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Un dernier black jack

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Blaze

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Le Havre est sous la pluie -cela sonne comme un pléonasme...- L’étendue de béton se fond dans le ciel. J’avance le long de l’Elysée havraise en direction de l’eau... Dirigée par l’instinct plus que par une décision particulière, je me traine, jusqu'à la plage, mon refuge infini. Je suis un fantôme sur une toile de gris. Le béton devient galet puis sable et l’encre bordée de dentelle mousseuse apparait. Tout est plat, la pluie tombe et dégouline dans un bruit terne et intense, plus prenant que le silence. Les sirènes de l’ennui perpétuel, tapies aux creux des vagues, entonnent le chant de ma désolation.
Alors le monstre enfoui au tréfonds de mes tripes leur répond, ou bien est-ce lui qui chante le premier ?
L’humidité s’infiltre dans mes fibres. J’ai froid. Je m’arrache à ma morose contemplation pour parcourir la digue. C’est une façon de marcher sans s’éloigner de l’eau. La digue est trop courte : je suis déjà de retour à mon point de départ.
Mes pensées sont aussi revenues le faible reflux marin ne les couvre plus. La nuit est tombée, je n’ai pas faim, ou peut être que si... je ne sais pas. Trop de choses en moi crient pour que je n’entende de telles futilités. C’est moche. Ne me jugez pas, s’il vous plaît, mais j’entre dans un bar.
La marée ne va pas tarder à monter. Le monstre est infatigable, il me ronge.
Le barman est compatissant, il a peut être pitié de moi. Il me parle, me demande ce qui se cache sous mon visage inexpressif, derrière mes yeux criants. Je ne l’écoute pas, je lui propose un jeu.
« -Dis-moi Jerem, sais-tu jouer au black jack?
-Bah oui, bien sûr, pourquoi? me répond-il en souriant. Il espère que mon humeur est moins lugubre qu'en apparence.
-Nous allons jouer alors. Mais pas avec les vraies règles, ni avec des cartes enfin si, une. Et je pose ma carte de crédit sur le bar. Il me regarde étonné, et ses yeux m'interrogent.
-Tu vois, Jerem, ce soir, nous serons tous les deux croupier et joueur, tu donnes les cartes et je te dirai quand tu auras perdu.
-Mais et pour les cartes?
-Des verres : le 21 est le coma éthylique. Tes cartes sont des verres de whisky. A toi de jouer. »
Il est déçu : ce jeu est sinistre.
Alors que je lance ce défi à mon barman, j'en lance aussi un au dragon enchaîné au fond de mes tripes qui me torture et hurle à la mort. Jerem saura-t-il me garder en vie ? Mon démon sera-t-il capable de survivre ? J'espère autant le succès de l'un que le trépas de l'autre.
Jerem veut comprendre. Il n’a pas l’habitude de me voir ainsi. Il me questionne.
J’explose.
Une vague s’écrase sur la digue. Mon monstre cogne les parois de son donjon. Une larme traverse les remparts et les mots s’échappent :
« - J‘ai faim ! C’est viscéral. C’est une envie ! C’est déchirant !
Un monstre, rongeant, déchiquetant, déchirant, arrachant tout sur son passage.
Une bête imposante, affamée, à l’étroit, grandissant. Pourtant le vide. Le néant !
La chute libre sans mouvement. L’apocalypse sans la fin.
Les feux et l’agitation, la panique. Mais tout est prisonnier de l’immobilité parfaite.
C’est douloureux, déchirant, déchirant, déchirant, obsessionnel.
C’est vicieux, c’est malsain. Une infection, un fléau et sans la mort, c’est perpétuellement tortueux.
C’est un cri, un râle, une plainte assourdissante aux consonances de cordes vocales déchirées criant le vide dans le plus souffrant des silences.
C’est une brûlure, une démangeaison, une torture, une envie de s’arracher la peau, un besoin de la mêler à une autre.
Mais aucun sentiment, simplement une faim, un manque, un besoin bestial proche de la folie. Un dragon qui rugit et fait résonner les tripes de l’être.
Une obsession, une alarme incendie qui hurle. Une foule de sons, de mots sans distinction réelle.
Une pluie d’épées. Une folie, entre quatre murs.
L’enfer, confiné dans l’absence. Le martyr, piégé dans l’esprit...»
Ces mots m'échappent en un temps mais ne sont l'image que d'une seule seconde dans ma tête. Je n'ai pour seule réponse qu'un verre qui se remplit de whisky et un bon rock dans le juke box accompagné d'un regard compatissant.
La marée commence à monter et la bête ne cesse de remuer et griffer les parois de sa geôle... Mes entrailles.
Le barman est parti nettoyer une table et je me détourne de mon verre pour faire face à la salle remplie de gens sans intérêts. Pourtant il attire mon regard. Un homme, gros, énorme même. Sur son visage les rides et les bourlets font penser à la poule et l’œuf. On ne sait pas le quel était là le premier. Je n’arrive pas à estimer son âge mais son poids doit dépasser les 150 kilos. Il est marrant, ce gros... Je me demande lequel de ses organes lâchera en premier : le foie ? Les reins ? Le cœur peut être ? Ou bien tombera-t-il et mourra-t-il étouffé dans sa graisse ?
C’est ignoble et je me distrais un peu en imaginant tous les scénarios possibles et imaginables pour la mort d’un être aussi abject. Oui, mes pensées sont lugubres, mais cet homme est morbide. Bouboule ne doit pas se sentir assez lourd : il mange, mange, mange encore ! Il s’empiffre ! Se goinfre et enfonce les pauvres chips dans son horrible gosier ! Il me répugne et si j’étais à l’écoute de mon corps, il me dirait qu’il a envie de vomir.
Mais Bouboule lui va très bien. Un peu de bière lui rince la tuyauterie avant la suite du convoi de chips et la procession de calories continue son pèlerinage vers cet édifice de graisse absolue.
Cet homme est malade ou tout du moins il le prétend et se justifie ainsi. Il dit que sa faim est trop forte, qu’elle ne s’arrête jamais et qu’il ne peut y résister... Il ignore ce qu’est la faim. Il n’a pas en lui le monstre qui m’habite, l’abomination qui me hante et hurle à pleins poumons.
Je me retourne vers mon verre vide. Ma solitude me semble plus supportable que la vue du tas dégoulinant.
Jerem a dû entendre le cri de mon démon à travers mon regard. Alors, il remplit à nouveau mon verre et me donne un bout de citron. Il sait que j’adore croquer dedans. Je bois mon verre d’une traite. Avec mon barman, nous jouons. Il m'impose quelques cul sec et ralentit la cadence. Il ne veut pas d'un cadavre. Il repart ensuite à sa besogne me laissant seule face à mes glaçons.
La marée a avancé et mon monstre patauge brillamment dans son donjon...
Une saucisse cocktail seule dans son petit bol attire mon regard. Mais qui est-elle pour me narguer ainsi ? De quel droit ose-t-elle prétendre être seule ? Moi ! Moi je suis seule ! Est-elle froide ? Non ! Mais moi si... Elle prétend que personne ne s’occupe d’elle, que les regards l’évitent, que sa présence est ignorée. Elle a tort, moi je l’ai vue, mais moi...? Qui me voit ? Qui pourrait me réchauffer ? Ce n’est pas de la simple chaleur d’un sourire compatissant dont j’ai besoin.
Non, je suis glace, Je suis une forteresse de froid que le soleil a déserté depuis trop longtemps et il faut bien plus que ça. Mais je n’aurai rien, je le sais. Si jamais l’espoir soulève mon cœur, je le retiendrai. Je n’ai le droit qu’aux faux espoirs. Je ne veux plus voir mon cœur s’écraser au sol. Il y a déjà un monstre qui le déchiquette de l’intérieur.
Cette petite saucisse me crie toute ma douleur et ma solitude m’obligeant à y penser plus fort que je ne le faisais déjà, et je pense, je cogite, je rumine ma douleur qui semble s’étouffer sous le whisky que j’ai ingurgité.
La marée est proche de son sommet et mon démon lutte pour garder la tête hors de l’eau, resserrant sa prise sur mon cœur.
Jerem me sert le dernier verre, il va fermer le bar, Il me regarde triomphant. Il sait que même si je ne suis pas en bon état je ne suis pas morte non plus... Il a gagné notre jeu...
Je retourne en direction de la plage. Je suis lente, trop lente. Mon corps n’obéit plus. Il sait ce que je veux faire. Comme pour boucler la boucle je retourne vers mon refuge : l’eau.
J’y entre, je m’avance jusqu'à en avoir à la taille. Le froid me réveille et enhardit mon monstre qui remue de plus belle. Je veux en finir. Je ne veux plus penser. Je ne veux plus avoir froid ou faim. Je ne veux plus être seule. Je suis seule, tellement seule. Je ne veux plus être torturée, en proie à moi-même.
Je m’abandonne dans les flots. Je suis fatiguée, fatiguée de survivre, de me battre contre l’abomination qui vit en moi. Je vais dormir... Oui, c’est une sage décision, c’est la seule solution de toute manière... J’oublie le froid de l’eau. Il ne reste que celui de mon cœur. J’oublie la morsure du vent. Il ne reste que celle de mon démon. J’oublie de nager. Je vais mourir. Je soupire.
Je suis échouée. Je n’ai pas la force de bouger. Je pense encore, piégée seule avec ce mal être, je ne suis pas morte... Je ne mourrai pas cette nuit. Je suis condamnée à vivre un jour de plus.

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RAC · il y a
Je vous découvre et ne suis pas déçue. Une bien agréable lecture ! A+