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Un dernier pour la route

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Nayn

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Il était tard et j’étais encore au bar. C’était quoi, la troisième fois cette semaine que je faisais la fermeture. Gio le serveur allait encore me mettre dehors. Et il n’avait pas tort. De toute façon s’il ne me jetait pas en bas de mon tabouret, je m’endormirais sur place. Je suis un jeune alcoolique de moins de trente ans. Et fumeur en plus. J’ai tout les atouts de mon côté.
Je le vois, Gio qui nettoie ses verres mais qui me surveille en douce. Je ne suis pas complètement soûl ce soir, pas encore. Je me finirais à la maison.
Je l’aime bien ce bar. Il y fait sombre. Les tabourets sont à la bonne hauteur. La bonne hauteur c’est celle où, en fin de soirée on peut s’avachir sur le comptoir sans que le tabouret ne verse en arrière. Les toilettes ne sont pas trop loin non plus. Et puis, le comptoir est en bois. C’est important. C’est doux le bois, c’est chaud quand on s’endort dessus.
Je regarde mon verre. Il est vide. Une fois de plus.
- Gio tu m’en remets un ?
- Et puis quoi encore, tu as vu l’heure ? Tu n’en as pas assez pour ce soir ?
- Allez Gio, s’te plaît !
- C’est à chaque fois la même chose. Je t’en remets un mais c’est le dernier. Tu le bois vite fait et tu dégages.
- C’est toi le meilleur Gio. Allez c’est ma tournée ! , m’écriais-je en m’esclaffant vers la salle vide.
- Tu n’en as pas marre de cette vieille blague.
Je regardais Gio et je lui fis ce que l’on a coutume d’appeler un sourire d’ivrogne. Vous savez ce sourire de débile profond, avec les yeux complètement vides et une espèce de ricanement qui vient du fond de la gorge. Gio secoua la tête, me servis et retourna à ses verres. Pourquoi fait-il la vaisselle à la main alors que le lave-vaisselle existe ? Je pense que c’est plus une manie qu’autre chose. Je crois même qu’il essuie toujours le même verre.
Je m’allumais une cigarette et mettais les mains autour de mon verre comme pour le réchauffer. Gio fit glisser un cendrier vers moi. C’est ce qui fait de lui un bon barman. Ses petites attentions envers les clients. Ou alors il ne voulait tout simplement pas que je dégueulasse son parquet avec mes cendres.
- Alors il vient ce verre !
La voix venait du fond de la salle. Un coin d’ombre. Je me retournais. Je vis seulement la braise d’une cigarette qui rougeoyait.
- Vous avez offert une tournée non ?
La voix était posée, grave mais mélodieuse.
Mon demi-tour rapide mit à mal mon sens de l’équilibre. Je faillis tomber du tabouret. J’eus juste le temps de mettre un pied sur le sol.
- Ma foi oui je pense que c’est ce que j’ai dit.
- Si vous y engagez votre foi, c’est que cela doit être vrai alors.
J’entendis qu’il se levait.
- N’est-ce pas ? ajouta-t-il.
- Heu, oui. Sûrement. , bredouillais-je.
Il s’approcha du bar. Je pus enfin le voir. Il était grand. Grand comme mon prof d’anglais en quatrième. Il était maigre. Son visage semblait taillé à coup de serpe. Les joues étaient enfoncées, le visage en longueur, un nez osseux.
- J’aurais juré que nous étions seuls, lançais-je vers Gio.
- Mouais. Qu’est-ce que vous prenez ? demanda-t-il à l’inconnu.
- La même chose que notre généreux ami.
Son verre lui arriva rapidement dans les mains.
- Alors qu’est-ce que vous fêtez ? me demanda-t-il.
- Je n’ai rien à fêter. Si ce n’est peut-être le fait qu’une soirée se passe.
- Allons pas de ça ! Ne soyez pas aussi triste. Alors buvons aux inconnus que l’on rencontre dans les bars.
- Si vous voulez.
Nous trinquâmes et bûmes une gorgée. Ses yeux étaient deux morceaux de charbons qui ne lâchaient pas les miens.
- Quels sont les ennuis que vous fuyez au fond de ce verre ?
Je parvins à fuir son regard. Je fixai le bar.
- Vous êtes du genre direct ?
- Disons que j’aime aller à l’essentiel.
Il reprit.
- Alors est-ce une femme ? Le travail ? L’argent ? Un homme peut-être ?
Je souriais.
- Rien de tout cela.
- Oh c’est étonnant. En général tout se résume à ça. Le sexe, l’argent, le pouvoir. Je dirais même que tout revient à la vanité et à l’égoïsme si on veut aller plus loin. Je veux tout pour moi. C’est ça non ?
Je l’écoutais.
- Mais oui c’est ça ! Je veux, je veux, je veux. Les hommes sont tous des gamins gâtés. Pas un pour rattraper l’autre.
Alors que son discours commençait à l’échauffer je remarquais qu’il avait les cheveux assez longs, jusqu’à la base du cou.
- Vous n’êtes pas d’accord ? Ils devraient tous brûler en enfer. Non ?
- Ce n’est pas aussi simple, entendis-je.
La voix venait d’une autre partie du bar.
Je secouais la tête. Y avait-il autant de monde dans ce bar il y a quelques minutes ?
Je regardais Gio. Celui-ci haussa les épaules. Au diable le flegme de ce barman !
La nouvelle voix reprit :
- Et cette tournée, elle est valable pour moi également ?
Cette mauvaise blague allait peut-être me coûter cher !
- Oui, oui. Mais j’espère qu’il n’y a pas encore quinze de vos copains cachés dans l’ombre.
- Je suis le dernier c’est promis.
Il s’avança.
Il était grand lui aussi. Blond, beau gosse. Une lourde veste en cuir. Il prit place sur le tabouret à ma gauche, le premier homme étant à ma droite.
Je fis signe à Gio pour qu’il le serve. Une fois qu’il eut son verre l’homme le leva à hauteur de ses yeux, me salua et but. Il reposa son verre et se pencha en avant sur le bar pour parler à mon voisin de droite.
- Je disais donc que ce n’était pas aussi simple.
- Si, ça l’ai, rétorqua mon voisin de droite.
J’eus peur que cela ne dégénère en discussion d’ivrogne, chose qui malgré mon état, ne m’attirait guère.
Pour les interrompre je leur demandais leur prénom. Ezéchiel pour mon voisin de droite et Gabriel pour celui de gauche.
- Enchanté, messieurs. Je propose que nous trinquions à nouveau, à l’Enfer, au Paradis et à nous qui sommes entre les deux.
Ezéchiel sourit à ce toast, il semblait l’apprécier.
Une fois que nous eûmes posé nos verres, c’est Gabriel qui prit la parole le premier.
- Alors, pourquoi vous soûlez-vous si régulièrement ?
- Ah, répondis-je. C’est la force de l’habitude. Je suis un alcoolique qui aime son état et ne souhaite pas en changer. Je suis désolé de détromper notre ami mais je n’ai pas d’ennui de femme ou d’argent ou de boulot. Je suis un pur et dur accro à l’alcool. A l’ancienne.
Ezéchiel émit un bruit qui traduit son désaccord.
- Il y a forcément quelque chose ! Il y a toujours quelque chose. Crois-moi.
Il but une gorgée.
- Gabriel, tu sais bien comme moi qu’il y a toujours un truc qui cloche chez les humains. Jamais content.
- Ezéchiel, tu es, tu as toujours été et tu seras pour toujours un pessimiste. Mais bon tu es miné par ton boulot, je comprends.
- Mais comme toi Gabriel. Tu vois toujours le verre à moitié plein. Tu traînes trop avec ton boss.
Je les regardais chacun à leur tour.
- Vous vous connaissez ?
Ils se regardèrent et se sourirent. Un sourire tout de même assez complice malgré leurs différences d’opinion et de physique.
Encore une fois c’est Gabriel qui prit la parole le premier.
- Oui nous nous connaissons. Depuis un sacré bail même. Hein Zech ?
- M’appelle pas comme ça, j’aime pas ça. Ça fait pas sérieux.
- Tu trouves ? Moi j’aime bien.
- Oui ben c’est comme si je t’appelais Gaby, t’aimerais ça ? Et si en plus je le faisais au boulot ? Imagine la tête de nos patrons.
Gabriel qui avait le nez dans son verre s’étrangla de rire.
- Dites les gars vous faites quoi comme boulot ?
Ils contemplèrent à nouveau leurs verres.
Ezéchiel demanda une nouvelle tournée à Gio qui bizarrement ne rechigna pas et nous servit sans discuter. Je me dis qu’il préférait que son bar soit ouvert pour trois personnes que pour une. Sauf que tout à l’heure nous étions trois aussi même si cela ne se voyait pas. Enfin, Gio gérait son bar comme il le voulait après tout. De toute façon j’étais trop ivre pour y voir un inconvénient.
Je me souvins alors que ces messieurs n’avaient pas répondu à ma question. Je faillis la reposer quand Ezéchiel me regarda droit au fond des yeux pour me demander si je venais depuis longtemps dans ce troquet. J’avais l’impression qu’il me transperçait l’âme. Ses yeux étaient noirs. Tellement noir que la pupille y était invisible.
Je bredouillais que cela faisait quelques semaines. Juste le temps de découvrir le prénom du barman, quelques-unes de ses habitudes, et d’élire un tabouret au rang de siège préféré.
Gabriel s’adressa au barman d’un ton qui se durcit.
- Gio tu commences à accepter n’importe qui dans ton bar. Surtout à cette heure-ci.
Gio une fois de plus haussa les épaules.
Je regardai Gabriel, lui qui jusqu’à présent s’était montré en peu plus chaleureux que l’autre.
- Tu connais la règle Gio, après une certaine heure, nous sommes la seule clientèle possible de ce bar. Nous ne voulons pas nous mélanger avec les autres.
Cette fois c’était Ezéchiel qui parlait.
Gio ne semblait pas le moins du monde inquiet mais moi je commençais à penser que cela ne sentait pas bon. Il était temps de filer.
Je tentais de descendre de mon tabouret. Je posais un pied par terre mais une main s’abattit sur mon épaule. Une main très, très chaude.
- Attends mon gars, reste encore un peu avec nous. Ce que je disais c’était pas pour être méchant, tu sais. Mais quand on a le boulot que nous avons Gabriel et moi, eh bien, une fois notre journée finie, on aime se retrouver et décompresser un peu. Seulement si ça se savait, ça la foutrait mal et notre réputation en prendrait un coup.
Gabriel me prit l’autre épaule.
- Il a raison tu sais. Nous on ne t’en veut pas. C’est le hasard qui t’a mis sur notre route. Le hasard et bien sûr, ton petit dernier pour la route.
Gabriel enleva sa veste en cuir pour la poser sur le comptoir.
- Donc maintenant il va falloir que nous réglions ça. Personne ne doit savoir.
Je n’en croyais pas mes yeux. Gabriel avait des ailes ! Deux grandes ailes blanches lui sortaient des épaules. Des vraies ailes, avec des vraies plumes ! Ça y est le delirium m’avait rattrapé. Je baissais les yeux et je vis qu’il avait un glaive à son côté.
Je bredouillais.
- Je suis désolé, je ne savais pas, je ne voulais pas. D’ailleurs il se fait tard, je vais y aller.
- Ah oui ça, dit Gabriel en montrant son glaive. Tu trouves aussi que ça fait archaïque.
Il mit la main sur le pommeau.
- Oui euh... non. Enfin c’est comme vous voulez. Je... Laissez moi partir je ne dirais rien à personne. De toutes façon je ne suis qu’un ivrogne, qui me croira ? Personne.
- Eh, c’est pas faux, dit Ezéchiel. J’en ai vu quelques-uns un des comme lui en bas et c’est vrai que même s’il nous racontait que la Sainte Vierge était la maman du petit Jésus on ne les croirait pas.
- Qu’est-ce que tu en penses, Gio ?
Le barman me regarda.
- Il a toujours payé son ardoise en temps et en heures.
- Un bon point pour toi amigo, dit Ezéchiel. Mais si tu t’avises de seulement penser à répéter ce que tu sais je viendrais te chercher. Que se soit ton heure ou pas ! Et ce n’est pas Gabriel qui me contredira, n’est-ce pas ?
- Tout à fait, répondit l’intéressé.
Pendant ce temps, Ezéchiel était devenu chaud, très chaud même. Je m’aperçus que sa langue était fourchue et bon sang ce que son haleine empestait le soufre.
C’est ce moment que je choisis pour tomber de mon siège. Je me cognais la tête puis ce fut le noir complet.
Je me réveillais au bout de quelques heures. J’étais allongé sur le trottoir, il faisait encore nuit, heureusement pour mon amour propre. Je me relevais péniblement, me tâtais le crâne pour voir s’il avait l’air en aussi mauvais état à l’extérieur qu’à l’intérieur. Je décidais de ne pas traîner là et de rentrer chez moi au plus vite.
Au bout de la rue je me retournais pour regarder une dernière fois le bar et en m’éloignant je crus entendre de nombreux rires.
« Le Purgatoire », tel était son nom. Je me promis de ne plus jamais y mettre les pieds.
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