Un cœur gros comme ça

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De Madame de La Fayette à John Green, je lis de tout, tout le temps. J'adore voyager dans l'imaginaire d'un autre. Et je fabrique, au fur et à mesure, un imaginaire qui me correspond. J'espère  [+]

Un nuage de souffle chaud le devançait, ses mains gantées chaudement tentaient de se réchauffer un peu plus en agrippant un thermos rempli de chocolat chaud.
L’hiver était bien installé ; la doudoune, le bonnet et les gants étaient devenus indispensables. Le givre, du matin jusqu’au soir, nappait la terre d’un voile blanc craquant et gelait les cheveux des plus téméraires. Les promeneurs désertaient les rues, et le jeune homme avait la rue piétonne pour lui tout seul.
Il tourna au coin de la rue, puis il se mit à sourire comme il put avec le froid. Il fit un signe de la main à quelqu’un un peu plus loin avant d’accélérer le pas.
« Bonjour, comment ça va ?
-Ah, je me disais bien que j’avais reconnu ce petit jeune homme. Ces cheveux aux reflets roux – même sous le ciel gris ! cette démarche de poète rêveur, ce nez gelé, et ce joli bonnet ! Moi ça va. Je survis comme je peux malgré le froid. En tout cas, il y a toujours moins de monde l’hiver que sous la pluie ! »
L’homme se mit à rire doucement. Alors, le garçon enleva le sac de ses épaules, l’ouvrit et sortit des gobelets en plastique. Il dévissa le bouchon du thermos tout en parlant.
« J’ai ce qu’il te faut ! Ca va te réchauffer un peu normalement. C’est du chocolat chaud, ça te va ?
-Oui, ça me va. Tu es un ange. »
Le garçon retira ses gants pour être plus précis et versa le chocolat dans le gobelet, à ras bord, avant de le tendre à l’homme assis devant lui.
« Et voilà pour Monsieur ! lui dit-il en souriant jusqu’aux oreilles.
-Le service est si rapide, plaisanta l’homme en prenant le gobelet fumant. Ca vaut bien un cinq étoiles pour l’évaluation ! Merci beaucoup. »
L’homme souffla à la surface du liquide sucré, puis interrompit son geste, écarquillant les yeux.
« Mais dis donc, range-moi ces mains dans tes gants tout de suite, au lieu de me regarder. Elles sont déjà gelées, ça se voit ! Aller, aller ! »
Le jeune homme eut un rire avant d’obéir sagement. Il devait avouer qu’il commençait à avoir froid. La température était si basse !
Il se passa un instant dans le silence. Le garçon levait les yeux sur le ciel grisonnant, rêvassant, et l’homme buvait à petites gorgées le chocolat qui refroidissait trop vite. Ce fut lui qui brisa le silence.
« Tu étudies toujours ?
-Oui ! répondit son interlocuteur en reposant les yeux sur lui. La semaine prochaine on a quelques petits contrôles pour s’assurer qu’on a bien appris, mais je suis super fort, alors je m’en fais pas ! »
Les doigts d’une main sur sa poitrine, le torse bombé et le menton relevé, il jouait l’excès de confiance. Ils partirent d’un rire à deux.
« Continue comme ça petit. Tu iras loin ! »
Celui-ci hocha la tête, comme si l’homme avait énoncé l’évidence, toujours dans son rôle, puis sourit. Pendant que l’autre terminait sa boisson, il secouait ses jambes, déjà endolories et refroidies. Puis, l’homme lui tendit le gobelet vide.
« Tiens, est-ce que ça te dérangerait de le jeter pour moi ? demanda-t-il en désignant la poubelle à quelques mètres. J’ai du mal à me lever.
-Pas de soucis. »
Le garçon courut jusqu’à la poubelle et revint à la même allure. Puis, il ouvrit à nouveau son sac, pour en sortir un bonnet, puis une couverture en laine.
« Tiens, j’ai apporté un bonnet pour toi si tu veux. J’ai aussi pris une couverture. Ca sera pas de trop en ces temps difficiles ! J’ai récupéré pas mal de trucs chez nous, dont on se servait plus. »
L’homme n’osait pas prendre le bonnet que le garçon lui tendait pourtant, mais ses yeux trahissaient son besoin et son envie de l’enfiler. L’enfant partit d’un rire, lui dit « mais puisque je te dis que c’est pour toi », et lui vissa lui-même sur la tête, prenant soin de cacher les oreilles.
« Merci beaucoup ! Tu ne sais pas à quel point ça fait du bien. Depuis que je me suis fait volé mon écharpe, les journées étaient longues.
-On t’a volé ton écharpe ? Attends, je dois en avoir une aussi. »
Il lui fit un clin d’œil tout en cherchant. Dès qu’il la trouva, il noua l’écharpe autour du cou du sans-abri.
« Tu es sûr que d’autres n’en ont pas besoin ?
-Puisque je te dis qu’elle est pour toi, lui répondit-il en lui tirant la langue, amusé. Mais d’ailleurs, tu ne sais pas qui te l’as volée ? Je peux le retrouver. »
Il fit mine de remonter ses manches et assombrit l’expression de son visage, tout en cherchant avec un regard mauvais, autour d’eux. L’autre se mit à rire mais lui fit un geste de rejet de la main.
« Oh, ça. Je dormais, donc je ne pourrais pas te le dire. Et range-moi ces poings. La violence ne résout rien jeune homme. »
Jouant le mécontentement, le sans-abri posa ses poings sur ses hanches et le couple partit d’un rire franc.
« Je vais te laisser, intervint le jeune, une fois le fou rire passé. »
Il lui mit la couverture qui était restée à ses pieds, sur son dos.
« Merci, dit l’homme en l’ajustant pour avoir moins froid. Oui, va aider les autres. Prends soin de toi surtout, et à une prochaine fois. Et merci encore pour le chocolat. Il était succulent ! Lui aussi cinq étoiles, termina-t-il en lui faisant un clin d’œil. »
L’enfant la salua à son tour et il emporta son thermos, porteur d’espoir et de chaleur, un peu plus loin.

Sur son lit, il rêve, allongé sur le dos, les mains derrière la tête. Il revit la scène. Aujourd’hui, c’est le printemps. La température est redevenue agréable et supportable pour tout le monde.
Cette fois-là, c’était la dernière qu’il l’avait vu. Il était venu pendant plus d’un an pour lui porter quelques petites choses à manger ou à boire, ou pour discuter un instant.
Il était revenu trois jours plus tard, mais il n’y avait plus rien. Même plus une trace de l’homme qui avait été assis là pendant tout ce temps. Comme s’il n’avait jamais existé.
Réaliste, le garçon se doute de ce qui lui est arrivé. L’hiver était rude, et beaucoup de sans-abri sont morts à cause du froid. De plus, il le soupçonnait d’avoir un peu atténué ses douleurs et ses peines de vivre quand il était venu le voir, pour la dernière fois.
Il était allé acheter des fleurs pour les poser à la place de l’homme. Lui se souviendrait. Aucun des deux n’avait su le prénom de l’autre, et pourtant ils avaient noué une amitié sincère, et chacun s’inquiétait du sort de l’autre.
Il comptait bien venir fleurir l’endroit régulièrement pour laisser une trace. Ainsi, la petite grille blanche et rouillée qui fermait l’accès à une vieille statue de la vierge Marie, là où son ami avait élu domicile, serait dorénavant fleurie, des fleurs les plus colorées possible.
De temps en temps, le garçon observait le ciel en souriant et en pensant à lui. Et comme si l’autre pouvait le voir et l’entendre, il se mettait à lui raconter sa vie.
« Le repas est prêt, tu viens ? »
Il n’a pas entendu la porte de sa chambre s’ouvrir. Un garçon du même âge que lui passait sa tête dans l’embrasure. Il tourne la tête un instant vers lui, et ne répond pas tout de suite. La vie est si injuste.
Alors, il se lève et le rejoint.
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Mathiouza Mat · il y a
Alors, je suis pas d'accord, je préfère sortir dans le froid de l'hiver que sous la pluie 👀 Et j'ose espérer que je ne suis pas le seul x)
Franchement pas mal le texte, j'ai compris la situation seulement au milieu du texte à peu près, du coup ça m'a fait un truc un peu bizarre x) Mais c'est intéressant pour ça justement.

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Lisandre P · il y a
Oh, merci c'est gentil :)

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