'observation de notre place dans l'espace.
Tout est déplacement, emplacement, mouvement, positionnement, elle maîtrise cette science, le troupeau ne pourra pas passer la ligne imaginaire car Gitane la concrétisera de sa course sautillante, poilue, noire et joyeuse.
Là, on se pose, le sac à terre, il est temps de boire un peu, de s’asseoir.
Des myrtilles nous attendaient.
Les enfants ramassent accroupis la surprise de la journée, ils sourient, les lèvres, les dents et la langue bleus, les mains tâchées et sucrées.
Chacun sa méthode, l'un les ramasse et les met en bouche une à une, au fur et à mesure, l'autre les collecte dans sa main puis une fois pleine, les fait rouler dans sa bouche et mâche les yeux fermés, quand à la dernière, elle va d'un endroit à un autre, tel un papillon, quémandant à ses frère et sœur quelques précieux fruits.

J'envoie Gitane, le troupeau excité par tout ce "net" voudrait parcourir toute la parcelle, "Gi" est heureuse, je la félicite, elle me saute dessus et me mouille le visage de sa langue, "ne me lèche pas gitane!", elle se met alors sur le dos offrant son ventre à mes caresses, je m'exécutes.

Les enfants me font jouer à "ouvre la bouche, ferme les yeux" et bleuissent de leur récolte ma bouche, j'éclate de rire, ils m'embrassent, l'un dit "maman, je t'aime", j'explose intérieurement d'amour et de plaisir.
Le soleil est à présent doux, on sentirai presque de la fraîcheur, les brebis ne bougent plus, elles mangent tranquillement, concentrées, l'image d'une marrée basse me traverse l'esprit...

La lumière décline peu à peu, imperceptiblement, la Lune se lève, belle, fidèle, dorée.
Nous surprenons le vol d'un charabot banard, il est haut et cherche une belle branche sur laquelle il finit par se poser.

"ça porte bonheur" je dis,

"je fais un vœux" répond ma grande,

je veux la suivre dans sa démarche mais aucun vœu ne me traverse l'esprit.

Nous mangeons le melon sucré auquel nous mêlons des bouchées généreuses d'une multitude de myrtilles, Lulu joue au funambule sur les branches mortes à terre.

La journée se termine parmi la musique des sonnailles, le vol et le chant des oiseaux alentour, le bruit apaisant de l'herbe arrachée du bout des lèvres du troupeau, les rires et les clameurs des enfants.

Il est temps de commencer à rentrer, à travers bois, mer de fougères et sentier poussiéreux, nous cheminons ensemble au cul des bêtes, et nous pouvons alors apercevoir dans le contre jour de la lumière du soleil déclinant, la panse des brebis arrondies, elles ont bien mangé, elles sont pleines.
M'envahit alors le sentiment du travail bien fait, du devoir accompli et avec lui, le plaisir qui n'est plus à chercher.
Un dimanche au paradis sur terre.
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