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Un choix difficile

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Slavia

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Blosh, le voyageur observait l’Autochtone.
C’était une immense tige blanche, comme un arbre en albâtre, avec des bras immenses qu’il laissait trainer le long de son corps, une longue fente verticale, mais avec des commissures horizontales, qui faisait office de bouche, une couronne d’yeux au sommet, le nez quasiment invisible.
Il entama la conversation :
⸺ Ainsi, autochtone, toi aussi tu es un Humain.
⸺ Oui.
⸺ C’est étrange
⸺ Qu’est ce qui est étrange ?
⸺ Nous ne nous ressemblons pas du tout.
C’était bien vrai. Blosh était une sorte de minotaure, mais au lieu d’avoir quatre pattes, il en avait 16, en plus de petits bras atrophiés le long d’un torse très large qui soutenait un gigantesque goitre au-dessus duquel se posait une immense tête chauve, un mufle à la place du nez, une bouche large surligné d’une fine moustache, avec une immense mâchoire, et de petits yeux bruns, brillants d’intelligence.
⸺ C’est bien normal, dit l’immobile. Nous n’avons pas la même fonction, pas la même niche écologique.
⸺ Que veux – tu dire par « niche écologique » ?
⸺ Sur notre planète ici, chaque être participe à l’équilibre des cycles de la matière vivante. Le carbone passe des plantes aux herbivores, puis des herbivores aux carnivores, ensuite les carnivores meurent, enrichissent la terre. Toi par exemple, tu es herbivore, et moi, carnivore.
⸺ Pourtant, nous sommes tous les deux Humains.
⸺ Parce qu’il y a très longtemps, par leur inconséquence, les Humains ont provoqués la disparition de très nombreuses espèces. Et comme c’est la règle de base de l’évolution, les espèces restantes, dont principalement l’Etre Humain, se sont mises à occuper les places restantes. Nous avions certainement, à cette époque, nous et d’autres, un ancêtre commun. Mais ses descendants ont pris des directions différentes.
⸺ Dont mon ancêtre qui a choisi de voyager pour trouver de l’herbe...
⸺ Tu as tout compris, et le mien qui a choisi d’être un carnivore sédentaire.
⸺ Mais alors, comment te nourris-tu, Autochtone ?
⸺ Je suis la porte qui mène aux pâturages, et aussi aux femelles comme toi, donc aussi à la reproduction, du moins, une des portes. Si tu veux les atteindre, tu dois prendre le risque de traverser ma bouche qui est creuse. Si j’ai faim, tu es perdu, à moins que tu sois très rapide, et c’est pour cela que tu as autant de pattes, si je n’ai pas faim, tu es sauvé.
⸺ Et si je refuse ?
⸺ Regarde, je suis accolé à une paroi, tu peux toujours prendre le sentier sur ma gauche, j’essaierai de te saisir au passage, mais tu as plus de chance de survie, pour l’instant....
⸺ Pour l’instant ?
⸺ Oui, réfléchis bien, le chemin est là bien plus long, en pente montante, sous ce soleil de plomb, tu es déjà maigre, et tu risques de mourir de faim : une mort lente. Moi je te propose la vie sauve, ou une mort rapide.
⸺ Choix difficile.
⸺ Je n’aimerai effectivement pas être à ta place.

Bloch se mit à réfléchir intensément : ses yeux s’éteignirent, il s’immobilisa complètement. Il n’était plus qu’une statue, à distance raisonnable des longs bras de l’autochtone immobile, qui l’observait avec un certain amusement.
Il avait donc le choix entre la peste ou le choléra. D’un côté, un long chemin, incertain, abrupt, sous un soleil de plomb, le long de cette falaise aride, sur un chemin étroit où chaque pas pouvait compter. Une question se posait à lui : avait-il assez mangé ces derniers temps pour tenir de longues heures, peut-être deux ou trois jours sans sommeil, et sans vivres ? Certainement, non. A moins que ? A moins que l’autre ne lui ait menti.
De l’autre, se jeter dans la gueule, creuse, du loup, en espérant se retrouver entier, ou peut-être avec une patte en moins, au pire ; ou en finissant dans l’estomac de l’autre anthropophage. Cela soulevait une autre question : de quand datait son dernier repas, à l’autre ? Difficile à dire. Mais il avait bien noté, sur les commissures horizontales de l’Autochtone, quelques taches de sang coagulées et séchées. Cela voulait-il dire que l’autre était sur la digestion ?
Il eût une idée, il reprit ses esprits, et affirma :
⸺ Tu mens.
⸺ NNonn..., répondit l’immobile, en trainant de la voix comme s’il se retenait de dire la vérité.
Bloch se mit à sourire, ses lèvres déjà larges, s’élargirent encore. Il lui semblait qu’il comprenait mieux ce qui se passait : la digestion de l’autre touchait à sa fin, et il serait capturé pour servir de garde-manger à l’autre Humain, cela voulait dire une mort lente et sans espoir. Le chemin, lui, promettait beaucoup de souffrances, mais un espoir de survie.
⸺ J’arrive peut-être un peu tôt, mais pas trop tard non plus, reprit Bloch le bovin multi pattes, si tu vois ce que je veux dire.
⸺ Nnon.
⸺ Bon tu sais quoi ? Je tente ma chance sur le chemin.
Et se faisant, il tourna le dos à l’Homme-arbre creux, et il se mit à le contourner, en prenant précautionneusement soin de rester loin de la portée de ses bras. Et il partit sans un regard.
L’autre semblait comme indifférent, pas désespéré de rater un repas, même pas déçu, il regardait sa proie s’éloigner tranquillement, sa queue bovine battant le rythme de la marche de gauche à droite, puis de droite à gauche, pour chasser les mouches.
⸺ Oui, vas-y, essaie le chemin, marmonna l’Autochtone. Je ne m’inquiète pas pour toi, ni pour moi. Quand j’étais un juvénile mobile, je l’ai emprunté. Et là-dessus, tu te rendras compte que je ne t’ai pas menti. Psychologue à la noix ! Tu vas voir ! Tu vas le sentir passer. »
L’Humain-bovin n’était plus qu’un lointain petit point sur le chemin, puis il disparut au détour d’un virage.

La route était dure, le soleil brulant et immobile à son zénith, avait chassé l’ombre. Et Blosh, bien qu’habitué à la dure, bien que le cuir tanné par l’aridité intense, souffrait d’autant plus que sur la droite, un ravin d’une cinquantaine de mètres au moins, attirait son corps et son regard qu’il tentait de maintenir sur ses pieds. Chaque pas comptait, devait être évalué, pour éviter la chute fatale appelée par le cri suraiguë des rapaces qui planaient au-dessus de lui.
S’était-il trompé ? L’autochtone avait-il vraiment une idée malveillante ou coquine derrière la tête, comme il l’avait pensé ? Peut-être qu’il n’avait pas besoin de mentir, parce qu’il était le vrai passage, et qu’il n’avait pas besoin du bovin pour se nourrir. Fallait-il alors, faire demi-tour, et où ? Il n’y avait nulle part où faire faire à la grosse carcasse de près de 300 kg de Bloch, un demi-tour règlementaire. Et puis, l’autochtone ne serait peut-être pas le seul autour de cette cuvette. Il en croiserait sûrement un autre, et il aurait l’occasion de ne plus faire la même erreur.
Soudain son pied ! Le droit avait glissé ! Et il avait failli être emporté, et avait dû opérer une sorte de rotation de son torse en regardant la paroi de la falaise pour mieux se jeter vers elle.
Il contemplait les quelques pierres qu’il aurait dû accompagner, dévaler à grande vitesse, et dont le bruit s’atténuait pour disparaitre dans les profondeurs de l’oubli.
Une pause s’imposait.
Justement, le coin où il se trouvait, bien qu’hostile, était –à peine – plus accueillant que le reste du chemin. Il y avait les restes séchés d’un petit arbrisseau mal né dans cet enfer, compagnon d’infortune qui tentait de résister, en cherchant le peu d’eau cachée quelques part sous le chemin, une anfractuosité de quelques centimètres de largeur, qui opposée au soleil, devait être ombragée, et donc contenir de l’eau de condensation, très peu, mais il était habitué à la dure depuis son enfance.
Il approcha sa grosse mais agile langue, et gouta avec délice à quelques gouttes d’eau dans la mousse un peu asséchée. Puis il se tourna vers l’arbrisseau qu’il brouta avec délectation, prenant le temps de bien mâcher cette maigre pitance, comme pour se donner l’illusion qu’il y en avait plus, mais mal habitué à l’abondance, il se sentit vite repu, et renonça à terminer, comme par solidarité de race. Si un jour, un autre homme-minotaure pourrait passer par là, il valait mieux ne pas tuer le petit végétal. Puis, il reprit sa petite manœuvre vers l’anfractuosité, pour garder le plus longtemps possible le souvenir de l’humidité.
Après son maigre repas, il leva la tête pour contempler le cruel soleil, au risque de se bruler les yeux. Et il réfléchit encore une fois, le temps d’une longue pause digestive indispensable à sa physiologie spécifique de bovin. Mais de toute façon, il ne pourrait toujours pas faire demi-tour à cet endroit-là non-plu. Il n’avait que deux choix : ou continuer, être dans l’action, donc dans l’espérance, ou bien, se poser, s’allonger, la nuque au soleil, et attendre la mort par insolation. Certains de ses congénères l’avaient fait, il parait que ce n’est pas douloureux, on s’endort, c’est tout, pour profiter, enfin ! d’un repos bien mérité.
Mais non. Cette option est bien trop lâche, il était là pour accomplir jusqu’au bout sa mission : survivre pour perpétrer sa race. S’il disparaissait, ses gênes disparaitraient avec lui. Et ses gênes n’étaient pas (et ne sont toujours pas) qu’à lui, c’étaient, avant aussi, les gènes de ses parents, et de leurs parents avant eux. Il fallait que d’une façon comme d’une autre, rejoindre ce pâturage caché derrière la falaise, et les femelles de sa race promises. Alors, dans un soupir, il reprit son chemin vers l’inconnu.

Cela faisait un temps long, très long, si long que Blosh marchait de plus en plus péniblement. Un temps très long, ça pouvait bien dire trois heures trente, mais depuis longtemps aussi on ne connaissait plus la notion d’heure, ou même de n’importe quelle unité de temps. Il trouva enfin une place plus large, blanche parce que baignée par un astre maintenant à son zénith, mais suffisamment large pour être, à gauche comme à droite, quelques centimètres plus larges qu’un homme – minotaure.
Le bovidé en sueur souffla de soulagement. Les gouttes coulaient maintenant le long de son buste dans une odeur fétide qui le repoussait même lui. Il choisit de faire une courte pause pour se décider, ou non, de faire demi-tour, et de revenir vers l’immobile autochtone.
Pour se décider, il observa le ciel : le soleil, bien qu’à son zénith lui semblait légèrement plus à droite. Le cours d’un petit ruisseau dans la vallée, semblait s’être déplacé légèrement sur sa droite aussi. Ça signifiait qu’il avait énormément avancé. Maintenant suffisamment trop pour reculer.
Alors ?
Renoncer ou pas.
La réponse : il l’avait. La plateforme était arrivée trop tard. Tout recul serait un renoncement lâche et mortel.
Alors, la mort dans l’âme, il se décida à reprendre son chemin, non sans avoir croqué dans la partie non piquante et enrichie en eau d’un cactus qui passait par là.

Après, ce fut de nouveau le lancinant trajet, répétitif, répétitif, répétitif. Un pas après l’autre, un pas après l’autre, un pas après l’autre. De temps en temps, un mince espoir : un virage. Peut-être que derrière le virage, la porte vers le près. Mais, non ! Derrière le virage, le chemin sous le soleil, qui baissait un peu, heureusement.
Et puis ce silence.....ce silence....ce silence ! Infernal silence qu’il fallait remplir....de sa voix. Il se marmonnait, pour oublier ce silence, pour se donner du courage, une contine d’enfant :
« Brouter, mâcher
Mâcher, Brouter,
Avant d’aller jouer... »
Tout en se disant que c’était bien absurde de se chanter des chansons d’enfant. Mais même cette pensée le rassurait, ça rajoutait un son de plus, le son de sa propre voix. Ces sons : le physique, le réel, et le fantasmé dans sa tête, remplissaient le vide pour éviter qu’il ne fut occupé par le propre son de ses sabots raisonnant sur les cailloux brulants.
« Madame Lydie a perdu son petit
Quelque part dans la grande prairie.... »
Pendant que le Blosh enfant dans la tête, chantait ses chansons qui faisaient remonter les souvenirs des prairies de jeunesse, le Blosh adulte, plus il réfléchissait à la situation, se disait qu’il n’y avait finalement pas lieu de réfléchir. Juste avancer. Il bivouaquerait le soir sur la route. Déjà, le Soleil rougissait et descendait. Il fallait penser à arrêter, avec un autre dilemme :
S’il trouvait un coin à verdure avant la tombée de la nuit, s’arrêterait-il par sécurité. Ou au contraire, s’avancerait-il pour demain matin.
Et en même temps, avoir à se poser la question, le distrayait, l’occupait.
Il était maintenant sur une longue ligne droite, et la question de la verdure ne se posait même plus. Il devait avancer vers ce virage qu’il voyait au loin ; vu l’orientation de celui-ci, il savait qu’il y aurait de la verdure, des herbes, et sur la verdure, de la rosée rafraichissante. Alors, il s’arrêta un bref instant pour regarder, péniblement derrière lui, comme pour se rassurer, en se disant qu’il avait sûrement parcouru le plus gros.
De nouveau, il se plongea dans ses pensées, pas dans des réflexions stratégiques bien profondes, juste dans ses souvenirs d’enfance, et de jeunesse : il revoyait ses parents, surtout sa mère qui veillait sur ses enfants quand ils couraient dans la prairie, une prairie comme celle qu’il voulait rejoindre, sa sœur, ses frères, les copains, les rires, les folles courses, le maître qui enseignait le Monde pour mieux le comprendre, et tout le reste, les journées sous la pluie, à l’abri des grands arbres. Ah la pluie !
Insensiblement, rasséréné par ses souvenirs, il avait repris, avec plus d’entrain, sa marche en avant, alors que le Soleil se couchait.
Et c’est entre chien et loup qu’il atteignit le fameux virage. Ce qu’il vit d’abord, c’était les herbes, et les petits arbrisseaux, qui le rassurèrent. Il était temps de bivouaquer. Mais en regardant plus loin, il reconnut une silhouette caractéristique. C’était une sentinelle, un autochtone, encore !
Il s’approcha doucement. L’autochtone dormait. Mais il reconnaissait ce visage. Se pouvait-il que ? Non ! Ce n’était pas possible. Se pouvait-il que...., après tout, en recomptant tous ces virages, avait –il parcouru un c.. ?
⸺ Ah enfin ! s’écria l’autochtone brutalement réveillé. Tu en as mis un temps à faire le tour de la montagne ! D’habitude, les autres bovins vont plus vite !
Bloch eût un choc ! Il sursauta même, ce qui n’échappa pas à l’autre qui reprit :
⸺ Eh oui ! Je sais ! C’est surprenant. Mais je peux tout t’expliquer.
⸺ Bien sûr, répondit le bovin d’un air faussement tranquille. Explique – moi.
⸺ En fait, je suis positionné devant un canyon caché derrière moi.
⸺ Ne me dis pas que tu l’as creusé toi-même ?
⸺ Bien sûr que non, je me suis installé ici pour ma vie d’adulte mâture.
⸺ Ta vie d’adulte mâture? C'est-à-dire.
⸺ Lorsque j’étais enfant, nettement plus petit, je chassais...des petits rongeurs, des lorygomorphes, des oiseaux, des petits reptiles. Je courais très vite, à l’époque, mes parents veillaient sur moi. Je me souviens avec nostalgie de cette époque : nous allions parfois voir grand-mère ou grand-père qui étaient implantés dans une vallée, à quelques mètres d’un point d’eau...c’était le bon temps. Puis, à l’adolescence, quand mes parents ont estimés que je savais tout ce qu’il fallait savoir, ils ont choisi de se séparer et d’aller s’implanter, me laissant seul.
⸺ D’accord....
⸺ C’est là que je suis parti de mon côté, à la recherche d’une compagne. Je la rencontrai presque par hasard. On s’est même engueulés pour notre première rencontre, au sujet d’un oiseau que j’avais capturé alors qu’elle le guettait. Elle s’appelait Clélia. Nous avons eu ensemble, chose rare dans ma race, deux enfants coup sur coup : un garçon, et une fille.
⸺ Vous n’avez qu’une partenaire durant toute votre vie.
⸺ Qu’une, oui, et pas durant la totalité de notre vie....Je sais, c’est surprenant pour vous les bovidés qui êtes polygames. Mais bon, nous avons élevé nos enfants du mieux que nous avons pu. Et puis, j’ai grandi, et ma Clélia aussi. Nous nous sentions de plus en plus lourds, et lents. Les proies nous échappaient de plus en plus. Heureusement, Clas, mon fils, et Julie, ma fille, nous ramenait un peu de notre nourriture. Mais nous devenions des boulets. Alors, nous nous sommes séparés, et nous avons laissé les petits. J’ai marché longtemps, j’ai pris le même chemin, celui dont tu venais ce matin, et en haut de ce chemin, il y avait ce canyon. Alors je me suis implanté là, sachant que tous les équidés et les bovidés comme toi seraient obligés de passer par là.
⸺ Tu veux donc dire que tu es vieux ?
⸺ Oui.
⸺ Le choix est donc moins difficile, dit Bloch narquois.
Il avait oublié la fatigue, et semblait beaucoup s’amuser, comme s’il s’était oublié, comme si sa propre vie ne comptait plus tellement. Le confort de faire partie de la chaîne alimentaire. Mais l’autochtone le détrompa, vexé :
⸺ Je suis vieux, mais pas encore sénile.
⸺ Alors, autant que je fasse demi-tour, je reviendrai quand tu seras mort.
⸺ Et remplacé par un plus jeune, plus vif, plus réactif ? Bonne idée, tu auras encore moins de chance. Non, écoute, je suis vieux. Tu as raison, mes réflexes sont émoussés, tu as, en gros, deux chances sur trois.
⸺ Explique – toi ?
⸺ Le dernier bovidé n’y a perdu qu’une jambe, qui au moins, m’a fait ma semaine, et lui, je crois, a survécu à sa blessure, ça fait une chance de survie. Il m’arrive aussi de rater complètement mon coup, là tu resterais entier, deux chances de survie. Mais parfois....je mange tout, il est vrai de moins en moins souvent. Mais c’est un risque....alors ? Tu la tentes ta chance ?
⸺ Laisse-moi réfléchir un peu.
A ces mots, Bloch s’immobilisa comme une statue, et ferma les yeux.
L’autochtone fut surpris. Il s’attendait à ce que, pris et agacé par la faim, l’autre lui bondisse dans le creux où l’attendaient des mâchoires puissantes et redoutable. Mais rien de tout ça, l’autre ne semblait plus pressé de tenter sa chance.
L’autre était là, debout, genoux fléchis, yeux fermés, sourire aux lèvres, l’air apaisé, dans un silence de cathédrale. Et voilà que son ventre à lui, l’autochtone, l’immobile, criait famine, alors que le bovin, la nourriture n’était pas à cinq mètres, mais l’ignorait complètement.
Rageant !
« Mais qu’est ce qu’il veut celui-là ? » se demandait l’homme-arbre.
Il ne semblait plus rien vouloir. Et s’il attendait tout simplement la mort, épuisé de se battre mais ne voulant pas donner raison au prédateur qui risquerait maintenant de mourir de faim. Belle vengeance que d’emporter son bourreau dans sa mort ! Sûrement que c’était ce qu’il voulait, et surtout en le torturant mentalement.
Alors quoi ? Il viendrait quand ?
La tête de l’homme arbre tournait, il ressentait des vertiges, il avait un creux immense, et pas le creux habituel. Il commençait à se tordre sur son tronc, comme pris dans une tempête.
Et le bovidé ne bougeait pas, toujours pas. Rien !
L’autochtone s’endormait. Pour éviter la souffrance de la faim, son corps préférait lâcher, et mettre le cerveau en stand-by : ne plus penser=ne plus souffrir. Son regard devint flou, ses paupières tombaient toutes seules. Le noir complet. Une dernière vision du petit homme-bœuf, les yeux fermés et le sourire narquois et calme.
Quand soudain ! Un bruit de course !
L’immobile ouvra brusquement les yeux pour voir l’homme-bœuf, yeux grands ouverts lui foncer dessus. Le temps de réagir pour fermer son trou stomacal, et comme surpris de fermer les yeux. Et clac !
Il sentit qu’il avait bien pris quelque chose...et pourtant, il entendait galoper, puis trottiner derrière lui, en boitant, mais trottiner.

Il pivota, plus qu’il se retourna en s’appuyant sur la souplesse de son tronc. Blosh le regardait narquois, il trottait à bonne distance, mais mal. Il semblait qu’il y avait quelque chose d’imperceptible de changé. Derrière lui, en bas d’une longue pente sur laquelle serpentait le petit chemin de terre sèche, se trouvait l’immense pré vert et fleuri de plantes multicolores et de forme circulaire, où paissaient tranquillement ses congénères des deux sexes, avec leurs petits. Le but ! Dans quelques minutes, il serait au bout du long voyage. Mais Blosh ne voulait plus descendre tout de suite ; il voulait gouter plus longuement sa victoire en faisant durer encore un peu le voyage. Et c’est pour cela qu’il allait et venait, à distance de sécurité raisonnable de l’homme-arbre.
Alors l’Autochtone compta les pattes : 1,2,3,4,5,6,7,8,9,10,11,12,13,14,15 et...plus rien. Blosh n’avait plus que 15 pattes. L’autochtone se pencha légèrement vers son ventre pour voir une cuisse bovine, prolongée par une patte avec un sabot au bout. Il avait eu une patte ! Au moins une patte !
Blosh comprit l’étonnement de l’autre :
⸺ Eh oui ! Nous sommes quittes. Note bien que je n’avais pas du tout l’intention de te laisser une patte. Mais bon, force est de constater que ta faim était plus forte que tout, et que je n’ai pas pu complètement endormir ta vigilance. Mais au moins, nous avons trouvé une solution, nous avons chacun ce que nous voulons : moi, je suis vivant et toi, tu as à manger.
⸺ Oui, mais tu m’as battu. Et une seule patte, ce n’est pas grand-chose...
⸺ Je sais, mais je ne m’en fais pas pour toi, tu es un malin, tu en auras d’autres, des pattes d’animaux, ou des animaux. En attendant, mâche lentement.
⸺ Mmouis, ce n’est pas faux. Mais dit-moi, tu m’as l’air bien heureux pour quelqu’un qui a perdu une patte.
⸺ Ne m’en parle pas ! Depuis mon petit périple autour de cette montagne, elle me faisait un mal fou. Je m’y étais déjà blessé, et je crois qu’elle commençait à nécroser. Si ça n’avait pas été toi, elle m’aurait tué et encore, dans d’affreuses souffrances. C’est d’ailleurs en partie pour ça que j’ai tenté ma chance : vaincre ou mourir vite. Finalement j’ai vaincu, mais même si tu as perdu, tu as quand même remporté le bonus défensif.
⸺ De toute façon, je n’ai qu’une parole....
⸺ Et des bras tout petits....
⸺ Oui, aussi....tu es libre, regarde derrière toi, ton peuple t’attend.
⸺ Eh bien merci, Homme Immobile.
Et le centaure se tourna vers le pré et, oubliant se fatigue partit au galop, dévala la pente au milieu des fleuves multicolore pour rejoindre ses congénères, dont certains, levant la tête, l’avaient vu. Le soleil commençait à se lever en rougeoyant. Le ciel était déjà bleu.
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Guy Richart · il y a
Le corbeau et le renard version SF. Très bien. Ma voix.
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Slavia · il y a
Merci beaucoup, vous êtes le premier.
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