Un dernier tour.

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Blogueur à mes heures perdues. Il m'arrive d'écrire quelques nouvelles que je publierai ici prochainement.Je suis amateur de Science - Fiction depuis l'âge de 12 ans, plutôt de la SF Age d'O  [+]

Me voilà au volant. De nouveau, comme pour les dernières tentatives, l’odeur de ferraille et de plastique moisi me monte aux narines. Le compteur affiche toujours, comme depuis la nuit des temps 157859 Km exactement : 141 km avant la vidange, ça a été ma première pensée quand je me suis installé sur la housse bleue électrique passée du siège conducteur. L’intérieur n’a pas bougé depuis l’année 2041, cette funeste année où son propriétaire nous a quittés pour Mars, pour ne plus revenir, plus jamais.

Je me souviens, j’étais petit, de ce garçon qui me fascinait tant. Pour moi, de mes yeux d’enfant il me paraissait un géant, j’avais sept ans quand Michaël Martin a été convoqué par la haute autorité militaire, comme son frère, dont je n’ai aucun souvenir, avant lui.
Il devait avoir vingt ans, et pour moi, un petit garçon de sept ans, c’était déjà un vieux. Et ça me fascinait : il pouvait entrer ou sortir, sortir le soir au volant de sa voiture orange que j’admirai. Et je me disais que j’aurai la même, exactement la même. Et voilà ! Mais je n’ai plus l’âge d’aller voir les filles ou de faire le tour des bars. D’ailleurs au volant de la dernière voiture à roues au milieu des aéro autos à pales d’hélicoptère, j’aurai l’air d’être un dinosaure ; les jeunes filles me parleraient comme à un papy. Et d’ailleurs, si j’essayai de faire rouler cette merveille, je flinguerai à tous les coups les amortisseurs ou les rotules de suspension, tellement les routes ici dans mon quartier, et partout ailleurs, ne sont plus entretenues. La crise pétrolière, maudite, saloperie de crise !

C’est comme ça que tout a commencé. La crise pétrolière. Les échanges commerciaux de plus en plus impossibles, la montée du chômage, les factures d’énergie et les déplacements qui coûtaient de plus en plus cher ; les voisins du quartier nous quittaient famille après famille, pour revenir en ville, au mieux, ou s’exiler pour Mars y monter une de ces fameuses fermes modèles tout en travaillant dans les mines.
Puis pour chaque pays, on avait établi un territoire sur la Planète Rouge. Mais les flux de nouveaux pionniers aidant, au grand défendant des nations terrestres qui aspiraient à la paix, des accrochages eurent lieu de plus en plus souvent. Je me souviens, au journal du soir, on répétait jour après jour « conflits entre pionniers » : Chinois contre Anglais, Anglais contre Indiens, Français contre Chinois, etc., tous les jours. Je ne comprenais pas la gravité.
Pas plus Michaël, insouciant, au volant de son coupé orange qui allait et venait avec des copains, et bien sûr quelques copines, qui se pointaient avec d’autres coupés de ce modèle à la mode. Mais déjà le carburant coûtait cher et ces engins étaient conçus pour rouler aux biocarburants n’importe lesquels en vrac. Et c’était là, je l’entendais en parler avec ces potes, son unique préoccupation : trouver à boire pour eux et leurs engins, surtout quand le vieux Martin lui répétait sans cesse d’aller trouver du travail.
Et puis un matin, en jouant sur mon petit vélo bleu, j’ai vu un véhicule militaire devant chez les Martin, le vieux Martin raccompagnait deux officiers en uniforme et j’entendais Madame Martin, pleurer en hurlant : l’aîné, Théo était mort.
Je savais que Théo existait, mais je ne l’avais pas vraiment connu, ou plutôt je devais l’avoir vu si tôt, si petit que je n’en avais aucun souvenir, à part la photo dans le couloir de la maison Martin, et quelques remarques d’adultes.
Longtemps j’ai cru que quand on mourrait, des officiers venaient prévenir vos parents. Comme j’ai cru aussi qu’on enterrait toujours des cercueils vides, juste pour le symbole, car à cette occasion, j’avais entendu les adultes le dire pour Théo. En fait, je comprendrai plus tard que les Hommes dans leur folie avaient créé des armes spatiales tellement redoutables qu’elles permettaient de réduire leur prochain à l’état de poussière (quand on retrouvait quelque chose). Et d’ailleurs, plus tard, c’est mon propre père qui me révéla ce qui s’était passé :
Théo, avait le poste de garde – frontière, et avait été pris à parti par des pionniers qui ne voulaient plus respecter les règles, car pour en rajouter à la confusion, ils ne reconnaissaient même plus les accords signé sur Terre par une autorité de tutelle beaucoup trop lointaine. Il avait eu le funeste honneur d’être parmi les premières victimes.
Dans les jours qui suivirent, le coupé orange sortait moins, et allait moins loin. Uniquement pour quelques courses. Et quelques semaines plus tard, un matin, j’ai vu le vieux Martin, le cœur lourd et l’air grave, accompagner son fils Michaël, une valise à la main dans le coupé orange. Michaël conduisait à l’aller, au retour, Martin était seul. Il gara la petite auto là où elle se trouve aujourd’hui, à l’emplacement qu’elle n’a jamais plus quitté et où je me trouve.
Elle n’a jamais quitté cette place, car Michaël n’est jamais revenu, même plus ses cendres. Il avait eu le malheur de se trouver sur un astéroïde près de Phobos, et de la même façon que son frère, n’avait même pas eu le temps de se défendre.

Dans les années qui suivirent, le vieux Martin se retrouva bien seul ; puis moi-même, je me retrouvai isolé, héritier de mon petit pavillon. Et comme j’eus la chance (ou la malchance) de travailler sur Terre, à deux pas de la maison, je restais sur place, alors que les voisins partaient un par un.
Des maisons se vidaient, tombaient en ruine, puis étaient vendues par les héritiers à des promoteurs, qui à leurs tours jetaient l’éponge après avoir démoli. Alors, de méchantes herbes sauvages poussaient en carré ou en rectangle, suivant la trace des anciennes fondations. En peu de temps, et encore aujourd’hui, des route s goudronnées entières, complètement défoncées ne menèrent plus jamais nulle autre part que dans des prés abandonnés.
Et puis, il y eût, grâce aux progrès des batteries modernes, l’avènement des aéro-autos, des sortes de polycopters électriques conçus pour faire du rase-motte, et moins gourmand en énergie, car libérés du frottement de la route. Ce fût là un prétexte pour les autorités pour ne plus entretenir les routes, et un prétexte pour les fabricants pour abandonner le moteur à explosion.
Le changement, en soi, personne ne s’en aperçoit. Surtout quand on travaille, du Lundi au Vendredi, et qu’on rentre chez soi pour se vider la tête devant la télé 3D à brume, ou s’inquiéter de l’évolution de la situation sur Deimos. Un jour, on voit un, puis deux de ces engins volants. Puis un voisin de plus abandonne l’engin qu’il bichonnait depuis tant de temps avec tant d’amour, et puis, les voitures se font de plus en plus rares. Comme les voisins d’ailleurs. Un matin, on se lève, et on se dit : « Tiens, ça fait longtemps que je n’ai pas vu les Durand. On n’entend même plus de bruit chez eux. » Et c’est un autre qui vous apprend : « Oh, mais vous ne savez pas ? Ils ont tout quitté et tout vendu pour une colonie dans le cratère Victoria sur Mars. Maintenant que c’est calme, et puis ici, ils n’étaient que locataires ; là-bas, il a suffi que Monsieur plante un drapeau, et il est devenu le propriétaire du terrain sur un rayon de 30 mètres autour, ça fait 50 ares au moins ! »
Il a fallu que j’attende la retraite pour me rendre compte que j’étais maintenant seul dans ma rue du lotissement avec le vieux Martin. Une rue qu’ils avaient rebaptisée « rue Théo Martin : mort au combat », c’est vrai que c’est bien mieux que « rue des Muguets », et qui était maintenant bien silencieuse : pas de cri d’enfant, pas de musique de sauvages de jeunes écervelés, pas de bruit de chantier, pas même le passage du moindre véhicule. Une rue bien calme, en apparence, mais moi, j’ai toujours su que je n’y ai jamais été seul. J’ai en effet l’impression d’y cohabiter avec des fantômes. De sympathiques fantômes, ceux qui me viennent de mes souvenirs :
La jolie Madame Jehan, qui réveillaient mes hormones d’adolescent avec ses tenues si courtes, et dont les mauvaises langues disaient qu’aucun de ses quatre enfants n’étaient de son mari. Elle n’est plus, elle est morte et son mari a fini sa vie en prison, je ne sais pas ce que sont devenus ses quatre garçon, bien qu’il y a bien longtemps, j’ai vu traîner près du fantôme du pavillon Jehan, un vagabond qui me rappelait quelqu’un. Je suis même à peu près sûr qu’il a un temps squatté les lieux. Mais la ruine devait avoir perdu son charme par rapport aux temps bénis de nos belles années, et il est parti. Il m’arrive encore de rêver de la belle Emma Jehan, mais je ne devrais pas, ce n’est pas bon pour mon cœur.
Il y avait aussi les Durand. Lui entraînait les poussins de notre petit club de foot. Il travaillait comme contrôleur qualité à l’usine de pneus, qui finit par fermer avec l’arrivée des aéro. Je me souviens du petit syndicaliste, gros, empâté et bourru, à belles bacchantes brunes et légèrement dégarni : un coco bourrin, mais un vrai gentil sous ses airs de gaulois sévère. Madame, toute petite blonde gentille et insignifiante, caissière à mi-temps, et cantinière de famille nombreuse, chez elle et pour les siens, le reste du temps. J’ai été à l’école avec leurs enfants, les garçons et les filles, surtout la fille : Chloé, la petite rouquine dont je guettais la sortie depuis la fenêtre de ma chambre. Eux ont certainement grandis et vieillis sur Mars, mais je les garde en tête, à l’âge qu’ils avaient quand ils ont choisis de partir. Et pourtant, je guette encore la sortie de Chloé de la maison en ruine envahie par le lierre.
Je n’oublierai jamais le vieux retraité Michel, qui passait en vélo devant chez nous avec sa canne à pêche, du Printemps à l’Automne. Lui aussi est parti, pour une maison de retraite, plus classique.
Les petits copains de mon âge qui venaient me chercher en vélo pour aller faire les fous au city-stade deux rues plus loin.
Tous ces chers fantômes occupent ma rue, ils sont là tous les jours. Ils hantent mes nuits. Ils essaient de bercer mes jours en faisant souffler, je sais que c’est eux, une brise légère qui lève la poussière dans ce champ de ruine, qui fût d’abord un rêve d’urbanisme, puis l’aboutissement du rêve de mes parents, et qui aujourd’hui n’est plus qu’une ville fantôme, dans laquelle, le vieux Martin et moi nous tenions jusque-là compagnie à distance : lui chez lui, moi chez moi.

Je savais qu’il était là, lui me savait aussi à deux pas de chez lui. Il me suffisait de regarder le soir vers son pavillon et je voyais la lumière allumée, alors je savais qu’il était là, et ça me rassurait. Souvent deux à trois fois par semaine, il passait par derrière la maison et il entrait dans ma cuisine ; je l’y surprenais, assis, un coude sur la table, m’attendant patiemment, le regard délavé et triste. Il me faisait toujours la même réflexion :
« Alors quoi de neuf petit ?
• Rien, comme d’habitude.
• Tu as pensé à ce que je t’ai demandé en ville ?
Il faut dire ici que j’avais pris l’habitude de lui faire les courses. D’abord, au début, quand j’ai pris ma retraite, nous avions pris l’habitude de prendre le tram ensemble, chacun avec notre petit caddie, et c’est là que nous nous étions mis à nous fréquenter. Il avait pour habitude de venir me chercher en passant par la porte de la cuisine qui est toujours ouverte. Une fois, il m’avait même surpris en étrange posture avec Lindsay, un robot partenaire (sexuel donc) que je m’étais offert, plus pour combler ma solitude affective que par obsession lubrique. Il avait eu un petit regard amusé. Nous n’en avions plus jamais parlé. S’était-il même aperçu qu’il s’agissait d’un robot ? L’a-t-il prise pour une professionnelle ? Peu importe au fond.
• Oui, bien sûr, Monsieur Martin, voilà votre bière.
• Alors ouvres nous deux canettes, ça fera passer le temps, et tu as refait ta tarte aux poires, tu m’en, servirais un morceau ? »
Nos réunions étaient bien innocentes. On picolait quelques roteuses, en mangeant des gâteaux et en refaisant le passé. Et c’est pendant ces petites impromptues qu’il me surprit :
« Tu l’aimais bien le coupé de Michaël ?
• Oui, Monsieur Martin.
• Et Michaël, tu l’aimais bien. Je me souviens que tu guettais toujours le retour de son coupé et tu accourais vers lui.
• Oui, je me souviens quand cette voiture roulait. Et je sais que vous l’avez toujours, derrière la haie, sur la pelouse. Je vous vois parfois la laver. Elle roule ?
• Plus. Ça aurait été à Michaël l’honneur de la redémarrer.
• Oui, bien sûr, répliquai-je doucement en voyant les larmes lui monter aux yeux.
• Eh bien, je pense qu’elle sera un jour à toi ! »
Et avant que je n’aie plus répliqué, il s’était levé, et était rentrer chez lui en silence.

Je le revis encore une fois ou deux. Et puis un soir...

Sa lumière ne s’était pas allumée le soir. Je m’étais inquiété. J’entrai chez lui. Et je le trouvai dans son lit. Son bracelet d’alerte ne s’était pas déclenché ; je l’ai maudit ce machin ! Martin devait être parti pendant la nuit d’avant. Il souriait. Sûrement que sa femme, et ses deux fils étaient revenus le chercher, et qu’il était enfin de nouveau en famille. A cette occasion, je me rappelai ne l’avoir jamais vu sourire. Il attendait tout simplement la mort. Et je me rendrai compte plus tard qu’il l’avait pressenti et tout planifié avant.
J’appelai, par réaction machinale, les pompiers, comme si c’était encore possible de le sauver.
L’enterrement eût lieu huit jours plus tard, c'est-à-dire il y a moins d’un mois en présence de cousins, aussi peu tristes qu’ils paraissaient intéressés par le mobilier ancien, début 20ème siècle de la chambre, et l’ancien mobilier Suédois début 21ème siècle du salon. Ils inspectaient les lieux devant le mort dans son cercueil ouvert. Heureusement, ils ne faisaient même pas attention au coupé orange, nid de guêpes et à poussière du jardin. Ce qui m’évita tout conflit chez le notaire avec ces gens. Je remarquai même un petit sourire méprisant chez l’un d’eux, et un soupir de soulagement chez la grosse femme qui servait d’épouse au plus jeune des petits cousins, celle – là même qui m’avait fusillé du regard dans la salle d’attente du notaire.

Le lendemain, je m’étais réveillé : seul.
Et toute la journée, j’avais pensé à cette auto sans oser l’approcher.

Le surlendemain, la même chose.
Je me décidai alors que le jour suivant encore, j’irai. Et le soir, apaisé par cette décision, je m’offrais une petite série télé : la télévision re proposait des programmes intéressants depuis l’avènement de la nouvelle 3D. Grâce au systèmes laser tricolores projeté sur une fine brume, à peine visible à l’œil nu, on peut maintenant avoir l’impression d’être le seul spectateur dans les gradins d’une arène, contemplant des animateurs et des chanteurs pas plus gros que des poupées mannequins, évoluant sur un plateau carré, lui – même posé sur une table basse, et tout cela rien que pour soi, de quoi se prendre pour une petit Dieu mégalomane. Et justement, ce soir-là, il était question des antiques courses de Formule 1, aujourd’hui disparues.
C’est con, mais ça m’a donné du courage.
Malheureusement, au petit matin, en approchant du véhicule, je m’aperçus bien vite que je n’étais pas attendu. Une colonie de guêpes me fit bien comprendre que je les dérangeais. A leurs corps défendant, je dus agir pour les faire fuir, tandis que la couleuvre, elle plus peureuse et moins vindicative s’échappa sans demander son reste.
J’entrai alors, et je fus de suite pris par l’odeur âcre de plastique chauffé au Soleil depuis des décennies et de ferraille rouillée mélangée.
J’essayai de démarrer, mais rien. Le tableau de bord paresseux refusait de s’allumer. Aucune lumière. J’ouvrai péniblement le capot, pour constater qu’il n’y avait plus de batterie. J’en profitai aussi pour perpétuer cette antique tradition du 20ème siècle et du début du 21ème, lever la jauge d’huile de la main droite, d’un geste ample et délicat, pour contrôle le niveau. Plus personne ne devait avoir fait cela depuis des années. Il n’y avait rien, ou plutôt des traces d’huile sèche. J’avais compris. Mon rêve de gosse s’éloignait. Il me serait difficile de faire un dernier tour.

J’étais de nouveau tourmenté. D’autant que les héritiers voulaient tout vendre le plus vite possible, et m’avaient fait vertement comprendre que nous devions débarrasser la pelouse de mon ancien voisin, le tas de ferrailles et moi. Je me décidai alors de rechercher une quelconque association d’amateurs.
J’en trouvai une, et je les contactai, c’était un répondeur, je laissais un message. Deux jours plus tard, on sonnait à ma porte. Ce que je vis au portier vidéo me plut tellement que contrairement à mes habitudes, j’ouvrais.
La jeune fille que je trouvais derrière cette porte était certainement la plus jolie des visites auxquelles avait eu droit cette maison depuis des décennies. Elle était blonde, grande, aux jambes fines, nues et ambrées, les lèvres pulpeuses sans excès, de grands yeux bleus, une poitrine imposante sans être agressive. Mais surtout, en me voyant, elle me sourit en me disant bonjour, et ce sourire était et est encore aujourd’hui comme une ivresse :
« Monsieur Lefèvre, vous avez un coupé orange qui nous intéresse. D’après la description que vous nous avez faite, je pense qu’il s’agit du dernier non-hybride pouvant accepter les carburants pétroliers. Nous pouvons vous le racheter.
• C’est que j’aurais aimé le garder, il a une valeur sentimentale. Celui qui me l’a donné était mon dernier voisin. Je cherchais juste quelqu’un pour m’aider le réparer.
• Comprenez-nous, me dit-elle d’un ton plaintif qui m’arrachait le cœur, nous cherchons depuis des mois, un modèle comme celui-ci pour notre petit musée des autos à roue. Et depuis la crise pétrolière, beaucoup de ces engins ont fini à la ferraille. Ils sont d’une telle rareté !
• Je comprends, mais j’aurai voulu le garder. Faire un dernier tour au moins !
• Vous pourrez en faire autant que vous voulez des derniers tours. Toutes nos autos sont entretenues pour pouvoir rouler, et nous avons notre propre piste personnelle.
• Votre piste ?
• Oui, deux routes parallèles que nous avons rachetées aux autorités pour un Néo euro symbolique, dans un lotissement vide comme le vôtre.
• Ah, c’est comme ça qu’ils se débarrassent des quartiers vides, répondit-je amer.
• Oui, mais dans votre cas, en plus du prix que je peux vous en proposer, vous auriez un droit d’accès gratuit pour tous les derniers tours que vous voulez avec elle ou une autre.
Et en même temps, elle me tendait un petit bout de papier (le papier reste toujours le seul moyen de rester discret dans les transactions financières, c’est pour cela que l’on s’en sert encore. Mais peu de gens savent encore écrire à la main, Emilie elle, sait.) Je sursautai en voyant le prix, je n’avais plus vu autant de zéro depuis l’avènement du Néo euro.
• Vous êtes sûre que vous en voulez pour ce prix ?
• Et je ne déduis pas la réparation qui reste de ma responsabilité, si vous m’aidez bien sûr. (Nouveau sourire enjôleur) Notre association vit bien de riches donations, d’ailleurs, je ne suis qu’une employée, je suis missionnée pour ramener la voiture. Allons la voir. »
Sous le charme, je l’amenai jusque chez Martin.

Elle observa la voiture cinq minutes et alla chercher son aéro personnel, dans la malle duquel, elle avait déjà ramené tout ce qu’il fallait.

Par la suite nous avons travaillé, ou plutôt, elle a travaillé des heures durant jusque tard cet après-midi. Moi, je l’aidais comme je pouvais, tout aussi admiratif de ses compétences que de ses courbes, du sillon de ses jolie seins qui plongent dans un marcel agréablement décolleté. Et vaquant à quelques rangements d’outils dans son dos pendant qu’elle était penchée dans le moteur, j’ai pu admirer ses jambes fuselées montant vers son tout petit short, bien rempli par ses formes harmonieuses. J’étais en train de rêvasser (je revoyais des scènes de barbecues entre voisins, d’hommes joyeux, de leurs femmes, courtes vêtues en petits shorts, maillots de bain, ou robes d’été, Madame Jehan, à qui la jeune femme ressemblait tant, d’enfants qui courent entre les adultes, de piscines gonflables, et d’odeurs de brochettes...) devant ce beau spectacle lorsqu’elle m’a dit :
«  C’est bon ! Au lieu de reluquer mes fesses, pourriez-vous entrer dans la voiture et tourner le démarreur. »
Je suis alors entré, penaud et un peu honteux, dans le coupé orange et me voici de nouveau assis à la place de Michaël, dans l’odeur enivrante de plastique un peu pourri.

Je démarre. Premier essai. Raté. Deuxième essai : le démarreur peine, force ralentit. Je relâche. Je réessaie, toujours la même peine, puis tout d’un coup....Un bruit infernal ! Et le moteur tourne, vibrant comme un bourdon.
Le capot tombe, et Emilie réapparait radieuse, bien qu’en sueur. Son haut rendu quasi transparent par l’humidité. Elle me crie :
« Elle fait un joli bruit ! Mais je crois que le pot est troué ! »
Elle me sourit. Et saute à mes côtés dans la voiture.
« On le fait ce dernier tour ? »
Sans lui répondre, je desserre le frein à main, et tente de passer la première, gros crac ! J’ai perdu l’habitude de l’embrayage. Elle rit à gorge déployé, ses yeux rient avec elle. Je retente de passer une vitesse. Et nous voici partis.

Je suis maintenant dans la voiture de Michaël, avec une jolie fille à mes côtés comme lui, il y a près de soixante ans. Et je tourne dans le quartier, devant mes chers fantômes, sur une route miraculeusement devenue lisse et propre, je ne ressens pas les nids de poules ou les bosses, je suis revenu vers 2041-2042, le quartier est neuf, tous les habitants sont là. Je les vois, j’en suis sûr qui font une haie de chaque côté de la chaussée ; et en premier lieu, Théo et Michaël hilares, qui lèvent le pouce d’un air de dire :
«  Waouh, bravo mon vieux ! »
Je souris, serein. Je me regarde du coin de l’œil vers la droite. Ma passagère me répond par un sourire à son tour, une mèche rebelle de ses cheveux en désordre cache ses yeux bleus et pétillants, sur la vitre à sa droite le Soleil rouge se couche. Elle est penchée, tournée vers moi. Je me rappelle alors que « rouge couchant demain beau temps », dit l’adage. Et j’en suis sûr, demain quand j’aurai vendu la voiture à ses patrons, je la reverrai autant que je veux, c'est-à-dire bien souvent, mon héroïne. Que peut-être, si elle le veut comme je le crois, nous serons de nouveau deux habitants. Et qui sait ? Plus ? En attendant, elle est ma passagère et sous les applaudissements nourris, que je suis seul à entendre, des Jehan, des Martin, des Durand, du vieux Michel et de tous mes chers fantômes, je décide de prolonger ce dernier tour.
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michel jarrié · il y a
C'est un honneur pour moi ! étrenner un tel texte. Il y a tout dedans; Très inventif, cette peur du devenir ,beaucoup de tristesse , et en feu d'artifice cette espoir qui rejaillit. Bravo.
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Slavia · il y a
Merci beaucoup. Surtout pour cette nouvelle qui a une histoire particulière.

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