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Un diagnostic

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Tartofraiz

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Le docteur m'a mise très à l'aise. Il m'a pris la tension, j'ai tiré la langue, une petite lumière dans les oreilles, enfin le train-train. Ensuite il m'a palpé minutieusement la poitrine, en demandant s'il y avait vraiment un cœur derrière ces agréables proéminences.
Je lui ai dit : oh moi, vous savez, je ne sens plus rien quand on me touche. Même l'effleurage, qui est sensé être apaisant. Essayez pour voir.
Il a d'abord frotté ses mains avec une petite huile à l'odeur insaisissable. Ensuite il a martelé mon dos de ses deux paumes, et je ne sais pas pourquoi je pensais aux paumés, et je lui ai signalé après cinq minutes que j'avais froid sans mon soutien-gorge. Il m'a diagnostiqué une dépression, car ce genre d'effleurage ne laissait aucune femme frigorifiée. Je l'ai trouvé direct ce nouveau docteur, et ça m'a plu, j'aurais voulu lui payer un restaurant au moment de partir, mais je n'étais pas entreprenante pour un sou, et j'ai bien vu qu'il m'avait oubliée avant même de franchir la porte de sortie.

J'avais donc un arrêt maladie, et ça ne m'arrangeait guère. Je travaillais dans la vente, dans un sex-shop en fait, mais je ne le mentionnais pas quand on bavardait comme ça, avec un inconnu, pour faire connaissance. L'inconnu enchaînait généralement sur l'art du commerce, les escrocs, le troc dans les pays sous-développés. Il me demandait si je tenais le coup avec les clients impatients, et je voulais répondre : oui, ils m'amusent car ils ont honte ou au contraire aucun scrupule, en tout cas c'est noir ou blanc, et parfois j'ai manqué d'être violée quand j'étais seule à l'accueil trop tard. Mais je répondais : Non je ne gère pas le stress, d'ailleurs mon médecin a décelé une dépression, il paraît que je ne me ménage pas assez.

En tout cas, il n'y avait pas de mariage chez moi, pas de type qui me rappelle ou qui me fasse les yeux de merlan frit, et je n'avais pas non plus d'amies pour comparer les relations. J'avais vingt-huit ans, je me sentais à la fois intelligente et bête comme une pauvre fille. Je me disais que c'était le sort de la femme moderne de travailler seule sans plus vouloir fonder une famille. J'avais besoin de me rassurer tout le temps, et cette lâcheté prouvait le diagnostic du docteur, et ce besoin de prouver prouvait que je remettais en cause cette dépression, alors que les autres ne se demandaient rien.

J'avais une vieille tante qui passait la moitié de l'année à pleurer, et l'autre à profiter de la vie comme une boulimique. C'était donc familiale, et la solution devait simplement être de prendre du temps pour moi, ou de changer d'attitude avec les hommes.

Je me suis mise à sortir tous les soirs dans tout ce que la ville comptait de bars et discothèques réservés aux célibataires un peu endurcis. Je n'ai pas misé sur une jupe, cette fois, mais sur un tailleur serré et décolleté, le seul de ma garde-robe, d'ailleurs ne devait-il pas y avoir que des robes dans une garde-robe ?
Je recommençais avec des jeux de mots vaseux, qui me faisaient vraiment sourire, mais que je n'aurais jamais sorti en public, donc ce n'était pas vraiment moi cette fille, puisque je n'assumais rien. D'ailleurs quand on me demandait où j'en étais, sentimentalement, j'axais la dernière syllabe de cet adverbe en prétextant deux divorces sulfureux qui m'avaient écœurée du genre humain au point d'essayer les femmes. Celles-ci ayant un goût de rouge-à-lèvres et de rires trop aigus, je recherchais à nouveau un con-frère de lit, mais sans trop de violence ni pas assez.

Alors les discussions allaient bon train. Une main sur mon tailleur strict me passait le bonjour, et c'était là pour moi un grand progrès, car avant elles se glissaient à l'intérieur de ma petite jupe, sans même me saluer. Je prenais un air contrarié, sévère, frigide, mais à ce stade l'homme ne regardait plus le visage de la femelle, et c'est ce qui m'amusait et m'énervait plus que tout.

Après deux semaines d'aventures d'un soir, j'ai décidé de prendre rendez-vous chez le psychiatre. Je voulais vraiment qu'il me raconte en détail sa vie sexuelle à lui, sans aucune intention perverse, je voulais savoir où j'en étais moi, et j'espérais un psychiatre de mon âge ou la jeune trentaine, et célibataire.

Bien sûr, j'effectuais un transfert amoureux. J'étais en phase dépressive, et il s'agissait évidemment d'un lourd héritage génétique. Oui, le psychiatre avait aussi essayé les hommes, et il comprenait bien sûr le point de vue féminin à propos des dérapages, de la guerre, des docteurs entreprenants, de la frigidité. Le monde allait ainsi, et la séance était terminée. Nous allions nous revoir bientôt, car ce bon psychiatre ne craignait pas les fanatiques, et il voyait bien que je ne prendrais pas les devants, et que c'était le problème de toute ma vie.

J'ai versé des larmes quand je suis sortie du cabinet. J'étais fière de moi, car j'avais su garder une contenance en face de lui, j'avais prouvé encore quelque chose de bien me concernant, et un homme était conscient de la femme et des clichés, du monde, de l'univers, donc ça m'avait soulagée d'un poids, toute cette compassion et cette clairvoyance de mon âme.

J'ai décidé de prendre le chemin du sex-shop pour me changer les idées, le travail il n'y avait rien de tel pour se laver les méninges. J'avais essayé de changer, et ça ne marchait pas, le problème venait sûrement du destin ou de mon manque de gentillesse, j'étais sûre que les autres me trouvaient trop ironique, mais pourtant je faisais de mon mieux. Ca m'arrivait aussi de regarder le ciel et les oiseaux qui volaient en groupe, en trouvant cet instant merveilleux, sans me dire que moi j'étais seule dans ma bulle. Je me suis cognée à un étudiant, le nez en l'air, qui m'a demandé mon numéro, car le tailleur et des larmes étaient "stylés", sans doute. Depuis on marche ensemble en regardant droit devant, je ne dis pas que c'est une relation comme je l'espérais, mais ça fonctionne plus ou moins, et je m'accroche à son bras jusqu'à ce qu'il crie "aïe".
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