Un clone disparaît

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"L'homme est une création du désir, et non pas du besoin" Gaston Bachelard  [+]

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Il est des moments où l’on doute considérablement de soi-même et de ce que l’on voit. L’imagination galope au mépris de toute raison. Mais l’illusion ne dure qu’un temps et la réalité reprend le dessus. Mais il est des moments où le doute perdure. Ma visite chez les Clermont fait partie de ces derniers.
Francis Clermont m’avait appelé dans la matinée. Je m’étais rendu chez lui après mes consultations. Lui et son épouse, Marie, vivaient dans un magnifique château, entièrement rénové. Tous deux étaient musiciens, lui pianiste, elle violoniste. Leur tournée rencontrait un grand succès dans la France entière et même au-delà de nos frontières. Depuis quelque temps cependant, ils ne se produisaient plus en public. Marie Clermont avait perdu sa sœur et on la disait extrêmement bouleversée par cette disparition. On ne la voyait plus en public.
À peine étais-je arrivé que Clermont me fit entrer dans le grand salon du château. Nous nous assîmes dans des bergères assez peu confortables. Et le musicien entra aussitôt dans le vif du sujet qui, selon lui, requérait mes conseils.
« Je vous ai fait venir, Docteur, car je crains que ma femme ne soit devenue folle. Comme vous le savez, elle a perdu sa sœur. Celle-ci a disparu en faisant part de son intention de mettre fin à ses jours. Mais on n’a jamais retrouvé son corps. »
Il se tut un instant comme pour me laisser le temps de me pénétrer de ses paroles. Je présentai mes condoléances à Francis Clermont. Mais il ne les releva pas et poursuivit son exposé de la situation.
« Ma belle-sœur était très déprimée. Dépressive même. Marie m’a demandé de l’accueillir ici, le temps qu’elle se rétablisse. Nous pensions lui remonter le moral. Hélas, nous n’y sommes pas parvenus. » 
Clermont resta un instant songeur, comme s’il avait quelque chose à se reprocher. Il s’approcha de mon fauteuil comme pour me livrer une confidence.
« Marie et Fanny étaient de vraies jumelles. Je crois que l’on dit monozygotes en médecine. Elles ont fait toutes les deux de brillantes études au conservatoire de musique de Paris. Le talent de chacune d’elles a très vite été reconnu. Elles auraient pu sans peine intégrer un orchestre. Elles ont choisi de se consacrer exclusivement à la musique de chambre. Marie jouait du violon. J’ai, j’avais, le plaisir de jouer avec elle… »
Il s’interrompit un moment. Sa pensée semblait buter sur quelque obstacle. Puis, il reprit.
« Aucune des sœurs n’a exprimé le souhait de former un trio avec moi, pianiste. Et depuis la disparition de Fanny, Marie refuse tout concert. Nous continuons de jouer, mais pour nous seuls. » 
Il s’adossa à son fauteuil et prit un ton plus doctoral.
« Fanny jouait du violoncelle. Elle avait choisi cet instrument pour sa sonorité. Le violoncelle lui rappelait la voix humaine. Cependant, quelque temps avant l’annonce de sa mort, elle s’était mise au violon, elle aussi. Peu d’œuvres ont été écrites pour violon ET violoncelle, si bien que Marie et Fanny se sont rarement produites ensemble. Elles préféraient intégrer, chacune de son côté, une formation de musique de chambre. Pour autant, si leur agenda le leur permettait, quand l’une jouait, l’autre l’écoutait en coulisse. À l’issue de chaque concert, chacune commentait la façon dont l’autre avait joué. Je ne les ai jamais entendues se critiquer en public. Mais le fait est qu’à plusieurs reprises, Marie m’a alerté sur le jeu de sa sœur. Celui-ci faiblissait. Les interprétations de Fanny étaient moins brillantes. Techniquement, le jeu de Fanny était toujours irréprochable, certes, mais elle tirait systématiquement les œuvres vers un romantisme mièvre. Fanny appuyait ses effets. Cela plaisait au public. Il lui faisait un triomphe à chaque concert, il faut le reconnaître. Mais, pour un musicien, pour Marie comme pour moi, le violoncelle se suffit à lui-même, Docteur. Il n’est pas besoin d’en rajouter. » 
Le pianiste s’arrêta un instant et me regarda pour s’assurer que je comprenais ce qu’il disait. Et à nouveau, presque inconsciemment, il se rapprocha de moi.
« On n’a jamais retrouvé le corps de Fanny, Docteur. Elle a laissé une lettre où elle faisait part de son intention de mettre fin à ses jours. Mais on ne l’a pas retrouvée. Est-elle toujours en vie ? Cette disparition nous torture. Marie en est devenue presque folle. Le violoncelle lui rappelle la voix de sa sœur. C’est ce que je crois comprendre. Elle ne supporte plus d’entendre cet instrument en soliste. Avant-hier, alors que j’avais mis un CD des fameuses Suites de Bach qui ont rendu ma belle-sœur célèbre, elle s’est mise dans une surprenante fureur. “Arrête, arrête, je ne veux plus que ce clone pénètre dans la maison”, a-t-elle hurlé. Évidemment, j’ai aussitôt enlevé le CD… Au fait, je ne vous ai rien proposé à boire. »
Mon refus sembla soulager Clermont qui avait fait mine de se lever. Il se rassit plus confortablement.
« Je comprends le chagrin de ma femme, Docteur. Mais je comprends moins bien l’expression que prend ce chagrin. Elle me semble en proie à une espèce de panique. Tout à coup, on a l’impression qu’elle a des hallucinations. Comme si elle avait devant elle un fantôme que la musique rend palpable et qu’elle voulait se battre contre lui. Elle en est presque… — comment vous dire ? — presque haineuse. »
Il y eut un moment de silence, comme si nous méditions ces dernières paroles. J’avoue que j’étais un peu gêné. Je ne suis pas psychiatre. Je ne suis que médecin généraliste. J’étais allé écouter deux ou trois fois Francis et Marie Clermont en concert. Je me souvenais vaguement avoir entendu Fanny en première partie comme soliste. Mais je n’étais pas leur intime. Et ce grand salon qui semblait beaucoup trop grand pour des confidences me mettait un peu mal à l’aise. Clermont sortit de ses méditations.
« Je vous serais très reconnaissant si vous acceptiez de rencontrer ma femme. Restez dîner ce soir. Nous lui dirons que nous nous sommes croisés au village et que je vous ai invité. »
Puis, comme si cette invitation allait de soi, il ajouta, « Maintenant, si vous le permettez, je vais la rejoindre. En attendant, profitez du parc. Rendez-vous ici vers dix-neuf heures, si vous le voulez bien. »
J’acceptai, un peu malgré moi. Je me demandai quelle aide je pouvais apporter à une personne qui peine à surmonter son deuil, mise à part la prescription de calmants ou d’antidépresseurs.
Le parc était splendide par cette belle soirée de printemps. Les marronniers de l’allée principale étaient en fleur. Ils conduisaient à une vaste pièce d’eau. Au-delà, les jardins de différents styles méritaient que l’on s’y attarde, tout comme la charmille. Il y avait mille endroits où se cacher, mille endroits où se perdre. Mille endroits où rêver comme avaient dû le faire les sœurs jumelles.
Vers dix-neuf heures, je rentrai au manoir. À son approche, j’entendis de la musique. Le couple était en train d’interpréter une sonate pour piano et violon de Beethoven.
J’attendis les musiciens au salon, comme Francis Clermont me l’avait suggéré. Dès qu’ils franchirent la porte, je constatai que quelque chose « clochait » chez Marie. Comme une sorte de présence absente.
Nous sommes passés à table. Après quelques propos insignifiants de Francis sur le manoir, Marie se mit à parler des habitants d’une façon qui me déplut, pleine de condescendance et de hargne. Selon elle, ils étaient frustres. « On dirait que tous ont quelque chose à cacher. Si l’on tend l’oreille, on perçoit parmi les commérages des bruits qui ont l’accent du plausible, voire du probable, de vieilles haines recuites, des soubresauts criminels, des remugles de vengeance. Vous vous souvenez de cette affaire d’empoisonnement à l’arsenic qui a eu lieu pas très loin d’ici. Vous pensez qu’aujourd’hui, cette femme serait reconnue coupable ? Je ne le crois pas. On aurait vite fait de l’absoudre, elle et son crime. D’après les experts, le sol est bourré d’arsenic. De là à déclarer qu’il n’est pas anormal qu’à l’autopsie le cadavre de son mari ait été contaminé après qu’il fût mort et non avant… le pas serait vite franchi. Mais, à mon avis, les empoisonnements, il y en a eu beaucoup d’autres. »
Marie me regardait sans me voir. Je ne suis pas psychiatre, il m’est difficile de poser un diagnostic, mais celui de schizophrénie me vint à l’esprit. Je ne dirais pas qu’elle semblait entendre des voix, mais elle me semblait répéter des choses qu’elle avait lues ou entendues. Je notai que Francis était très mal à l’aise et cherchait tant bien que mal à changer de sujet. Il revint au domaine.
« — La population est comme elle est, chérie. Elle n’est pas très différente de la population des autres régions de France. Et nous avons été séduits par le cadre.
— C’était avant que ma sœur nous rejoigne.
— Tout à fait. Vous ne connaissez pas le manoir, Docteur ? »
En réalité, le terme de manoir me semblait inexact, tant l’espace semblait monumental. Clermont l’avait sans doute choisi par modestie.
« — Je connais le parc, mais je n’ai pas eu le plaisir de visiter le château, en effet, répondis-je.
— Marie vous le fera visiter. Il y a quantité de recoins rebelles à la symétrie. On s’y perd, on s’y oriente mal. S’il y a un ordonnancement, il semble fait d’une alternance d’espaces clos et d’espaces ouverts, d’espaces privés et d’espaces publics. Si toutefois, les notions de “privé” et de “public” ont eu un sens pour les gens de l’époque.
— Francis adore ces enfilades de pièces, amplifiées par de savants jeux de miroirs. Moi, je les trouve ouverts à tout vent. Heureusement, si le rez-de-chaussée est entièrement conçu pour une vie mondaine, il en va tout autrement du premier étage et des combles. Ce sont, comme Francis l’a dit, des recoins rebelles à la symétrie, ce qui me convient beaucoup plus. Je déteste la symétrie, Docteur, je l’ai en horreur. La vie est dissymétrique. L’évolution est une succession d’accrocs dans le bel ordonnancement de l’ADN. Tandis que la symétrie est inerte. Une reproduction à l’infini du même.
— Nous ne sommes plus à l’époque classique, j’en conviens, ma chérie.
— Mais nous l’avons réinventée, cette symétrie qui plaisait tant à l’époque classique, époque du pouvoir absolu et du droit divin. Nous l’avons réinventée sous une autre forme : le clonage. Le clonage n’est jamais que la répétition du même. Vous vous rendez compte de ce que cela signifie. Quel espace de liberté reste-t-il à un clone qui a été programmé par la volonté d’un tiers manipulant un ovocyte ! Ressembler à un autre avant même d’avoir été conçu… Quelle belle perspective ! Et inversement, pour l’être que l’on a copié : comment dire “Je”, lorsqu’un autre a été conçu pour vous ressembler comme une goutte d’eau ressemble à une autre goutte d’eau ! Les clones sont parmi nous, Docteur. Et depuis très longtemps. J’en ai la certitude. Ils se sont glissés parmi nous sans bruit. Vous voulez une preuve ? Ma sœur. J’ai toujours pensé qu’elle me collait comme une ombre colle au soleil. Et j’ai compris pourquoi il y a peu, quand j’ai retrouvé les lettres que mes parents se sont écrites au moment de ma naissance. Ils parlaient de “leur fille”. Ma mère était partie accoucher en Suisse. J’étais leur fille unique. J’étais fragile à la naissance, paraît-il, ils craignaient pour ma santé future. Ils étaient prêts à tout pour que je survive. Mon père était un grand généticien, il a créé Fanny, un double pour me suppléer en cas de malheur. Et ce double a été présenté comme ma sœur jumelle. Mais mes parents ne se sont jamais doutés du prix dont je paierai leur subterfuge. Ils n’ont jamais fait grand chose pour nous distinguer, moi leur fille et elle, mon clone. J’ai compris pourquoi : ils voulaient que leur créature soit viable. Mais elle ne pouvait être viable qu’en suivant mes traces. Ça, ils s’en doutaient plus ou moins. Des jumeaux finissent par se distinguer l’un de l’autre. La vie les sépare progressivement. Pas les clones. C’est ce que les scientifiques n’ont pas voulu admettre au départ : le calque est rebelle au hasard, le double ne supporte pas les écarts. Le clone dépend étroitement de la matrice dont il est issu, il ne peut s’en détacher. Quelque chose “attache” comme ces décalcomanies que l’on collait sur notre table d’écolier. En apparence cependant, mon double et moi donnions l’impression de suivre chacun notre chemin. J’ai choisi le violon ; il choisissait le violoncelle. Mes géniteurs semblaient avoir gagné leur pari : mon clone semblait prendre peu à peu son indépendance. Mais pour pas très longtemps. Nous étions vouées à la musique, Fanny et moi. Pour moi, c’était un vrai destin, pour elle qui me suivait en tout, c’était une expérimentation à son insu. J’ai choisi le violon et je suis devenue une violoniste reconnue. Ma sœur, enfin, mon clone, aurait bien voulu suivre la même voie. Ses concepteurs lui ont conseillé de faire du violoncelle. Pour lui donner une chance d’être autonome. La tentative a avorté, Docteur. Quelques mois avant sa disparition, Fanny m’a annoncé son désir d’abandonner son instrument pour se consacrer, comme moi, au violon. Était-elle jalouse de mon succès ? C’est possible. Il est vrai que les occasions de briller sont peut-être plus fréquentes pour un violoniste que pour un violoncelliste. Mais je crois plutôt que, malgré elle, une force la poussait à m’imiter.
— Fanny voulait jouer du violon ?
— Ne fais pas semblant de le découvrir. Tu le savais parfaitement. Plusieurs fois, elle t’a proposé de jouer avec elle la huitième sonate pour piano et violon de Beethoven. Sa préférée, disait-elle, mais c’était MA préférée. Et puis, rappelle-toi comme elle insistait pour nous accompagner lorsque nous partions en concert. Elle me suivait partout. Elle m’observait, décortiquait ma façon de jouer, entrait dans les moindres détails de mon interprétation. Il paraît que les clones ont toujours de petites défaillances par rapport à leur modèle. Je crois qu’un jour, elle a découvert d’où elle venait et a choisi de s’évanouir dans la nature pour rejoindre le néant dont elle n’aurait jamais dû surgir. Mais moi, Docteur, je reste avec ce double qui me colle à la peau. Si je vous dis que je ne peux descendre ces escaliers monumentaux sans entendre ses pas, Docteur, me croirez-vous ? Si je vous dis que je crois l’entendre jouer la nuit, est-ce que vous me croirez ? Je ne peux me regarder dans une glace sans la voir, elle ! Je me fuis comme Caïn fuyait le regard de Dieu ! Je ne trouve nulle part le repos. Mon double a peut-être disparu, mais il me hante toujours, Docteur. Bien entendu, vous allez me croire folle. »
J’avoue que je le pensais en effet. Je le dis clairement à Francis Clermont. Le pianiste me proposa de revenir et, cette fois-ci, de rester coucher au manoir afin d’évaluer le degré de folie de sa femme. Son délire pouvait être mis sur le compte d’une forme de déni de la réalité poussé à l’extrême : plutôt que de s’incliner devant la réalité du décès de sa sœur, elle en avait fait une ombre. Elle n’avait pas perdu un être cher, mais un double qui l’obsédait. C’est ce qu’elle avait fini par croire, pour se protéger d’une immense douleur.
Je revins donc au manoir passer une nuit. Ce soir-là, Marie Clermont me parut plus sensée, même si elle manifestait un penchant pour les mystères, une forme de délectation pour les faits divers. Francis Clermont avait débouché une bonne bouteille de vin. Marie nous donna un cours de dégustation et insista pour me faire goûter le rouge provenant de leurs vignes. Bref, j’étais presque prêt à revenir sur mon jugement.
Je montai me coucher. Je fus réveillé par une soif comme rarement j’en avais connu. Bien qu’elle me l’eût proposé, Marie avait oublié de me laisser une bouteille d’eau. Je résolus donc de descendre à la cuisine. Il fallait traverser le hall. J’avais remarqué que celui-ci était encombré de statues, de fauteuils et de canapés. Je me frayais un chemin avec précaution quand je vis Marie étendue sur une méridienne. Elle semblait à moitié endormie. Je me suis approché.
« — Que faites-vous là, Marie. Cela ne va pas ? Vous ne vous sentez pas bien ?
— Ça va, merci. Ne vous occupez pas de moi. Je vais bien.
— En êtes-vous sûre ? Voulez-vous que je vous cherche un verre d’eau ?
— Ça ira. Qui êtes-vous ?
— Le médecin avec qui vous avez parlé ce soir.
— Ne dites rien à ma sœur.
— Votre sœur ?
— Vous ne m’avez pas vue.
— Mais si, je vous voie, Marie.
— Je ne suis pas Marie. Je suis Fanny, sa sœur jumelle. 
— Fanny ! J’ignorais que vous étiez ici.
— S’il vous plaît, ne dites pas que vous m’avez vue. À personne. »
Dans l’ombre, je distinguais mal les traits du visage qui me faisait face. La voix, cependant, était celle de Marie. Mais ce pouvait tout aussi bien être celle de Fanny. Les jumeaux ont souvent la même voix, les mêmes intonations. Elle me supplia de ne pas dire à Francis que je l’avais vue et m’expliqua qu’elle était dans le château depuis longtemps. « Depuis ma mort ». Cette dernière affirmation me persuada que j’étais victime d’un canular de la part de Marie. Qui pouvait croire encore aux fantômes ? Pas moi, en tous les cas.
Je remontai à l’étage et me recouchai sans pouvoir me rendormir, évidemment. Deux heures plus tard, j’entendis de la musique, provenant de l’étage supérieur. Je sortis de ma chambre et me laissai guider par le son. Je montai les étroits escaliers qui conduisaient aux combles. Je toquai discrètement à la porte.
« — Entrez. »
Je trouvai une violoniste en déshabillé de nuit. Elle était d’une pâleur extrême, au point qu’elle me donnait l’impression d’être une apparition. Un double, comme Marie l’avait présentée. Elle jouait la sonate pour violon seul de Bartok.
« — Entrez, entrez, puisque maintenant vous savez tout. Je ne dors jamais la nuit. Quelle différence pour moi entre le jour et la nuit, puisque je ne sors jamais ! Depuis que j’ai annoncé mon suicide.
« — Mais il faut sortir. Annoncer que vous êtes toujours en vie. Le public sera ravi.
— Ma sœur ne le voudra pas.
— Comment a-t-elle pu vous dissimuler ainsi aux yeux du monde ?
— Elle ne m’a pas dissimulée. C’est moi qui ai voulu disparaître. Nous avons monté cette histoire de suicide toutes les deux. Elle a été ma complice. Je ne supportais plus la scène. Je ne supportais plus de vivre dans la lumière de la scène et dans l’ombre de ma sœur. Elle jouait tellement mieux que moi ! Elle m’éclipsait, c’est évident. Elle finit par en convenir, d’ailleurs. Mon jeu était moins bon, elle l’admettait. Elle avait même le courage de me l’avouer : je jouais nettement moins bien. Vous savez, le violoncelle est un instrument délicat. Il se suffit presque à lui-même. Il n’est nul besoin d’en rajouter. C’est mon principal défaut, mais il est de taille : je ne sais pas m’effacer derrière l’œuvre. J’ai donc choisi de disparaître DÉFINITIVEMENT. Par orgueil ou par jalousie, appelez ça comme vous voulez. Marie m’a soufflé l’idée de la lettre faisant part de mon intention de mettre fin à mes jours. Je l’ai suivie. Et me voilà, là, sous les combles. À jouer du violon. Moins bien qu’elle, évidemment.
— Et Francis ?
— Je n’ai jamais su s’il a été mis au courant de notre stratagème. Il me croit sans doute morte. Vous avez devant vous une morte vivante.
— Mais aujourd’hui, vous voulez sortir ? Réapparaître en public ?
— Je n’en sais rien. Si je sors, j’ai peur de devenir une mauvaise artiste. Marie dit que je perds mes moyens en public. Que jamais je ne pourrais rejouer en concert. Que je n’ai jamais supporté d’avoir un auditoire. Moi-même, je m’en suis aperçue lors de mon dernier concert. Je préfère être excellente en privé que mauvaise en public. »
Je sortis très perplexe. Fanny me semblait aussi « dérangée » que Marie. Je n’aurais su dire laquelle l’était davantage. Il me semblait inconcevable que Francis Clermont ignore qu’il abritait toujours sous son toit sa belle-sœur. J’allais donc le trouver le lendemain.
« — Mais vous n’avez pas compris, Docteur. C’est elle qui joue les deux rôles. Celle que vous avez prise pour Fanny, c’est Marie. J’aurais dû vous le dire, mais j’attendais d’avoir votre diagnostic. Et je vous le demande, Docteur : Est-elle capable d’avoir fait disparaître sa sœur, celle qu’elle appelle son clone ? Je ne sais toujours pas où est Fanny. Peut-être dans l’étang. Croyez-vous que je doive alerter la police ? »
Sans nul doute, il le devait. On a sondé l’étang du parc. Bien sûr, le corps de Fanny n’y était pas. Francis me supplia de ne pas parler des apparitions de la nuit. Il ne voulait pas que sa femme soit placée dans un hôpital psychiatrique. Pour m’assurer que Fanny n’était pas dans les murs et que, en quelque sorte « elle n’existait plus », il me fit visiter le château de la cave aux combles. Nulle trace d’un double. Marie, et elle seule, hantait les lieux.
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Françoise Cordier · il y a
À la différence du jury, ce n'est pas la nouvelle de cette série-là que j'ai préférée mais cette distinction aura permis de découvrir les autres, que je trouve encore meilleures. Et bonne idée de reprendre les mêmes personnages vus par des témoins différents et avec des chutes différentes, de quoi faire fonctionner autant de fois l'imagination du lecteur.
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Ce n'est pas ma préférée non plus. Je préfère Jeu d'ombre, la première. Un grand merci de ta visite... de TES visites, car je vois que tu es allée lire les autres nouvelles de la série.

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