Un coup éditorial

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Louis-Dominique de Bures. Professeur d'Histoire et Géographie. Activités syndicales. Désormais retraité. De retour en Roussillon après 35 ans de carrière passés en région parisienne. Aime  [+]

Image de Hiver 2021

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Jeune avocat, il avait plaidé au procès du Mélyor. Cet insecticide utilisé contre les parasites du coton (chenilles, aleurodes et mirides vertes) avait pollué la basse vallée du Nil et celle de l’Amou Daria. Conséquences : cultures irriguées anéanties, disparition quasi-totale du crocodile, ibis et bichir en Égypte, de la cigogne blanche et du sandre en Asie centrale, naissances d’enfants phocomèles que la presse désigna sous le sobriquet d’« orvets du Mélyor ».
Puis sa carrière s’orienta vers la défense d’ONG comme Jamais sans lui (pour la liberté de circulation des animaux de compagnie), Papuan Pride ou encore UGM (Union généalogique mondiale). Il fut également administrateur de la Fondation Germaine Jean-Saint-Jean. On lui confia une mission d’étude stratégique aux Îles Éparses. À quarante ans il était ambassadeur auprès de l’UNESCO. Trois ans plus tard, il démissionnait. Il avait fait le tour de la profession d’avocat.
Il se retira dans son mas cerdan, gardant toutefois un pied-à-terre passage du Caire. Il se mit à écrire, avec succès : prix du premier roman pour Les anges exposés, Goncourt avec Le saut de l’Ours. Le sulfureux La laisse et le collier, adapté par la cinéaste serbe Pola Dralic-Vigoda, est primé à la Mostra. Il aimait surprendre en abordant tous les genres : roman, théâtre, nouvelles, essais, poésie mystique : sa paraphrase des sonnets de Jean de La Ceppède, mise en musique par les Demoiselles de Port-Royal, est téléchargée plus d’un million de fois.
Cheveux désordonnés avec soin, teint hâlé, voix grave, Alban est désormais un auteur installé. Il se ménage, joue à l’ermite dans sa thébaïde pyrénéenne, repousse l’habit vert, fuit les jurys, refuse ses originaux à la Pléiade. Et puis, deux fois l’an, une page de magazine, une émission littéraire tardive suffisent à entretenir les ventes jusqu’à temps que l’inspiration fasse à nouveau crépiter le clavier.
— … et le roman policier ?
— Eh bien ?
— À y réfléchir, il reste encore un polar à écrire. Je me trompe ?
Le voilà décontenancé. Question imprévue. Il parcourt mentalement son œuvre, il doit se rendre à l’évidence.
— Exact ! Pourquoi cette lacune ? Cela interroge. Un roman policier ! Pas facile, il faut une intrigue ciselée. Roman policier ? Roman policier ! Au moins vous, monsieur le journaliste, ne serez pas venu en vain.

Les éditions La Maison siègent, rue d’Hauteville, dans le Xe : un hôtel particulier au décor directoire classé qui n’est plus qu’une boîte à lettres. Saint-Denis Stade France, dans cette banlieue tertiarisée avec bureaux, centre commercial et espaces de co-working, bat le cœur actif de La Maison, un immeuble de trois étages, tout de verre fumé. Sur la façade brille la nuit, visible depuis la rocade, un écu de gueules, avec épée d’argent en pal chargée en dextre d’une étoile et en senestre d’un croissant, le tout d’or. Pas de nom en grosses lettres. Ce logo suffit. Il est connu de tous.
— Roman policier ! Formidable ! 150 pages bien denses et le tour est joué ! Tu as une intrigue ?
— Il faut un cadre socio-professionnel bien marqué. Je pensais au monde de l’écriture, de l’édition, des critiques…
— Pas mal, la mise en abyme est un procédé efficace. Le polar devient roman à clefs. Tu présentes un premier jus ?
— Je n’ai rien pour l’heure…
Edmond marque un temps de silence.
— Nous sommes fin septembre. Je rends la copie pour le bac de philo. Ça ira ?
— Je vois avec le comité éditorial… On se retrouve la semaine prochaine.
Cette dernière phrase est-elle déclarative ou interrogative ? La finale, descendante, validant une décision ou montante, appelant une réponse ? Cette ambiguïté trahit la lassitude d’Edmond, son enthousiasme tiède à attendre, une année encore, un hypothétique polar censé renflouer la Maison. Alban, lui, se contente d’une mimique de salut militaire et quitte le bureau sans un mot, moyen pour lui de cacher le flou de ses intentions.
— Il va se remettre au travail… Oui, fin juin… Trop tardif ? La banque laisse six mois ! On est si mal ?... Bon… je vais tenter… mais de votre côté rappelez qu’avec lui c’est minimum 250 000 exemplaires assurés… Oui ! Oui ! Je vais tout faire pour qu’il boucle fin mars… dernière chance pour la Maison… Bordel ! Inutile de me le seriner  ! Vous croyez que cela m’amuse de renouer avec lui ?
La boîte a été rachetée par un PDG venu de l’agroalimentaire breton. Il veut s’offrir un panel d’investissements plus glamour que la charcuterie industrielle ou les abattoirs. Breton suidé, son surnom dans les bureaux, veut donner une image branchée à La Maison. Il veut surtout que les comptes se rétablissent.
— Le meurtre parfait se déguise en suicide ou en accident. Le choix est large. L’accident baignoire à Cloclo, est facile à réaliser.
— Ma parole, tu sembles avoir potassé le sujet… moi, je n’ai guère avancé.
— Disons que je t’épargne des recherches sur le Net, je débroussaille le terrain.
— Oui mais je préfère quand le débroussailleur est un thésard désargenté.
— Il n’était pas un thésard ! Mais un écrivain, un vrai. Gros con !
Furieux, Edmond quitte le bureau. Alban ne réagit pas. Il a dit une énormité. Pourquoi cette provocation gratuite ? Il n’ose se l’expliquer. Edmond a raison : le thésard était un grand écrivain, un nouveau Radiguet. Edmond revient. Il sent la cigarette.
— … c’est pourquoi tu vas mitonner un bon petit roman policier, concis, avec en plus une bonne rasade d’introspection pour contenter les lecteurs professionnels.
— Je vais voir…
Ce polar est mal parti. Alban est en panne d’inspiration. Où est l’obstacle ? Edmond l’ignore. Or seul un coup littéraire sauvera la Maison. Les dettes sont énormes, les banques renâclent, Breton suidé grouine. Alban lui doit bien cela.
Il s’était lancé dans une saga : exode rural du Champsaur à l’Oranie pour l’aïeul ; colonies, guerres et indépendances entre Imerina, Tonkin et Loyauté pour les héritiers ; retour en métropole, avec une petite-fille à la tête du FMI et son frère : chef de la mafia des casinos. Alban s’était perdu dans ces histoires entrelacées. Edmond lui présenta un jeune talent et la saga fut bouclée grâce à l’écriture à quatre mains avec Tadéo, c’était son nom.

Il s’appelait en fait Tadeusz, né à Białystok ville polonaise scarifiée par les rejets d’un combinat chimique et le souvenir de la Shoah. Sa grand-mère qui l’avait étudié, avant-guerre, chez les Visitandines, ne lui parlait que français. C’était son cadeau de Noël, disait-elle. Elle l’inscrivit à l’Alliance Française. À treize ans, il lisait Molière. À seize, il écrivait une nouvelle. Bachelier, il décrocha une bourse d’études à Paris. Il avait changé son prénom en Tadéo qui faisait plus latin, voire italien malgré de « d » unique. À la fin d’un cours, veille de week-end, il confia à son professeur le tapuscrit de sa nouvelle : Narcisse et le miroitier. Le vendredi suivant, il avait rendez-vous à la cafétéria du campus.
— Seize ans ! À peine ! Quel style ! Des jeux érotiques comme un chant païen. Le miroir brisé à force de sollicitation. L’artisan qui vient le remplacer. L’acte érotique partagé. L’amour esquissé. Quel débordement de sensualité !
— Vous vous êtes branlé ?
— Oui, j’avoue, dès la première description : celle du retour de colonie, vous retrouvez le miroir pour exploser « en secousses saccadées de spasmes et de sperme… »
— Vous avez repéré ces allitérations !
— C’est mon métier. Votre nouvelle est bien plus qu’un porno à lire de la main gauche et tombant à terre, la purge accomplie. Elle n’est pas que ça. J’en ai repris la lecture encore ce matin, pour être bien sûr.
— Êtes-vous sincère ? Vous êtes mon premier lecteur. Je vous fais confiance avec ce premier texte…
— Il y en a d’autres ?
— C’est une évidence, j’aime écrire, en français surtout malgré son orthographe… archéologique.
— Vous êtes libre samedi ? Je vous présenterai un ami éditeur. Avec votre permission, je lui donne une copie.

Le samedi suivant Tadéo est présenté à Edmond lors d’une séance de signature rue d’Hauteville, ils conversent dans le patio. Quelques invités devisent à voix basse avec parfois le tac-tac précis d’une paire de talons aiguilles sur le marbre de la cour.
— … grand prix de la nouvelle de l’Académie, clôture des dépôts, fin janvier. On a le temps de publier un recueil. Tu as d’autres nouvelles, je sais.
— Mais sont-elles du même niveau ? Je ne peux pas dire.
— Tu me fais tout lire, absolument tout, même les brouillons inachevés.
— Vous croyez ?
— Ce que j’ai lu est de la pépite la plus pure.
— Vous allez me publier ? Comment vous remercier ?
Edmond tremble en prenant la main du garçon. Il esquisse un mouvement vers ce visage de ragazzo, puis se ravise. Dans un réel effort pour se ressaisir, il se dit : « pas si vite, pas tout de suite… Ne gâche rien. »
Ils ratèrent le prix de la nouvelle. De peu selon certaines indiscrétions.
— Avec ton histoire d’ado homo, la papesse saphique, Gabrielle Gabert, ne pouvait pas voter pour toi. Quant au misanthrope autoproclamé depuis son ryad de la rue Heurtaut, Roland Surnya, sarouel de soie et narguilé à la Loti, il ne vote que pour les écrivains de son éditeur.
Paradoxalement l’échec au grand prix créa l’événement littéraire. Le lauréat était un besogneux de la plume soutenu par des solidarités rancies parmi le jury. La critique, au contraire, salua le talent d’un jeune écrivain au style, dru et musical à la fois, alors même que le français n’est pas sa langue maternelle. Tadéo devint la coqueluche des médias. Une photo de lui, façon Caravage, suffisait à pousser la vente en kiosque. Tadéo s’installa chez Edmond, rue de la Mouzaïa. Il termina sa licence même si jongler entre Sorbonne, studios télé et réceptions n’était pas aisé. Cela dura un semestre. Fin juillet, Tadéo était licencié ès lettres.
Pour fêter ça, on fit venir la famille de Pologne, grand-mère comprise. Celle-ci stupéfia le présentateur d’une émission dominicale en récitant par cœur la tirade de Bérénice :
« Le temps n’est plus, Phénice, où je pouvais trembler.
Titus m’aime, il peut tout, il n’a plus qu’à parler… »
En effet l’Europe slave avait été, avant-guerre, francophile. Fin des années 40, le pouvoir communiste relégua cette francophile suspecte comme sténo dans une conserverie. Elle résistait au bourrage de crâne en lisant et relisant les deux seuls ouvrages rescapés de la confiscation, par la police politique, de sa bibliothèque francophone. Un pressentiment inexpliqué l’avait convaincue d’acheter deux Maïakovski bien épais. Elle en avait découpé les pages intérieures pour y loger dans l’un : Les Lettres Persanes, dans l’autre : Romans et Contes. Ainsi masqués et placés en évidence au chevet de son lit, bernèrent-ils la censure. Le soir, elle lisait une page des Lumières pour se démaquiller l’esprit des inepties bureaucratiques du jour et lui appliquer une lotion nocturne triple effet : raison critique, liberté, tolérance. Le lendemain de l’émission, les ventes du recueil de nouvelles bondirent, de même les Montesquieu, Voltaire et même les contes pour enfants.

Edmond et Tadéo devinrent amants. On jasa. On déballa l’arsenal psychanalytique, la relation fils-père incestueuse, le complexe du mentor. La vérité était plus simple. Ils s’aimaient vraiment. Ils organisèrent une fête intime dans le parc du Mont-Royal à Chantilly : faute de maire, faute de curé, ils échangèrent les alliances sous une tonnelle fleurie. Un passage chez le notaire consolida leur union.

Avec le succès coulaient l’argent et l’alcool mondain puis quotidien. Tadéo avait l’ivresse solide : nul ne devinait son état éthylique, il ne titubait pas et restait attentif à la conversation. Ses yeux noir corbeau ne trahissaient pas la dilatation des pupilles. Dix-huit mois que Rimbaud réincarné n’avait rien écrit. Edmond lança un plan de sauvetage en trois phases. La première, durant un mois, consista à surjouer colère et insultes quand Tadéo revenait de ses bitures. Le second mois fut celui de la dépression : Edmond se gavait de télé, ne se lavait plus, portait des chemises tachées, mouillait sa braguette, bouffait du chocolat. La troisième phase fut la plus courte, une quinzaine de jours : Emond coupa les vivres, plus de virements sur le compte, plus de cadeaux : chemises, parfums, sorties… et abstinence. Tadéo demanda à partir en cure de désintoxication.
La clinique occupait un château Second Empire en bordure du canal de l’Ourcq. Un mois plus tard, Tadéo en sortait libéré. Le plaid à carreaux, la glacière, la verrine de sanglier, les fruits secs : Tadéo redécouvrait des plaisirs simples du pique-nique, du pain partagé, de l’eau aromatisée à la réglisse, bue au goulot, de l’amour en plein air, à l’ombre bruissante des peupliers.
— Je vais te présenter à Alban. Il est en panne d’inspiration. Une saga dont il ne sort pas. Cela te remettra à l’écriture. Ça te dit ?

Leur collaboration dura un an et demi. Écriture jusqu’à midi. Ensuite, activité amoureuse. En fin de journée dîner à la brasserie du quartier et, de retour passage du Caire, reprise du travail pour une paire d’heures. Leur relation était compliquée. Ils étaient amants, inévitablement. L’un cependant était salarié de l’autre : Alban était assuré que son nom seul figurerait en couverture. Par ailleurs Tadéo jouait le rôle d’intermédiaire. Le mercredi il retrouvait Edmond à la Mouzaïa, rendait compte de l’avancée des travaux, lisait les derniers passages. Edmond obsédé par le calendrier voulait une sortie mi-juin pour être dans la course des prix à l’automne.
En présentant Tadéo à Alban, Edmond savait que l’écriture ne serait pas leur unique activité. Mais il était sûr de Tadéo car après l’alcool et la déchéance humiliante, il y a eu la cure réussie, et l’apaisement retrouvé en bord de canal. Entre lui et Tadéo c’était devenu du granit. Qu’importe le cliché, Edmond n’avait aucun doute.
Tadéo reconnaissait qu’Alban assurait bien au lit et qu’il était un passionnant partenaire d’écriture. Mais Tadéo n’était pas amoureux. Avec Edmond c’était plus fort, intense, plus profond. Il ne trouvait rien d’autre que cette enfilade d’adjectifs convenus. Mais sans cela il n’y aurait pas eu le pique-nique réparateur. Aussi Tadéo se retint de s’en ouvrir à Alban d’autant qu’il avait sous les yeux un homme heureux.
Alban lui considérait que la double complicité littéraire et sensuelle tissée avec Tadéo avait fait éclore une relation appelée à durer.
En juin 2008, brutalement, redoutant de se justifier, Tadéo quitta Alban, sitôt le manuscrit achevé. Effondrement.

Alban se réfugia, pour y macérer entre dépression et addictions, au mas Fanès dans les Pyrénées catalanes. Un tabloïd publia un cliché : Alban hirsute, pantalon souillé, une bouteille de whisky en main.
Edmond vint l’en déloger un an plus tard. Train de nuit Austerlitz/Latour-de-Carol, dix heures dans un compartiment de six couchettes, quatre passagers au départ, couette et kit de nuit. La promiscuité avec les trois inconnus ne le gêna pas. S’endormir, lové au fond de la couchette, au rythme saccadé des boogies sur les rails fut même un beau moment de sérénité.
Arrivée à 7h51 : gare de style néo-alpin 1900, fermée, locaux techniques tagués, hôtel des voyageurs à vendre, quais d’herbes folles. L’endroit était sinistre. Il n’était pas là, Edmond dut commander un taxi.

Le clochard ne se leva pas de son fauteuil. Pas un mot. Pas un salut. Ça puait la pisse de chat. Un cendrier débordant de mégots, quatre cartouches de celtas, du whisky indien bon marché. Edmond ne dit rien, ignorant Alban il se résolut à nettoyer la pièce, faire la vaisselle, aérer, chasser les chats, sortir les poubelles. À l’étage il trouva une chambre pas trop sale comme la salle de bain. L’état du savon, sec et crevassé, lui fit penser qu’on ne montait plus se coucher ni même se laver à l’étage. Le soir ils dînèrent d’une boîte raviolis trouvée là et de pommes cueillies dans le verger attenant. Le repas terminé, Alban alla pisser dehors puis s’endormit dans le fauteuil. Edmond ne se voyait pas s’étendre sur le lit poussiéreux. Il alla dehors, sous un appentis. Il avait un duvet. Un des chats vint ronronner sur son ventre. Au petit-déjeuner, Edmond obtint un « merci » renfrogné. Au déjeuner, sur la terrasse face aux montagnes, Alban lui raconta les chats : Céline, les cigarettes : Malraux, l’alcool : Bukowski.
— Tu me dis pourquoi tu es là ?
— J’ai besoin de toi à Paris. Drac, Cheliff, Hudson, ta saga, est un succès. Des contrats à signer, plusieurs traductions en cours, comédie musicale en proet, conférence de presse pour fêter les 500 000 exemplaires, sponsoring avec Lamborghini.
— Quel rapport ?
— Aurais-tu oublié ? C’est un tracteur de cette marque qu’un des personnages introduit sur son domaine en Algérie.
— Et alors ?
— Les ventes de tracteurs ont bondi. Lamborghini veut te remercier, un cadeau…
— Je n’ai pas besoin de tracteur !
— Tu dois te douter, non ?
— Cette idée de tracteur italien vient de Tadéo, tu sais. Il sera là ?
— Il ne m’a rien dit.
— Ne mens pas !
— Tu veux la vérité ? L’année et demie passée Tadéo et toi à écrire à deux mains a été le moment le plus intense de notre vie à chacun. Le mercredi il venait me raconter votre semaine d’écriture et de baise. Il était fier de profiter de ton expérience. Les moments de baise étaient un cadeau en plus. Moi, cela m’a donné un regain de vigueur qui nous a étonnés puis enchantés. Mais tu as imaginé un autre avenir à votre relation.
— Parce que s’installer chez moi plus d’un an, écrire sur le même clavier, partager repas, chambre, salle de bains, chiottes, gel et capotes ce n’était rien que de l’ordinaire sans conséquence !
— C’était si extraordinaire au contraire que j’ai imaginé de vivre tous les trois. Tadéo a préféré trancher et partir le manuscrit achevé.
— Je ne te crois pas. Toi, vivre en « trouple » ! Tu es infoutu de supporter un partenaire trois mois d’affilée…
— Sauf Tadéo, il tient lui. Je tiens à lui, il tient à moi…
— Et moi je dis que tu le retiens comme un père qui ne voit pas son garçon grandir. Un père incestueux en plus.
— Qui est alors l’oncle pédophile ! Suffit ces délires. Il a rompu tout seul. Que tu le veuilles ou non.

Réception, Hôtel des Centraliens, rue Jean Goujon, l’adresse est prestigieuse, les salons plus vastes et luxueux que ceux de La Maison. Edmond joue l’éditeur modeste et s’éclipse à la fin des discours. On célèbre une œuvre et son auteur, Alban. Une curiosité de paparazzi excite les invités qui cherchent à deviner sous le smoking le clochard dépressif et alcoolisé vu dans la presse. Clou de la fête : Alban découvre, caché sous une housse, le coupé jaune vif. Applaudissements puis compliment par un communicant du constructeur. Alban reçoit la clef du bolide, prend place devant le volant pour la photo, remercie poliment, fait rire :
— C’est pas une méhari en plastique.
Tard dans la soirée, il l’aperçoit. Il a bu. Tadéo vient directement à lui :
— Alors on fête son succès. On apitoie le lecteur en chemise maculée de vomi et on réapparait déguisé en Mandrake. Joli coup de pub. Sans remords…
— Que cherches-tu ? Provoquer un scandale devant les invités ? La presse doit revenir ? Tu veux que je dise que j’ai eu un nègre ? Toi Tadéo le brillant, nègre du besogneux Alban !
— Pourquoi pas ! J’ai ma part sur cet argent qui te tombe dessus, sur cette bagnole, là dans la cour. C’est bien de moi l’épisode du Lamborghini. Deuxième partie : Cheliff, troisième chapitre : les mules et le tracteur. Tu vois, je connais !
— Nous nous aimions Tadéo. L’argent, le coupé seraient à toi si tu ne m’avais pas quitté, du jour au lendemain. Pourquoi ? Pourquoi ?
— Arrête, tu es très mauvais. On se croirait dans une sitcom brésilienne.
— Voilà la clef du coupé. Je n’en veux pas. Là où j’habite ce bolide n’a pas sa place.
Alban retourne à son hôtel. Place Blanche, son smoking attire les rabatteurs de boîte à strip-teases. Il répond qu’il est gay. Il pense terminer la nuit chez Yanko, place Clichy, quand son téléphone vibre. C’est Edmond.
— Alban ? Tadéo vient de se tuer, il y a une heure, un accident avec le coupé, ton coupé.

Il n’est pas allé aux obsèques. Il s’est retiré au mas Fanès. Il a vu chez le buraliste de Bourg-Madame, l’affiche d’Ici Paris. Déchirant ! Edmond pleure Tadéo. Mauvaise photo d’Edmond effondré sur le cercueil. En médaillon : le coupé jaune broyé d’une part, un portrait de Tadéo, d’autre part, image d’archives, il est très beau. Sa messagerie sature : des journalistes… pour un entretien… savoir si le coupé lui appartenait… s’il savait Tadéo ivre… une tribune pour se défendre, se justifier… il doit cela à ses lecteurs… Alban choisit de tout ignorer. Y compris le regard inquisiteur du buraliste.
Travailler, jour et nuit, la nuit surtout. Finis alcool et psychotropes. Discipline hygiéniste, lever à cinq heures, brève collation, écriture jusqu’à onze, toilette, ménage, puis déjeuner et promenade de deux heures. Retour au clavier de seize à dix-neuf. Dîner. Relecture du travail de la journée. Vingt-deux heures : musique. Bach, Ravel, Messiaen, le saxo d’Archie Shepp ou encore, extase infinie, Barbara. Le samedi : courses et bain aux Escaldes. Il a laissé tomber le polar. Il tournait en rond. Il a une autre idée.
23 mars 2008 : Pâques est tôt. La neige couvre les crêtes. Le lundi 24, Alban prépare son manuscrit et l’empaquette avec soin. Il rédige une lettre d’explications.
«...Plus de polar. J’ai pensé plus intéressant de travailler une autofiction. C’est à la mode. Elle se déroule toujours dans le monde de l’édition. C’est donc aussi un roman à clefs. Je te laisse découvrir. Pas de christianisme social à la George Sand, ni de panthéisme à la Giono, peut-être du cynisme désabusé à la Montalbán. Mais de La Croix au Canard en passant par Télérama, le Figaro, le Masque et la Plume, l’Obs et tous les autres, chacun trouvera matière à commenter, à faire la fine bouche gourmande ou au contraire à ciseler l’éloge hypocritement laudatif. Le titre : Un coup éditorial. Je reconnais que j’ai fait mieux, ce n’est pas le Nom de la Rose (que j’aurais aimé écrire un tel bouquin !) mais à sa manière il devrait faire son effet, j’en suis certain. Nous sommes fin mars. Le délai est tenu. Pour les questions financières voir désormais avec mon expert-comptable, Ange-Denis Kouamé à Font-Romeu… »
Alban joint la lettre au manuscrit. Le mardi 25 mars, à la poste de Bourg Madame, il demande un affranchissement recommandé avec suivi.
— Le courrier devrait arriver dans un délai de trois jours, c’est à cause du suivi.
La postière prend un air complice et baissant la voix au plus près de l’hygiaphone :
— Bientôt, j’aurai à passer commande à la Maison de la Presse ? Je suis curieuse…
— C’est un nouveau texte, c’est vrai. Mais il doit être accepté avant de..
— On refuserait de vous publier ?
— Ma carrière est derrière moi. Et je ne suis pas maître des parutions…
Trois jours : autant se laisser aller. Depuis la poste, il passe la frontière à pied. Au Supermercats Bonpreu il s’offre un Laphroaig, puis détour par le Hierba-shop. Au lieu de rentrer, il décide gagner la plaine : il veut voir la mer. Vingt minutes plus tard une opportunité le détourne de son projet : la pancarte de St Thomas les bains est une invitation à laquelle il cède sans hésiter. Les thermes sont au fond d’un canyon taillé dans le schiste. Il trouve maillot, serviette et peignoir à louer à la réception. Grand calme malgré le torrent qui se fracasse, en contrebas, sur un seuil de rocs. Il est dans le bain à remous, l’odeur du soufre ne le gêne guère. Un couple de garçons est allongé sur des Chiliennes. Le plus brun des deux ravive des souvenirs. Alban a devant lui ce qu’il aurait pu vivre avec… Larmes, mêlées à l’eau bouillonnante du spa… Pourquoi a-t-il recommencé à boire ?... Connerie que de lui avoir donné la clef du coupé !... Culpabilité, tu me tiens… Alban regarde la route en encorbellement. À quelle hauteur ? Vingt ? Trente mètres ? Il voit le toit des voitures dépasser du parapet sauf sur une section d’une dizaine de mètres le long de laquelle le muret, effondré, est remplacé par de simples rambardes provisoires.
Mercredi 26 mars 2008 : démarches chez l’assureur, à la banque à Bourg-Madame, chez le comptable et les services des impôts à Font-Romeu, enfin chez Me Pujol, notaire à Saillagouse. De retour au mas, il se met au clavier, le texte est assez rapidement rédigé, pas de difficultés. En revanche il passe une bonne heure pour trouver l’astuce permettant de différer au lendemain seize heures l’envoi du courriel. Dans la soirée Alban ouvre le Laphroaig aux effluves camphrés. Il relit quelques sonnets de Jean de La Ceppède :
« L’Autel des vieux parfums dans Solyme encensé,
Fait or' d’une voirie un Temple vénérable,
Où du Verbe incarné l’Hypostase adorable
S’offre très-odorante à son Père offensé… »
Puis, sur le tourne-disque vintage, un 33 tours : Fauré par Camille Mauranne. S’y ajoutent les volutes de cannabis.
« Le long du quai, les grands vaisseaux,
Que la houle incline en silence,
Ne prennent pas garde aux berceaux,
Que la main des femmes balance… »
Jeudi 27 mars 2008 : lever tardif. L’alcool de la veille a été généreux. Douche. Canadienne à carreaux, jean usé, chaussures de marche. Devant la glace, il se trouve bien. Il porte beau les rides, le poivre et sel, la veste flatte la carrure. Alban sourit. La clef du mas est placée sous le pot d’agapanthes. Avec la méhari il pousse jusqu’à Llo. Il déjeune au jardin d’Allione. Lièvre au chocolat, grand classique de la cuisine catalane. Les Français en sont au dessert quand la clientèle espagnole arrive à son tour. Il reprend la route vers 15h30 : port de Llo, Eyne, col de la Perche, Mont-Louis puis à partir de Fetges descente sinueuse vers la plaine, vers la mer…

Jeudi 27 mars 2008 au matin, Edmond trouve sur son bureau, une enveloppe épaisse. La mention : strictement personnel, a dissuadé la secrétaire de passer outre. À l’intérieur une lettre d’Alban et une seconde enveloppe scellée par de l’adhésif de déménagement. La lettre l’interroge : pourquoi cette référence au Nom de la Rose ? L’ouverture de la seconde enveloppe apporte la réponse. Un par-um d’amande amère s’en exhale lui rappelant la colle Cléopâtre qu’il utilisait en classe. Il la humait, la sniffait comme, bien plus tard, une fiole de poppers. Mais il n’était jamais allé jusqu’à en manger comme certains. L’occasion se présente d’y goûter. Occasion providentielle se dit-il. Plus rien à espérer. Son métier d’éditeur est devenu infernal avec l’arrivée de Breton suidé. La Maison n’est plus qu’une machine à atteindre des objectifs, les nullissimes romans pour adolescentes Collection Jennyfer, publication jeunesse loi de 1949 font un tabac, lui est écarté du salon de Francfort, du lancement des premiers romans. À cela s’ajoute le vide affectif et ce dossier découvert dans un tiroir. Pourquoi Tadéo n’avait-il rien dit ? Alban savait-il ? Questions qu’il mâchonne jour et nuit. Il va jouer le jeu, comme dit l’autre cela va faire de l’effet. Une fois seul à la pause déjeuner, il lance, mains gantées de latex, la copie, puis nettoie les rouleaux à l’alcool, de même la vitre d’exposition et les bacs. De retour au bureau, il remet l’exemplaire du manuscrit à la secrétaire.

— C’est le dernier Alban. Demandez son avis à De Poort. C’est urgent. Si possible pour demain midi. J’ai l’original Je m’y replonge. Qu’on ne me dérange pas.

Dans une lettre détaillée Edmond raconte la médiocrité de sa fin de carrière, la plaie toujours vive depuis la disparition tragique de Tadéo et son remords d’avoir laissé Alban endosser une responsabilité qui ne lui revenait pas. Pour être bien sûr de ne pas se défiler au dernier moment, Edmond confie la lettre à poster à la secrétaire sur le départ. Il commence alors à lire l’original du manuscrit. Rapidement les premiers symptômes apparaissent : Edmond est rassuré. Il est 16 heures passées de quelques minutes.

L’Indépendant (édition du vendredi matin 28 mars 2008)
Alban, tragique disparition
Hier vers 16 heures, la méhari d’Alban, a quitté la route dans les lacets dominant les thermes de St Thomas les Bains. La voiture s’est écrasée en contrebas de l’à-pic non loin du guichet d’entrée. Alban est mort sur le coup. Un courriel de la victime parvenu à la rédaction en envoi différé, à l’heure même de l’accident, confirme la thèse du suicide. Alban revient sur la mort de son amant Tadéo dans un accident en Lamborghini. Les deux hommes s’étaient disputés à propos des royalties générées par la saga Drac, Cheliff, Hudson. Mais ce contentieux financier pesait moins que le passif passionnel. En effet Tadéo entendait rester fidèle à l’éditeur Edmond, son mari. Alban ne s’en remit pas. En donnant la clé du coupé à Tadéo, qui était ivre, Alban savait ce qu’il faisait.

Le Monde (édition du vendredi soir 28 mars 2008)
Double suicide dans le monde des lettres
Par courrier reçu ce matin, Edmond, éditions La Maison, fait part de son suicide au cyanure, hier après-midi, comme dans Le Nom de la Rose.
Edmond avait pour amant Tadéo, jeune écrivain prometteur. Sa mort dans un accident l’avait brisé. Edmond en tenait Alban responsable : le coupé conduit par Tadéo lui appartenant. Plus tard il découvre un dossier médical. Tadéo souffrait d’une pancréatite aiguë. Cette maladie fatale lui dicte ces mots au revers d’une ordonnance : c’est fichu, je vais écourter tout ça. Pour des motifs désormais impossibles à connaître, Edmond n’en informe pas Alban.
Edmond a fait aimer les récits du Malien Touré Bara, la poésie de Rosa Soulié, l’œuvre d’Alban. C’est en lisant son dernier manuscrit, empoisonné au cyanure, qu’Edmond, conscient du piège tendu, s’est suicidé. Cette complicité avec son meurtrier met fin à une collaboration de trente ans. Enfin un courriel reçu par notre confrère L’Indépendant, a décidé la gendarmerie d’Olette à rechercher Alban. Son corps a été retrouvé dans un ravin, sa méhari a quitté la route en un endroit dépourvu de parapet. Le suicide est confirmé.

Communiqué
La Maison publiera fin juin Un coup éditorial roman posthume d’Alban.
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