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Un désert de solitude

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Schneider Marc

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L’homme est étendu sur le dos. Autour de lui ne subsiste qu’une vaste étendue de sable, d’un blanc d’albâtre. Où que se porte son regard, il n’y a que ce blanc profond. De l’aube au coucher du soleil, l’homme est resté allongé, contemplant le paysage d’un vide abyssal qui fait écho aux méandres de son âme.
Puis, l’homme murmure face au néant.
Sa faible voix s’envole et ondule telle une lame de fond pour se libérer dans cet espace infini de lumière. Le murmure, presque inaudible, résonne pourtant en coup de tonnerre avant de s’évanouir, happé par ce manteau de rien. Mais, la voix continue d’exister dans l’esprit de l’homme qui se demande : -  pourquoi est-ce-que je gis sur ce sol glacial ?
Un nuage apparaît au loin.
L’homme pense d’abord à un mirage de l’esprit. Il n’a d’ailleurs jamais vu de nuage. Alors, pour la première fois de son existence, il essaye de se redresser. Ses membres endormis lui causent beaucoup de mal, et c’est au prix d’un effort douloureux qu’il se met debout. Il se dirige lentement au-dessous de la forme cotonneuse. Se croyant à portée, il bondit de toutes ses forces sans réussir à l’attraper.
- Ce ne peut être qu’un rêve ! se dit-il. « Le plus beau rêve de sa vie »
Ses songes ne sont d’habitude peuplés que par un blanc virginal et sans fin. L’homme, perdu dans ses pensées, reçoit une goutte d’eau sur le visage. Le nuage qui flotte haut dans ce ciel sans étoile s’est mis à pleurer.
Une fraîche ondée tombe sur son corps affaibli et chaque goutte est ressentie comme autant de perle d’une incroyable complexité sensitive. L’homme, profondément ému par cette expérience, sent monter en lui un sentiment nouveau qu’il parvient, non sans peine, à contenir. Cette énergie soudaine et inédite ne demande qu’à s’échapper en abondance. L’homme se calme. La pluie s’arrête.
Une flaque d’eau se trouve à ses pieds et se résorbe lentement. Elle disparaît après quelques instants comme absorbée par une bouche invisible. A la place de l’eau, le sable commence à enfler sous la poussée d’une forme sous la surface.
L’éclosion a lieu. Il s’agit d’une fleur délicate qui trône solitairement au milieu de l’océan désertique. L’homme contemple cette forme de vie nouvelle avec intérêt. Il approche sa main de la tige. A la manière d’une réponse, le jeune végétal ouvre son unique bourgeon et découvre une magnifique fleur d’un rouge écarlate. La beauté naturelle qui émane de cet être primitif le bouleverse. Elle devient pour lui un deuxième soleil, bien que sa lumière soit différente.
L’homme, le regard captivé, pense aux moyens de l’apprivoiser. Du fond de son cœur il désire saisir la fleur mais il craint de lui faire mal. Il constate que les pieds de jade sont profondément ancrés sous le sable. Elle ne peut donc pas bouger. Lui aussi ne pouvait pas bouger. Il est resté immobile toute sa vie durant. Il veut lui apprendre à marcher.
Il s’égosille à tout rompre pendant plusieurs soleils, sans obtenir le moindre résultat. Les jours se succèdent et en dépit des incitations passionnées de l’homme, elle n’a pas bougé d’un pouce. L’homme note toutefois un changement inquiétant dans la physionomie de la jolie plante. Sa fleur, naguère si étincelante, est maintenant fanée. Ses feuilles d’un vert d’émeraude se sont flétries en arborant des teintes étrangement ternes. L’homme comprend que la vie qui anime cette frêle créature est sur le point de s’éteindre.
Quand l’astre de lumière est au plus haut dans le ciel et que la chaleur devient étouffante, les effets néfastes de la soif se font sentir chez la pauvre plante. Ses feuilles dorénavant tournées vers le bas lui donnent un triste aspect. Dans les derniers instants de la vie de la plante, l’homme n’ose plus regarder le spectacle de mort qui se joue devant lui. Il est abattu par le sentiment d’incapacité de venir en aide à son amie qui dépérit à vue d’œil. L’insoutenable tragédie est à son comble lorsque la plante prend la parole.
-  Mange-moi, dit-elle. L’homme ne réagit pas.
- Mange-moi pour que nous ne fassions plus qu’un, ajoute-t-elle. L’homme, d’abord rétif à cette idée, saisit la plante et se l’enfonce jusqu’au gosier. Il mâche vigoureusement pour s’imprégner de la substance juteuse au goût sucré de la fleur ainsi que de la saveur, un brin corsé, de la tige et ses feuilles.
Mais, l’homme comprend vite avoir commis une erreur regrettable. Il a dévoré la seule amie qu’il n’ait jamais connue. Cette pensée mortifère lui donne soudain des maux d’estomac et le force à vomir sur le sable vierge de toute salissure.
Il regarde autour de lui pour ne voir qu’un désert de solitude qui sera sa maison à tout jamais. L’intensité morbide de la situation le saisit jusque dans ses entrailles, et sa peine se répand en un torrent de larmes jaillissant sur le sol.
Une flaque d’eau se forme à ses pieds.
Le sable gonfle sous l’effet d’une pression sous terrestre. L’eau, complètement résorbée, est remplacée par un minuscule monticule de sable. D’un souffle, l’homme découvre une plante cachée sous la carapace sablée. Elle est identique en apparence à sa défunte amie bien que visiblement plus petite. L’homme s’effondre alors de joie, les bras levés en prière vers le ciel ensoleillé.
Derrière lui, des nuages s’amoncellent pour former une énorme masse d’un blanc immaculé au-dessus de dunes éphémères.
Une véritable apocalypse éclate. La scène dantesque montre un ciel zébré d’éclairs et un paysage lunaire déchiré par des lumières saccadées. L’homme s’affole devant un tel déferlement de puissance d’une nature déchaînée, contre laquelle il se sent insignifiant. Des trombes d’eau se mettent à chuter par litres et en quelques minutes seulement le désert se transforme en une mer qui s’étend plus loin que l’horizon. L’eau s’accumule à une vitesse ahurissante et bientôt l’homme perd pied. Happé sous la surface d’une eau limpide comme le cristal, il ferme hermétiquement la bouche par réflexe élémentaire de survie. A mesure qu’il coule à pic vers ce qui est devenu les fonds marins, il témoigne avec impuissance de la fin de son monde.
L’homme a perdu tout espoir de salut et se résigne sur sa mort annoncée. Alors il ferme les yeux pour se laisser sombrer. Il est pourtant ramené à la réalité par un puissant courant d’eau qui commence à être aspiré par le sable du désert. Le niveau redescend au point que l’homme puisse regagner pied. Dès qu’il le peut, il ouvre la bouche et rempli ses poumons d’un oxygène bienfaisant. Il regarde autour de lui et constate que son monde est inchangé d’avant le déluge. Même son amie la plante est restée fermement ancrée dans le sol sans avoir apparemment souffert de la marée.
Le calme étant revenu, il célèbre ses retrouvailles par une danse improvisée. Courte est sa quiétude car sa danse de joie est interrompue par des secousses sismiques qui le font tomber à terre. Le monde vacille de gauche à droite et le sol se fendille laissant s’ouvrir d’immenses crevasses. Des montagnes de sable s’élèvent tout autour de lui. Quand les tremblements cessent, le sable retombe grain par grain en avalanche.
L’homme se relève, médusé, au milieu d’une vaste forêt luxuriante. Il est submergé par une euphorie bouleversante. Du blanc qu’il avait toujours connu, il n’en reste plus aucun vestige et c’est une jungle verdoyante qui est venue tout remplacer.
- J’ai plein de nouveaux amis maintenant... Je ne serai plus jamais seul, dit-il.
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