Un cœur (qui n’est plus) à prendre

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S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

Sarah avait quitté son petit bout d'île pour la métropole qu'elle ne connaissait qu'à travers les images des journaux et reportages télévisés. Elle n'y avait jamais mis les pieds auparavant. Enfant, elle devait rejoindre une vieille tante qui vivait à Paris pour y passer quelques jours de vacances, au moment des fêtes de fin d'année. Elle était excitée à l'idée de contempler la Tour Eiffel scintillant au milieu de la nuit, les vitrines animées des grands magasins et les flocons qu'elle rêvait de toucher, enfin, pour de vrai. Ceux de sa boule à neige qui tournoyaient sur Montmartre ne lui suffisaient plus. Finalement, le voyage n'avait pas eu lieu et Sarah n'avait jamais quitté sa Guadeloupe natale. Mais, la jeune femme n'était pas triste. Elle mesurait la chance qui était la sienne de vivre dans l'un des endroits les plus magnifiques que la Terre recensait. Son petit coin de paradis à elle. La jeune fille portait son île-papillon autour du cou, un porte-bonheur qu'elle arborait fièrement et dont elle ne se séparait jamais, depuis qu'elle l'avait reçu, le jour de son baptême.

Sarah était une étudiante brillante qui réussissait tout ce qu'elle entreprenait. Son bac en poche avec mention et la réussite au concours d'entrée lui ouvraient grand les portes de l'école d'infirmières. Un rêve. Aussi loin qu'elle s'en souvienne, c'était son rêve de petite fille. Aider les autres, les écouter, les accompagner dans la maladie et les soigner. Enfant, elle passait son temps libre à guérir les petits bobos de ses jouets, le stéthoscope dans une main et la trousse à pharmacie dans l'autre. Elle possédait la panoplie complète de la parfaite petite infirmière. Elle revêtait son uniforme blanc que sa marraine lui avait offert pour son huitième anniversaire. Elle adorait se regarder habillée ainsi dans la glace de la salle de bains. Elle avait l'impression de se transformer en une super-héroïne aux pouvoirs magiques de guérisseuse. Elle installait, avec toutes les précautions d'usage, ses malades imaginaires sur le vieux canapé en rotin du salon de jardin. La salle d'attente de son cabinet plongeait ses petits patients dans les eaux chaudes de la mer des Caraïbes. La vue était grandiose. Sarah ne se lassait jamais du paysage qu'elle contemplait chaque matin en ouvrant grand les volets de sa chambre. La fillette administrait à ses poupées des médicaments ronds et colorés au goût sucré, auscultait ses peluches, manipulait les seringues avec délicatesse et collait des pansements rigolos sur les coudes et les fronts cabossés. Elle veillait sur chacun de ses petits patients, à tour de rôle, à leur chevet. Elle prenait ce jeu très au sérieux. Dix ans plus tard, ce jeu deviendrait sa réalité. Contrairement à beaucoup de copines de son âge qui avaient changé de voie en grandissant, Sarah, elle, n'en démordait pas. Fidèle à ses rêves de petite fille, elle se donnait les moyens de concrétiser ses ambitions.

En plus d'avoir une tête bien faite, Sarah était une sublime jeune fille. Le fruit d'un métissage réussi, entre une maman créole dont elle hérita de la crinière sauvage et un papa originaire de la métropole, aujourd'hui disparu. De son père, elle avait reçu en offrande un regard aux eaux turquoise qui invitait volontiers à y plonger. Sa peau avait la couleur et le goût d'un miel aux reflets ambrés, savamment dosé et savoureux. La jeune femme aurait pu participer aux concours de miss ou bien défiler sur les podiums des plus grandes capitales de la mode, de New-York à Milan. Mais cet univers de strass et de paillettes ne l'intéressait pas. Altruiste, elle préférait se sentir utile aux côtés de ceux qui en avaient le plus besoin et soigner leurs maux. Pour accomplir son rêve, la jeune fille devait, comme des dizaines d'autres étudiants insulaires, quitter son archipel baigné de soleil pour la grisaille de la métropole. Dès qu'un enfant quittait le pays, les locaux prenaient plaisir à exagérer les aléas climatiques de la météo hexagonale, espérant ainsi le retenir. Sarah savait les sacrifices que sa mère consentait en l'envoyant à 7 000 kilomètres de là. Cinq bouches à nourrir, matin, midi et soir, avec son maigre salaire, restaient à la maison. Cela faisait deux ans que Sarah avait posé ses bagages à Bordeaux, loin des siens. Elle n'avait pas embrassé ses petits frères depuis le jour de son départ. Les appels vidéo qu'elle passait chaque semaine lui montraient que sa tribu grandissait bien. A chaque fois qu'elle raccrochait, l'aînée de la fratrie effaçait une larme naissante au coin de l'œil. Sa famille lui manquait terriblement. Sarah entamait sa dernière année de formation et serait bientôt diplômée. Fière, sa mère prévoyait de célébrer sa réussite à son prochain retour à la maison. En attendant, l'étudiante n'était pas seule. Elle s'était construit une famille de substitution. Elle partageait son appartement dans la périphérie de la ville avec deux amies rencontrées sur les bancs de l'Institut de Formation en Soins Infirmiers.

Pour financer ses études et soulager le budget familial serré, comme beaucoup de ses camarades de promotion, la jeune femme travaillait quelques heures, ici et là, malgré les cases d'un emploi du temps déjà bien remplies. En fonction des périodes de l'année, Sarah enchaînait les petits jobs d'étudiants, souvent précaires. Hôtesse de caisse. Baby-sitter. Réceptionniste dans des hôtels ou barmaid dans des pubs le week-end. Dans ces bars de nuit, beaucoup d'hommes lui tournaient autour. Elle était le miel qui attirait, sans qu'elle le veuille, des essaims d'abeilles. Aussi bien des garçons célibataires que des hommes mariés qui n'avaient aucun scrupule à tromper leurs épouses restées à la maison à veiller sur les gosses endormis. C'est là, derrière son comptoir, qu'elle rencontra Romain, au milieu de sa bande de joyeux copains. Entre les deux, cela avait tout de suite collé. Le jeune homme, futur avocat en droit des affaires européennes, avait réussi à la faire rire entre deux tournées de bières. Malgré des études exigeantes, l'étudiant ne se prenait pas au sérieux. Surtout en ces samedis soirs, véritables sas de décompression dans des semaines de révisions interminables. Pour ne rien gâcher, le garçon avait un physique avantageux. Un beau brun aux yeux en amande, couleur noisette. Un régal pour la gourmande Sarah qui le dévorait et pas seulement du regard. Tous deux, filaient le parfait amour depuis bientôt quatre mois.

Bien que Sarah ne soit plus célibataire, certains prétendants s'accrochaient encore à l'espoir de la conquérir. C'était le cas de Jonathan. Ce trentenaire était l'un des patients dont la jeune femme s'était occupée durant l'un de ses stages. Le jeune malade avait été immédiatement intrigué par sa jolie soignante. Quelque chose en elle l'attirait. Il ne savait pas l'expliquer car Sarah n'était pas du tout son genre de filles. Durant sa longue hospitalisation, Jonathan s'était attaché à elle. Très vite, il s'était confié sur ses nombreuses conquêtes et lui avait fait part des déceptions amoureuses qui allaient de pair. De ses femmes qui disparaissaient de sa vie aussi vite qu'elles y entraient. Sarah n'ignorait rien de Noémie, la blonde parisienne aux yeux verts perçants de chatte indomptable à Erin, la rousse Irlandaise à la peau diaphane parsemée de tâches délicieuses et de grains de beauté. Le scénario de chaque histoire s'achevait de façon identique. Une même fin inéluctable. Volatilisées, sans laisser la moindre trace, ces jeunes filles abandonnaient Jonathan, lui laissant pour seules compagnies, son chagrin et les quelques souvenirs d'une relation éphémère. Le jeune homme choisissait avec précision les adjectifs qu'il utilisait pour décrire chacune d'elles, le plus fidèlement possible. Jonathan appréciait les détails et les mots, avec lesquels il prenait plaisir à jouer. C'était ainsi qu'il parvenait à conquérir ces filles, pensait Sarah. Le garçon était un charmeur, un beau parleur qui aimait séduire. Et il en jouait. Il n'était pas particulièrement beau garçon mais il avait un charme certain qui ne laissait pas indifférent, un petit truc dans le regard qui captivait.

Dès le départ, la jeune infirmière avait prêté une oreille attentive à chacune de ses romances. Elle savait que cela faisait partie de son travail et de la thérapie de son patient. Le pauvre garçon semblait perturbé par l'enchaînement de ses désillusions amoureuses. Sarah était une épaule solide et stable sur laquelle il pouvait prendre appui. Mais, si la jeune femme avait à cœur de soutenir son malade, elle éprouvait un certain malaise à entrer dans son intimité. Elle le lui avait dit au détour d'une nouvelle confidence. Jonathan l'avait écoutée et semblait avoir compris son trouble. C'était un garçon intelligent. Il ne voulait pas heurter sa belle soignante dont il s'était épris, peu à peu. Il ne souhaitait pas précipiter les choses non plus. Il se souvenait de ce vieil adage qui disait que tout vient à point à qui sait attendre. Il devait apprendre la patience, gage de sa récompense future. Avec Sarah, il espérait, enfin, conjurer le sort d'un passé amoureux désastreux. Il se sentait de mieux en mieux à ses côtés car la jeune femme parvenait à soigner ses maux. Grâce à elle, il reprenait espoir et confiance en lui. Il retrouvait, peut-être même, confiance dans la gent féminine.

Le jeune homme écrivait à Sarah de longues lettres d'amour qu'il gardait secrètes, la surnommant, Mon papillon des îles ou Mon oiseau du Paradis. Il lui promettait de l'aimer comme personne, de l'emmener en voyage dans des contrées lointaines, de faire d'elle la plus heureuse des princesses. Il imaginait leur vie, la famille qu'ils fonderaient, la maison qu'ils bâtiraient. Il vivait dans l'illusion de son monde tout en sachant pourtant que Sarah n'était plus un cœur à prendre. La bague de fiançailles qu'elle portait à l'annulaire gauche était la preuve d'une passion amoureuse qui la faisait vibrer. Mais le garçon croyait en ses chances. Une fois, il s'était aventuré à une caresse, un geste furtif que Sarah avait repoussé aussitôt. Il lui avait paru qu'elle avait rougi. Il s'accrochait à cet espoir. Sarah, elle, ne voulait pas le blesser. Elle savait son patient si fragile. Mais, elle refusait de lui laisser croire à l'éventualité d'un amour. Pourtant, le garçon était sûr d'arriver à ses fins. Comme toujours. C'est ce qu'il écrivait dans ses courriers cachés, convaincu de conquérir, tôt ou tard, le cœur de sa jolie infirmière.

Les choses sérieuses s'accéléraient entre Sarah et Romain. Le jeune couple envisageait de s'installer ensemble en septembre prochain. C'est dans la zone portuaire que les deux tourtereaux concentraient la recherche de leur appartement. Un petit deux-pièces cosy avec vue sur le fleuve. Même si la vue n'avait rien à voir avec celle de sa maison familiale, elle serait parfaite. Sarah était, certes, triste de se séparer de ses copines de colocation mais l'idée de construire son petit nid douillet avec Ro l'excitait joyeusement.

Après plusieurs semaines, les soins de Jonathan s'achevaient. S'il devait poursuivre son traitement médicamenteux, il pouvait reprendre le cours normal de son existence. Il se sentait mieux et semblait armé pour affronter, de nouveau, le monde extérieur. Avant de quitter le service de Sarah, le jeune homme lui remit un foulard aux effluves parfumés et un joli bracelet en argent. C'était sa façon à lui de la remercier pour son dévouement à ses côtés. Sarah refusa son cadeau. Jonathan avait insisté et avait su trouver les mots qui l'avaient touchée. Sarah accepta, finalement, sa délicate attention. Il lui promit de repasser la saluer dès qu'il en aurait l'occasion. Jonathan était un patient singulier qui ne la laissait pas indifférente. Durant ces quelques semaines, elle devait reconnaître qu'elle s'était attachée à lui. Il l'avait senti et voulait croire à cette vérité. De retour chez lui, Jonathan continuait à lui écrire des lettres dans lesquelles il lui avouait la folie de son amour. Il lui disait qu'il ne supportait plus d'être éloigné d'elle, que chaque jour passé sans elle, était un atroce supplice. Il continuait à garder précieusement son courrier. Il disposait soigneusement chacune de ses missives dans une boîte en cuir qui en contenait plusieurs centaines.

De leur côté, Romain et Sarah avait déniché leur appartement de rêve, le long des quais. Un bien rare selon l'agent immobilier, qu'ils occuperaient avant la fin de l'été. Un dîner romantique et une belle nuit d'amour s'en étaient suivis. Mais, cette soirée magnifique faisait déjà partie de leur passé. Romain, aujourd'hui, pleurait sa fiancée et son bonheur perdu à jamais. Le jeune avocat et sa jolie infirmière ne vivraient pas sous le même toit. Jonathan avait réussi à conquérir le cœur de Sarah.

Le jeune homme avait tenu promesse et était revenu voir sa belle soignante, le regard empli de désir. Sarah lut-elle la haine dans ses yeux quand elle le repoussa ? Tout alla très vite. L'amoureux éconduit lui arracha son pendentif porte-bonheur. Elle hurla quand il la gifla, tomba sous la violence du coup de poing qui suivit. La jeune femme ne put lutter quand il s'écroula sauvagement sur elle, les yeux révulsés. Jonathan s'acharna, possédé. Il menait son rite tel un sorcier chaman en transe. Hors de contrôle. Le médecin légiste dénombra plus d'une trentaine de coups de couteau au niveau du thorax de la victime alors que le premier lui fut fatal. Jonathan avait sombré, à nouveau, dans sa folie meurtrière. Mais cette fois, c'en était fini. Les gardiens de l'hôpital psychiatrique avaient donné l'alerte. A leur arrivée, les policiers trouvèrent le meurtrier en état de sidération aux côtés du cadavre, l'arme et le cœur de Sarah arraché, à ses pieds.

Les policiers retrouvèrent chez lui toutes les lettres rangées dans la chronologie d'une existence chaotique, des messages aux tons vindicatifs consignés dans des écrits noircis d'atrocités. Il y expliquait les démons qui l'habitaient, ses espoirs et ses désillusions. Jonathan tenait des propos incohérents. Absurdes. Il n'épargnait aucun détail sur les disparitions de ces femmes et les crimes qui suivirent. Malade, Jonathan tuait d'amour. Il ne supportait pas d'être éloigné de celles qu'il aimait ni d'être abandonné, alors qu'il l'avait été si souvent. Cela commença dès sa naissance, lui, le rejeton dont la mère ne voulait pas. A peine l'accouchement terminé, elle se débarrassait de ce paquet encombrant. Jonathan avait fini par retrouver sa génitrice et se venger. Une vengeance cruelle qui fut son premier crime. Le premier d'une longue série. Dans un album photo, les policiers découvrirent les clichés macabres qui illustraient ses aveux criminels. Jonathan prenait plaisir à immortaliser ses œuvres. Une dernière boîte cachait les trophées de ses crimes. Des étoffes et des bijoux que les familles des victimes identifièrent avec certitude ; ceux-là même que Jonathan offrait à chaque nouvelle conquête.

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JAC B · il y a
Une histoire terrible dont on devine assez tôt que la pathologie doublée de son comportement envers Sarah conduirait Jonathan au crime. C'est bien écrit, bonne continuation Alex.