Un contrat

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Je voudrais ne jamais dormir pour vivre plus ! Je voudrais éterniser les journées pour pouvoir lire, bouger, apprendre, cuisiner, aimer, jouer, écrire... Puis, simplement, prendre le temps.

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Je m’appelle Jean-Sébastien de Percherauld. Certains de mes voisins me croient noble, chômeur, héritier, parieur. Ou joueur de poker. Il est vrai que j’ai le sang-froid nécessaire pour exceller dans cette discipline dont j’ignore pourtant les règles.

Ils croient que je ne travaille pas. Je ne semble ni riche ni pauvre, je parle peu, je pars parfois en voyage. Je n’aime pas particulièrement entretenir le mystère, mais je n’aime pas trop mentir non plus. Alors, souvent, je me tais.

Mais si vous, vous me le demandez, je veux bien vous répondre.

Je suis tueur à gages.

Je sais ce que vous pensez. La plupart de mes confrères sont des bras-cassés. Ils remplissent des contrats ridicules pour des sommes ridicules, de manière ridicule. Ce sont de petits bandits, des abrutis violents et avides, incapables de comprendre qu’un portable ça se piste, qu’une conversation ça s’écoute, que des dépenses immodérées ça se remarque et qu’un complice ça parle. Beaucoup travaillent comme des brutes, ne peuvent résister à la tentation idiote de cogner avant et de se vanter après. Aux procès, ils ont l’air de demeurés aux têtes patibulaires (ce qu’ils sont, en fait), et leurs avocats plaident une enfance difficile, le manque de soutien sociétal, voire un faible QI. A leurs côtés, dans le box des accusés, les veuves éplorées ou les associés indignés jurent sur l’honneur qu’ils n’ont jamais voulu ça, que ces malfrats ont tout compris de travers et sur ce dernier point, on est souvent tentés de les croire.

Je ne suis pas comme eux.

Je suis un professionnel. Je ne négocie pas d’affaires macabres dans de sordides bars. Je n’ai pas d’attirance particulière pour la violence, je n’ai pas de casier judiciaire. Je ne bois pas. J’ai une vie stable, presque rangée. Peut-être pas beaucoup d’empathie, peut-être pas beaucoup de morale non plus. Et alors ? De nos jours, qu’y a-t-il de moral à jouer selon les règles que cette société individualiste, capitaliste, anti-écologiste, semble nous dicter ? Avez-vous seulement essayé d’y résister, de changer les choses ? Non. Passivement, vous avez suivi le mouvement, ou vous avez choisi de fermer les yeux. Vous vous indignez peut-être ponctuellement, hypocritement, au coin du zinc ou à un dîner de famille, mais en acceptant de jouer dans cette cynique entreprise qu’est notre monde, vous en cautionnez les règles, parce que vous savez que vous êtes impuissant à les changer. Je ne vous juge pas : vous essayez de survivre. Moi aussi. Je suis juste plus lucide que vous et cela me permet de gagner ma vie infiniment mieux que vous. Mais ne soyez pas jaloux. Nos vies sont différentes.

Je n’ai plus de famille. Pas d’associé, pas de confident. Ni collègue, ni copain. C’est mieux comme ça.

Mais j’ai une amie. Sylah ne demande jamais où j’ai grandi, si j’ai eu un chien, si j’ai eu une enfance heureuse, ou une enfance tout court. Elle ignore que mon père était diplomate, que ma mère jouait à la pute durant ses absences, qu’à la maison se côtoyaient parfois à la même réception ministres et bandits. Elle sait que si je ne lui présente jamais mes conquêtes c’est parce que je me lasse vite des femmes et de leur perpétuel jeu de séduction. Elle connait mon amour pour la musique de Bach, hérité de ma mère et mon aversion pour les émissions de divertissement. Notre relation est basée sur le respect : à demi-mot, c’est le maître-mot. Elle respecte mes secrets, je respecte ses silences : notre amitié respecte nos solitudes respectives tout en leur accordant des trêves apaisantes.

Je travaille peu, mais bien. Mes victimes n’ont pas le temps de comprendre ce qui leur arrive et je reste persuadé que c’est un cadeau inestimable que je leur offre. Je leur évite la douleur, les affres de la maladie, l’angoisse des derniers instants que le temps, faisant son œuvre, ne manquera pas de leur apporter, un jour ou l’autre. Cela vous indigne, je le sais. Mais c’est de la mort dont vous avez peur. Elle est pourtant inéluctable et c’est un fait dont je ne suis pas responsable. Ne tirez pas sur le messager.

J’ignore pour quelle raison la cible est la cible, et cela m’est égal. Le boulot doit être fait. Je ne sais pas qui m’emploie, et je ne veux pas le savoir. Je sais juste que ces gens-là aussi sont des professionnels, ça me suffit.

La partie la plus importante de mon travail s’apparente à un boulot de détective. J’enquête sur la cible, ou plus particulièrement sur ses habitudes. Ce n’est pas difficile : je suis assez observateur, plutôt discret et j’ai beaucoup de temps libre. Et tout le monde a des habitudes, même ceux qui s’en défendent. Vous avez déjà remarqué ? La nature humaine est incroyablement prévisible. Ca m’arrange.

Cette fois, je n’ai pas eu besoin d’enquêter.

Je connais ses habitudes depuis longtemps, déjà : c’est la photo de Sylah qui est apparue la dernière fois que j’ai ouvert un fichier pour le boulot. C’est elle que je dois à présent éliminer.

Je vous mentirais si je vous disais que je n’ai pas été surpris. Mais j’ai été honnête avec vous depuis le début, alors autant continuer. J’ai réalisé que j’en savais très peu sur elle, mais que je connaissais l’essentiel : elle me comprenait, m’apaisait, me faisait rire, aussi, souvent ; j’avais infiniment d’estime pour la femme et l’amie qu’elle était. Je n’avais jamais eu besoin d’en savoir plus.

Puis j’ai compris que cette vérité était devenue obsolète.

Ma seule amie.

Qu’auriez-vous fait ? Réfléchissez.

Auriez-vous tout plaqué, rendu les armes, anticipé votre retraite, changé vos plans et votre identité ? Oui, avec un compte offshore fourni comme le mien et un pied-à-terre fiscalement paradisiaque dans le Pacifique, ç’aurait été possible. Peut-être. Mais qu’est-ce que ça aurait changé ? Vous auriez quand même perdu votre amie, au propre comme au figuré. Etes-vous naïf au point de croire que si vous n’aviez pas rempli le contrat, personne ne s’en serait chargé à votre place ?

Si vous aviez un peu de cran, vous auriez envisagé de négocier avec les commanditaires – en vain, soyez réalistes. Ces gens-là ne font pas dans le caritatif : c’est votre tête qui serait tombée. Littéralement.

Auriez-vous prévenu votre victime -votre amie ? Violant votre accord implicite, vous auriez dû tomber le masque pour exiger la réciproque. Vous auriez alors découvert sa part d’ombre, ce que cachaient ses silences et les portes qu’elle ne vous avait jamais ouvertes. Vous auriez su pourquoi quelqu’un en voulait à sa vie. Vous pourriez même vous persuader que, dénouant les fils d’une intrigue qui vous dépasse, vous auriez déjoué le complot des méchants commanditaires et sauvé votre gentille meilleure amie. C’est tentant, comme scénario, et héroïque. Mais réfléchissez deux minutes. Dans cette affaire, il n’y a ni méchants ni gentils, il n’y a qu’un business à mener. On n’est pas dans un film.

Il est plus facile de penser que vous vous seriez plutôt rendu à la police, et, pensant vous racheter, avoué vos crimes passés. Demander pardon, pourquoi pas ? Ce ne sont que des paroles, ça n’implique rien. Mais auriez-vous réellement troqué votre avenir ensoleillé pour l’ombre d’un pénitencier ? Soyez sérieux. A qui voulez-vous faire croire ça ?

En vérité, vous n’auriez certainement rien fait. Paniqué, tétanisé, vous auriez fondu en larmes devant cette farce cruelle que vous aurait réservé « la vie », ou laissé exploser une colère aussi impulsive qu’inutile. Vous auriez peut-être pensé que votre dieu vous punissait ainsi pour les crimes que vous auriez commis. Vous auriez vécu le doute, l’angoisse, l’insomnie. Le remords, aussi, peut-être. Mais on ne peut pas réfléchir ni agir efficacement dans ces conditions-là, ça au moins vous pouvez le comprendre.

Oui, beaucoup d’entre vous auraient probablement paniqué.

Moi pas. Je tire. Elle s’effondre. Je suis un professionnel, je vous dis.

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