Un court voyage vers le néant

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Super-héros cinglés, démons mélancoliques et IA empathiques. Et puis des ptits chats aussi  [+]

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22 h 30. L’heure parfaite pour se jeter du balcon.

Daniel s’approcha de la vitre et jeta un coup d’œil au jardin privatif de la résidence. Dans la lumière pâle d’un lampadaire, trois corbeaux tenaient conciliabule près du pin parasol. Ils se rassemblent toujours autour des cadavres des leurs ; il me manque juste les plumes noires. Il étouffa un rire.
De ses bras chétifs, il ouvrit en grand la baie vitrée puis s’approcha du balcon surplombant le bitume gris de la cour, promesse d’une douleur insoutenable. Heureusement, ça ne durerait pas.
Du cinquième étage on en réchappe rarement.
Daniel se demanda si le message qu’il avait préprogrammé pour les pompiers arriverait avant qu’on ne le trouve au sol. Il secoua la tête. Ça me concerne plus.
Il enjamba le garde-corps de la balustrade et inspira profondément. Attiré par le vide, il commençait à détendre les muscles de ses doigts lorsqu’un phénomène étrange se produisit.
« Mais enfin, Daniel ! »
La voix avait résonné à ses oreilles. Comme maman quand je refusais de l’écouter.

Surpris, il se cramponna au garde-corps, l’enjamba en sens inverse et courut en quatrième vitesse dans son appartement. Puis il referma la baie d’un coup sec et abaissa le volet roulant.
Il s’assit dans un fauteuil et resta quelques minutes immobile. Putain d’instinct de survie. Ou alors une schizophrénie venue sur le tard. Grand-père bipolaire, tante suicidée et frère psychotique : ça n’avait finalement rien d’absurde. Il frissonna à l’idée de subir un séjour au Vinatier, comme son grand-père. Une raison de plus pour en finir.
Ragaillardi, le jeune homme se leva, mais juste avant de poser son doigt sur l’interrupteur du volet roulant, le phénomène se produisit de nouveau.
« Mais enfin, Daniel ! »
La surprise éventée, il se contenta d’un soupir.
— On peut même pas se foutre en l’air tranquille, c’est dingue !
— Ohlala comme ça fait bizarre de t’appeler, enfin, de vous appeler Daniel, c’est fou, fit la voix dans sa tête.
— Je me pisse dessus, fit Daniel.
Il s’allongea sur le divan. Sur l’écran de la télé, son interlocutrice apparut. C’était une jeune femme vêtue d’une longue cape pourpre et d’un bonnet blanc à ailettes.
— Asseyez-vous. J’ai à vous parler.
— Trop tard, là je suis déjà couché. Comme t’es dans ma tête, je pensais que tu étais au courant. Et comme tu es aussi dans l’écran…
— Daniel, l’image affichée sur votre écran n’est que le fruit d’une manipulation psychique. J’existe uniquement dans votre tête, via un flux de pensées temporel. Mais j’imagine que la synchro labiale est parfaite, depuis la dernière mise à jour ça fonctionne beaucoup mieux.
— Exactement ce qu’un schizophrène pourrait se dire à lui-même. Allez, c’est bon.
Il s’approcha de la commode et fouilla quelques instants dans un tiroir. Puis il en sortit une plaquette de Tramadol dérobée à sa grand-mère le mois dernier.
— Daniel, j’envoie ce message depuis 2105. S’il vous plaît, ne vous jetez pas par la fenêtre.
— Vous en faites pas, j’ai un plan B.
— Mais enfin, Daniel !
— Arrête de prononcer cette phrase, par pitié.
Sans écouter la voix, il se rendit à la cuisine et sortit une bouteille de vodka à moitié pleine d’un des placards. Puis il s’empara d’une chope à bière posée sur le comptoir de la cuisine et y versa le contenu de la bouteille. Il retourna ensuite dans le salon et prit à nouveau place dans le canapé.
— Qu’est-ce que vous faites, Daniel ?
Sans répondre, il enleva un à un les cachets de la plaquette de Tramadol. Puis il les goba un à un en les arrosant de longues gorgées d’alcool. Enfin, il grimaça, déposa la chope au pied de la table basse et porta son regard sur l’écran où la jeune femme le fixait.
— Dis-moi, la tenue de la servante écarlate, ça fait aussi partie de la manipulation, ou c’est juste mon inconscient qui a des goûts dystopiques à chier ?
— Vous préférez imputer ma voix à votre dépression plutôt qu’à un flux d’informations temporel. J’en prends note. Mais je peux prouver que j’existe.
— Sans blague.
— Vous vous appelez Daniel Garcia, vous avez 24 ans. Vous exercez un emploi d’agent administratif au centre des impôts de Givors et vous avez subi trois mutations professionnelles en deux ans pour cause d’inaptitude.
— Exact. Et très vexant.
— Vous détestez votre emploi, et vous noyez votre tristesse dans des aventures sexuelles sur… Grandeur.
— Grindr, corrigea-t-il.
— En envoyant des photos non sollicitées et gênantes souvent accueillies avec dédain et mépris, et vous terminez généralement vos soirées sur des sites comportant les lettres XXX dans l’URL.
Daniel rougit légèrement et eut une moue d’approbation. La jeune femme continua son énumération, comme un élève de CP récite une poésie de Maurice Carême :
— Vous étouffez du matin au soir et du soir au matin et vous souhaiteriez simplement disparaître de ce tombeau absurde qu’est votre vie. C’est bien ça ?
Daniel devint livide. Son cœur sombra dans sa poitrine, secoué de sursauts.
— Daniel, je suis Léïa, votre descendante.
Il eut un haut-le-cœur et fut à deux doigts de rendre le contenu de son estomac.
— Ma descendante, tiens. Conçue comment ? Avec un mec rencontré sur GayRoméo j’imagine ? Il en faudrait un qui veuille bien de moi déjà… Et Léïa… franchement ? Pourquoi pas Khaleesi tant qu’on y est ?
— Ça s’arrangera vous savez.
Daniel se mit à siffloter en agitant ses doigts comme s’il jouait de la flûte à bec.
— Ça risque pas de créer un gros micmac spatio-temporel ta petite incursion télépathique dans le passé là ? Liens de cause à effet tout ça…
Léïa poussa un petit cri de victoire.
— C’est précisément pour confirmer l’existence de ma propre temporalité que je suis obligée de vous contacter ainsi. Mon grand-père m’a confié des instructions très claires à ce sujet. « Dès que la technologie est au point, tu dois absolument me contacter dans le passé Léïa, sinon la continuité temporelle sera perdue ». On dirait que vous commencez à me croire, non ?
Daniel se sentait de plus en plus calme.
Enfin, ça commence à faire effet…
— J’ai plus vraiment grand-chose à perdre là tout de suite. Encore qu’un SMS dans le passé ç’aurait été plus simple…
Elle hocha la tête en signe de dénégation.
— Il m’est impossible d’interagir avec la technologie de votre époque.
— Tu es dans ma télé Léia.
— Pas du tout, je suis dans votre tête. C’est vous qui me voyez dans votre télé, vous comprenez la nuance ?
— Ah oui, j’avais oublié. C’est vrai que c’est tellement plus vraisemblable une communication télépathique temporelle avec son grand-père.
— Nous partageons du matériel génétique, c’est ce qui permet à la technologie de fonctionner. Ça et deux ou trois techniques de méditation.
Daniel soupira et se leva du canapé.
— Oh, je vois. Plutôt pleine conscience ou transcendantale ? Conneries. Tout ce que ça me fait comprendre c’est que mes psychoses sont de plus en plus élaborées. Un peu plus de Tranxen sur ma prescription et je me mettais à voir le Cirque du Soleil dans mon salon tous les soirs. Psychiquement je suis foutu, je le sais bien.
— La communication est bientôt terminée Daniel. Mon grand-père m’avait affirmé que la mission serait remplie si vous aviez le temps de mentionner le Cirque du Soleil. Je vous souhaite beaucoup de courage. N’oubliez pas que des gens vous aiment, Daniel, même s’ils ne sont pas ici, avec vous. J’en fais partie.
Il se souvint du sourire doux de feue sa mère. Son regard s’embua. Il repensa avec un peu d’amertume à la plaquette de médicaments et à l’alcool qu’il avait ingurgités.
Bravo la voyageuse temporelle. Mission accomplie. Non.
— Tout ce que vous devez faire Daniel, c’est garder la niaque. C’est le dernier conseil de la part de mon grand-père. À bientôt !
L’image tressauta et la télé s’éteignit.
La dernière phrase de Léïa venait de lui arracher un sanglot. Garder la niaque. C’est ce que sa mère lui disait depuis toujours et qu’elle avait toujours continué à lui dire.
Même après l’échec de ces chimios de merde.
Daniel s’aperçut que ses joues étaient humides. Il trouva cela étrange, car il ne pleurait jamais depuis le début des antidépresseurs.
Il se détendit davantage. Bientôt, il tomberait dans le coma. Un court voyage vers le néant. Puis plus rien.
Perdu dans sa rêverie, il eut un instant de lucidité et se souvint avoir programmé un message pour les pompiers, histoire d’éviter que madame Angéa, la concierge, ne tombe sur son cadavre dans la cour en sortant les poubelles.
Merde !
Il tendit le bras pour se saisir du téléphone sur la table basse. Cinq centimètres trop loin. Il ne pouvait que l’effleurer du bout des doigts.
Il se ravisa. Trop fatigué. Et puis, le message était sûrement déjà parti. Sûrement. Oui. Autant laisser les choses se faire. Au pire, ça ferait plaisir à princesse Leïa. Est-ce qu’elle avait un frère qui s’appelait Luke ? Ce serait drôle quand même. Il aurait bien nommé ses deux gamins comme ça, juste pour emmerder les administrations. Et sa famille aussi. En plus c’étaient de jolis prénoms. Ils commençaient tous les deux par un L, comme Livie.
Comme maman.
Il lui semblait voir son visage à travers le brouillard…
Affalé sur le canapé, il commença à entendre des coups répétés sur sa porte, des coups lointains, comme dans un rêve. Puis le bruit d’une porte qui chute.
Il sentit des bras puissants le saisir et l’installer dans une civière. Un uniforme de soldat du feu dansait à travers la brume de son cerveau.
De loin en loin, son cerveau établissait des connexions nouvelles. Finalement, la princesse n’avait servi qu’à lui faire perdre du temps, le détourner de son vrai objectif de la soirée. Et saper sa volonté aussi, peut-être. À aucun moment elle ne l’avait empêché de sauter ou même d’ingérer quoi que ce soit. Alors pourquoi ?
Dans l’ambulance, le pompier penchait son visage au-dessus du sien. À travers le brouillard de sa conscience, Daniel ne distinguait qu’une paire d’yeux bleus, incrustés de taches blanches, des étoiles dans une mer de saphirs.
— C’est moi qui ai eu votre message. Faut plus faire des trucs pareils. Tu gardes la pêche, hein ? Promis ?
Incapable de répondre, le jeune homme se contenta de hocher faiblement la tête. Il crut voir le pompier lui sourire, les yeux brillants.
Alors, Daniel mobilisa ses forces pour esquisser un sourire faible et les joues encore trempées, il essaya de tendre la main vers son sauveur, comme pour s’emparer d’une flamme pour éclairer sa nuit.
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