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Un château éternel

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Many

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« Tu n’imagineras jamais... »
En effet, Sylvie n’aurait jamais pu imaginer ce que Damien, ce grand rouquin échevelé, contemplait un peu abasourdi dans l’ancien parc du château, le téléphone à la main.
« Je ne sais pas comment t’expliquer ce phénomène étrange, continua-t-il. On dirait que la nature reprend ses droits.
— Que veux-tu dire ? Interrogea Sylvie qui regrettait déjà d’avoir refusé d’accompagner son ami. »
Depuis quelques temps, à l’emplacement même de l’ancienne construction du XVIIIe siècle, s’élevait un immeuble moderne et froid en complète inadéquation avec le magnifique décor végétal parachevé par trois siècles d’attention et que les bulldozers avaient détruit partiellement. Sylvie n’avait pas assisté à ce désastre, elle qui consacrait sa vie à la restauration des vieilles pierres n’aurait certainement pas supporté d’assister à la destruction du château. Elle s’était battue jusqu’au bout pour préserver ce patrimoine enrichi par la découverte d’un manuscrit retrouvé au fond du tiroir d’une vieille commode.
La fine écriture couchée sur le papier jauni relatait l’histoire du premier propriétaire, un riche baron philanthrope tombé éperdument amoureux d’une jeune gouvernante érudite qui avait pour vocation d’instruire les démunis. Pour elle, il fit bâtir ce château et aménager l’aile gauche en salle de classe attenante à un dispensaire. Malheureusement, la pneumonie emporta la chère épouse laissant le baron inconsolable. Dans la douleur, il fit creuser un caveau sous le bâtiment et en fit interdire l’accès. Il se renfermait là durant des jours entiers et en ressortait pâle et amaigri. Malgré tout, les enfants de la région continuaient leur apprentissage de la lecture et les malades recevaient les soins nécessaires. Ce château était devenu un lieu de rassemblements, de fêtes et de recueillements. À la vue de toutes ces joies prodiguées, le baron ne pouvait que se réjouir de la générosité de sa femme. Elle était toujours présente au travers de ce gamin crasseux apprenant son alphabet ou de cette vieille paysanne guérie d’une plaie à la jambe. Tout lui inspirait son épouse : ces murs épais, ces fleurs dans le vase, ce séquoia venu d’horizons lointains, ce chemin caillouteux. Il fallait que cela puisse survivre à sa mémoire. L’idée que ce travail accompli disparaisse à jamais le hantait jour et nuit. Alors, il fit graver au seuil de la porte d’entrée une épitaphe :
« Éternité sera en ces pierres marquées,
Qui l’offensera sera châtié ».
Bien sûr, ces quelques mots usés par les pas trop nombreux, n’inspiraient plus aucune crainte. Le pauvre baron avait rejoint sa femme depuis des lustres et le monde actuel n’avait que faire des états d’âme d’un ancêtre oublié... Excepté Sylvie, la brunette nostalgique, avec ses petites gambettes et ses allures de poupée de porcelaine la cigarette au bec. Elle avait lutté sans ménagement mais tout était allé trop vite : l’argent, les spéculations, le manque à gagner... Elle n’avait pas les armes nécessaires pour faire face à ce cortège d’hommes d’affaires qui ne songeaient qu’aux bons investissements. Cependant, du plus profond d’elle-même et malgré la situation inéluctable, elle y crut encore et encore.
« Le parking est comme envahi par les mauvaises herbes, continua Damien qui ouvrait le coffre de sa voiture afin de récupérer son appareil photographique numérique. Le goudron est percé de toute part.
— Pourtant les travaux sont finis depuis plus d’un mois, remarqua-t-elle.
— Je sais, mais le plus surprenant, c’est que l’immeuble est totalement vide. Il n’y a personne ici.
— Personne ? Répéta Sylvie avec étonnement. Ce n’est pas possible. Les appartements devraient être déjà loués.
— Le périmètre a été sécurisé, nota Damien qui prenait des clichés de chaque détail intéressant. Il y a des panneaux d’interdiction dans tous les coins et il est impossible d’accéder à l’entrée. Je ne comprends pas.
— Écoute ! Je n’y tiens plus. J’arrive dans un quart d’heure.
— Je t’attends ! »
À ces mots, Sylvie raccrocha, enfila un jean et une paire de baskets et claqua la porte derrière elle. Quelle étrange histoire ! Tant d’argent dépensé, tant de colère déversée pour rien. Les rumeurs allaient bon train en annonçant que la nouvelle résidence ne serait pas conforme aux normes de construction. En particulier depuis la révélation de mystérieux accidents survenus sur le chantier. Il devait exister une explication à cela.
« Regarde ! Lança Sylvie. C’est incroyable ! »
En levant les yeux, elle apercevait des pans entiers complètement fissurés et prêts à se désolidariser de la paroi. Au travers des vitres brisées, elle distinguait nettement le carrelage dangereusement bombé et fendu, comme soulevé par une force venue du sous-sol. Ce bâtiment tout neuf, fleuron de l’architecture contemporaine, ressemblait de plus en plus à une ruine et menaçait de s’écrouler entièrement.
« Je pense que nos chers promoteurs ne se sont pas souciés de l’étude géologique du terrain avant le commencement des fondations, ironisa Damien. Voilà à quoi mènent la précipitation et l’appât du gain !
— Alors comment expliques-tu que le château ait tenu trois siècles sans subir les conséquences d’un terrain inadapté à la construction ?
— Le savoir-faire, ma chère Sylvie ! Le savoir-faire ! »
Sous une pluie d’été, ils continuèrent leurs investigations autour de l’immeuble délabré, l’un photographiant, l’autre cherchant des indices avec prudence. Alors une chose intrigua Sylvie. Elle se pencha et découvrit au pied du mur l’extrémité d’une tuile rouge qui sortait de terre.
« C’est étrange, murmura-t-elle en dégageant un peu plus l’objet.
— Qu’as-tu trouvé ? Un trésor caché ? »
Mais Sylvie ne prit pas la peine de répondre à son compagnon moqueur, elle était bien trop occupée à creuser et retirer la terre trempée qui longeait la paroi et cachait une rangée de tuiles parfaitement intactes.
« Que penses-tu de cela ? Demanda-t-elle fièrement le visage rougi, les cheveux longs ruisselants, les mains et les vêtements maculés de boue.
— À priori, les démolisseurs ont mal fait leur boulot mais, en supposant que j’ai perdu la raison, nous assistons peut-être à un phénomène inexplicable qui me donne froid dans le dos.
— Je suis complètement de ton avis et c’est génial !
— Je crois aussi qu’il est temps de quitter les lieux. J’entends des craquements alarmants. »
Assurément les bruits s’intensifiaient et la terre tremblait. Ils s’éloignèrent rapidement en zigzagant, plus vraiment maîtres de leurs mouvements. Ils couraient à perdre haleine, certains de connaître une fin imminente. Derrière eux des blocs énormes se détachaient de l’immeuble et s’écrasaient dans un vacarme assourdissant en soulevant un monstrueux nuage de poussière. La structure s’effondrait lamentablement. Sylvie et Damien eurent juste le temps de sauter de l’autre côté d’un talus fleuri et de se protéger contre les projections de matériaux en tout genre. Le sol vibrait et se déchirait. Sylvie, plaquée sur le ventre, reprenait son souffle mais elle ne désirait pas attendre que les choses se passent le nez planté dans une touffe d’herbes grasses. Elle voulait connaître l’origine de ce bouleversement incompréhensible. Lentement, malgré le tumulte inquiétant et les gestes de Damien préconisant la sagesse, elle mit en protection son avant-bras droit au-dessus de ses yeux et souleva légèrement son torse.
« Oh ! Damien, c’est extraordinaire ! »
Le jeune homme n’entendit rien de ses paroles couvertes par le bruit infernal. Comme hypnotisée, elle n’arrivait pas à détacher son regard de l’évènement prodigieux qui avait lieu devant elle. Elle assistait à une renaissance incroyable. La demeure du baron reprenait sa place douloureusement, s’extrayant du sous-sol au détriment de l’immeuble dont il ne restait que des monceaux de gravats. Lorsque le perron et les escaliers se figèrent à la surface, le silence reprit ses droits. Damien en profita pour lever la tête et resta subjugué par cette époustouflante invraisemblance. Pas un son, pas un vol d’oiseau, pas un souffle de vent. L’espace d’un instant le monde sembla pétrifié. Puis soudain, la porte d’entrée grinça et s’entrebâilla. Les deux amis tétanisés retenaient leur respiration et ne déglutissaient plus. Au seuil, sous un ciel à nouveau dégagé et gorgé de lumière, deux silhouettes familières firent leur apparition. Sylvie les reconnut sans peine, leurs visages semblaient tout droit sortis des nombreux portraits qu’elle avait si souvent observés. Se tenant par la main face à l’éternité, le couple fantomatique contemplait ce jaillissement de fleurs et de plantes qui était autrefois leur jardin. Les vœux du baron venaient d’être exaucés. Ce grand chambardement se renouvellerait indéfiniment tant que des hommes profaneraient ce havre de paix. Tel serait leur châtiment.
La scène et son décor disparurent peu à peu, emportant avec eux les rêves des uns, les illusions des autres. Saisissant la fugacité de la situation, Damien prit rapidement une photographie mais l’écran n’afficha qu’une image de désolation, celle d’un terrain délabré et couvert de débris.
Un vent câlin caressa leurs paupières mi-closes, réveillant leurs esprits embués et leur cœur souriant. Au loin, une sirène hurlante acheva de les ramener à la réalité.

PRIX

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Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

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Clément Dousset · il y a
vous faites une variation intéressante sur ce thème oublié de la littérature fantastique : le château.
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Pierre Priet · il y a
Bravo! Bien écrit! Mon vote! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Trop de textes , ici ! Je suis passé à côté du vôtre et je le regrette.Beaucoup d'imagination servie par une belle plume : j'ai aimé.
J'offre " Milonga" Ttc tango pour le prix été. Je vous invite ?

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Arkhant · il y a
Thème extrêmement original, bien exploré. J'aime et je vote !
(Dans un registre différent, je vous suggère de découvrir mon "A Priori", nouvelle très très courte à la chute inattendue)

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Many · il y a
Merci Arkhant.
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Sabbe · il y a
Quelle imagination. Bravo +1
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Many · il y a
Merci Sabbe
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Sabbe · il y a
En compétition également http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/self-defense-1 et pour la toute première fois, viendrez vous m'encourager?
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Huppefasciée · il y a
Fantastiquement bien écrit, bravo Many !
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Many · il y a
Merci Huppefasciée
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Doria Lescure · il y a
"objets inanimés, avez-vous donc une âme" ? A la lecture de ce fabuleux texte, la réponse est oui, tout comme mon vote !
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Many · il y a
Il m'arrive d'y croire aussi. Merci Doria.
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Adonis · il y a
J ' aime beaucoup. .
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Ecureuilbl · il y a
I fabuleux metteur en scene que le cerveau humain ? Bravo ,que dire de cet humain,cet ordinateur super sofistiqué fabriqué en série par de la main d'oeuvre non spécialisé ??
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Francine Lambert · il y a
Quand le passé reprend ses droits, on glisse doucement du réel au fantastique pour revenir dans la réalité. Tous les codes du genre sont bien maîtrisés et vous nous offrez un récit tout à fait intéressant, mon vote !
Et je vous invite sur ma page pour y découvrir, entre autres, " Majeure" et " Imparfait" . . . à bientôt !

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Many · il y a
Merci Scribette.
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