Un chapeau jaune, quelle drôle d'idée !

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Je cours, je vole en tout sens. Pas assez de temps pour tout faire, tout découvrir. J'adore écrire depuis mes 9 ans, en solo, discrètement, sans doute par peur de ne pas satisfaire les lecteurs  [+]

Image de Été 2018
Voilà un titre de livre qui me laisse sans voix. Un titre collé avec des lettres comme pour un courrier anonyme.
Le vieil homme s’est jeté sur moi, le livre en guise de trophée.
Je croyais recevoir une gifle.
« Voilà voilà », semblaient me dire ses yeux exorbités, dans cette vieille bibliothèque du quartier des Saules.
J’en étais presque inquiète alors que les livres et moi, c’est une véritable histoire d’amour. Des livres, j’en ai des milliers : sur des étagères qui font le tour de ma chambre, sous l’escalier, dans la cuisine au milieu des casseroles, dans la salle de bain, dans les toilettes pour se cacher et lire tranquillement, dans le living pour donner à voir aux autres l’importance que l’on accorde à cet objet.
Bref, des livres partout.
Mais ce livre au titre incongru, Un chapeau jaune, quelle drôle d’idée... De quoi peut-il parler ? Et ces lettres collées sur cette couverture orange ?
Rien ne peut être plus étrange dans ce titre. Un chapeau, jaune de surcroît, n’est pas l’objet de mes préférences.
Noir encore, c’est bien. Un chapeau noir ça ressemble à quelque chose, à quelqu’un. Mais jaune, qui peut bien se mettre dessous ? Une femme assurément, ou un homme plutôt efféminé. Quoique, à bien y réfléchir, cela peut être tout le monde, même un enfant. Surtout un enfant. Ne faisons pas de discrimination sexiste, c’est trop compliqué.
Parlons de ce joli chapeau jaune avec un long ruban d’or, soyeux, volant dans les airs. Un chapeau léger, sommaire, un tantinet voyant et que l’on se plaît à porter au bord de la mer.
Oui, le long des rivages sans fin, alangui sur le sable, le chapeau jaune recouvrant le visage pour éviter le soleil.
Ou encore, non !
À la montagne (pourquoi toujours la mer ?) sur les chemins tortueux d’un sentier de randonnée, une longue montée vers les sommets, le caillou rebelle et l’herbe rare, le bruit du silence et du vent.
Ou encore ce joli chapeau à la ville. La ville encombrée, bruyante, qui se plie contrainte et forcée au spasme de notre époque tourmentée.
Une ville où les gens ne se regardent plus. Où les visages se croisent sans se voir. Où il est si difficile de rentrer en contact. Sauf... avec un chapeau jaune sur la tête. Là, fatalement, les regards se tournent, se dévisagent, se questionnent... Tiens un drôle de luron avec son chapeau ! Un clown ? Un excentrique ? Pour sûr, un original.
Un chapeau jaune, quelle drôle d’idée... Et ce titre qui me taraude.
— Ça parle de quoi ?
Il a souri. Il n’a rien répondu. Il est parti comme il est venu. Ce vieil homme au regard devenu coquin.
Et moi, de me retrouver avec ce bouquin dont le titre m’échappe complètement.
Alors, j’ouvre la première page. Rien.
La deuxième annonce le titre une nouvelle fois avec des lettres manuscrites.

La troisième page est un long déroulé de mots, écrits à la main, avec – a priori –, un stylo bleu, une écriture toute serrée, toute petite. Une fine dentelle de mots. Une tragédie pour mes yeux et ma compréhension.
C’est un livre qu’on trouve dans certaines librairies où seule la couverture est authentique mais les pages sont blanches et ne demandent qu’à être remplies. Cela ressemble toujours à un livre d’une grande maison d’édition, ce qui lui donne toute son importance.
Des livres qu’on offre aux adolescents, avides de noter des secrets, journaux intimes et confidences indécentes sur le papier épais gardant précieusement les souvenirs.
Je regarde où est parti le vieil homme. Je ne vois personne. Les allées sont quasi vides, avec quelques badauds qui traînent, indécis, devant les rayonnages.
Et je reste béate avec le livre dans les mains, hésitante quant à ce que je dois faire.
Le jeter dans une poubelle ?
Impossible. Un livre, même écrit à la main, même si ce n’est pas tout à fait un « vrai » livre, ne doit pas être jeté. Nulle part.
On le garde, on le donne, on le pose sur un banc pour un anonyme. Mais on ne le jette pas.
Alors je cherche une table, une chaise et je m’assois.
Le livre commence comme un conte de fée : « Il était une fois ».
Je n’aime pas trop. Je me dis : C’est pour les enfants.
Déjà, j’ai un préjugé. Mais je persiste parce que j’ai remarqué qu’il me faut lire une cinquantaine de pages pour continuer ou renoncer.
Mais, là, en regardant l’épaisseur de l’ouvrage, je constate que le livre n’est pas très gros. Je vais me contenter de cinq pages. Un essai.
Je chausse mes lunettes (l’écriture est vraiment petite) et je me lance.
Une succession de phrases étranges, qui, assemblées, donnent à entendre une musique lancinante :
« Il était une fois cet homme qui disait :
— Eh bien voyez maintenant combien peu de cas vous faites de moi. Vous voulez jouer avec moi ? Vous voulez avoir l’air de connaître mes trous ? Vous voulez arracher l’âme de mon secret ; vous voulez me faire résonner tout entier, depuis la note la plus basse jusqu’au sommet de la gamme... » Hamlet, Acte II scène II. »
Bon, une jolie phrase qui trébuche dès l’entrée. Une tourmente.
Et puis des mots encore plus décousus comme une complainte.
Je comprends rapidement que l’homme en question ne se porte pas très bien. Un gros dépressif sans doute. C’est souvent le cas dans ces journaux intimes où l’on crache sa misère pour qu’elle atterrisse quelque part et ne reste pas à encombrer le cerveau.
Mais l’homme porte un chapeau jaune. Il le dit souvent parce qu’on lui pose la question.
« Un chapeau jaune, quelle drôle d’idée ! »
Surtout quand on est sans domicile. Le jaune c’est salissant.
Et l’homme dort dans la rue, à ce qu’il me semble. Il parle de trottoirs humides, de froid intense dans les os, de passants exaspérés, de visages détournés.
Et l’écriture se fait plus fine encore, à peine plus discrète qu’un soupir.
Il décrit les rues qu’il parcourt. Il décrit les maisons, les gens qu’il croise et qui regardent son chapeau avec étonnement.
Il dit : « C’est pour cela que je le garde. On me voit maintenant. Ce chapeau, c’est une lumière dans le noir ».
Et cette image me fait sourire parce que je l’imagine, lui, cet inconnu, vêtu de loques mais portant un sublime chapeau jaune.
À la deuxième page, il sympathise avec un locataire. Un quinquagénaire hors du temps, qui travaille uniquement pour se nourrir et qui refuse toutes les nouvelles technologies – y compris le téléphone.
Il dit que c’est, pour lui, l’esclavage du XXIème siècle. Un fil à la patte.
Il dit : « Si on veut me voir, on m’écrit. Ou on vient chez moi ».
Alors, l’homme au chapeau jaune a immédiatement fraternisé.
Ils se sont vus tous les jours, à la même heure, au même endroit. Une sorte de rite.
Ils avaient plaisir à converser, d’après ce qui est écrit.
Le quinquagénaire parlait peu mais écoutait beaucoup.
L’homme au chapeau jaune libérait sa parole et transcrivait le soir même l’étendue de ces échanges.
Sur la quatrième page, il n’y a plus d’encre bleue.
Il écrit qu’il n’a plus de stylo et que le quinquagénaire – qui se nomme en fait Léon –, lui a offert un magnifique crayon de papier « Palomino, Blackwing 602 » dont la gomme à l’embout rectangulaire peut se changer.
Notre sans domicile en est tout retourné.
Il admire le crayon comme un trésor. Un présent donné avec grâce et plaisir.
Maintenant, il peut écrire et gommer. Retirer ce qu’il a mis. Ajouter, compléter.
Comment n’y a-t-il pas pensé plus tôt ?
On sent dans l’écriture une fébrilité incontrôlée.
On voit les traces de gommage, même si cela est fait avec application.
On voit même un petit dessin, un parc avec quelques arbres, un immeuble, des ombres marchant ici ou là.

Puis, au fil des pages, il y a de plus en plus de dessins.
Le sans domicile a trouvé une autre façon d’utiliser son livre. Il dessine et met des petits commentaires en dessous.
Un jour, il décide de dessiner Léon, de faire son portrait.
Il explique qu’assis sur le trottoir, la mine relevé et le livre sur ses genoux, il a surpris les passants.
Léon était debout, immobile. Il posait.
Les gens se sont alors approchés du livre.
Ils voulaient voir ce qu’il dessinait. Et comment il dessinait.
Car le dessin, c’est parlant, ça donne envie de voir. C’est plus facile que l’écriture. C’est vrai que pour lire, il faut se poser, s’assoir, prendre du temps. Le dessin, on voit tout de suite de quoi il s’agit.
Et Léon, sur le dessin, ressemble à monsieur Tout-le-Monde. Le visage émacié, la lèvre fine, les cheveux gris et le regard triste.
Il explique, dans son livre, que les gens ont commencé à lui parler.
« — Tiens, vous dessinez ?
Et de répondre :
— Je dessine des mots. »
En tournant les pages, je constate l’évolution des dessins. D’abord succincts, presque schématiques, ils sont devenus fournis, condensés.
Il ajoutait même des détails que lui seul avait vu : un bouton manquant, un minuscule oiseau, une fleur, un brin d’herbe entre les pavés...
Il complétait ses dessins avec des phrases. D’abord assez longues puis de plus en plus courtes pour n’être qu’un mot ou deux, disséminés sur la feuille.
Il évoquait toujours Léon, mais avec une sorte de caricature ressemblant à la tête d’une tortue habillée d’un pardessus noir.
Et lui, il dessinait juste un chapeau, jaune, bien entendu (du moins l’imaginait-on car ce n’était fait qu’au crayon gris...)
En dessous, il écrivait : « C’est moi. »
Juste le chapeau. Seulement le chapeau.
Alors, Léon eut l’idée de lui acheter des crayons de couleur.
Une grande boîte en métal. Des crayons de qualité.
Le dessinateur exultait. Il dessina même la boîte pour marquer l’événement.
Et son livre devint un arc-en-ciel.
Il mettait des couleurs partout. Même les mots, les lettres étaient en couleur.
Il ajouta une phrase :
« Ma vie en couleurs, mon chapeau jaune, mon bonheur multicolore »
Les enfants s’approchaient de lui. Ils regardaient ses dessins avec plaisir, lui posant des questions :
« — Et ça, c’est quoi ?
— Un oiseau des îles, tu ne le reconnais pas ?
— Non. »
Avant, ils avaient peur de lui. Les parents disaient :
« Ne t’approche pas de ce clochard ! Il a sans doute la gale ! »
Et même si les enfants ne savaient pas ce qu’était la gale, c’était suffisamment effrayant pour les dissuader d’approcher.
Mais là, c’était différent.
En plus, je constatais qu’il y avait des pages manquantes.
Un ajout était fait sur la page suivante :
« Dessin donné à Samuel le 3 mai »
Samuel avait donc une page du livre, une précieuse page avec sans doute un joli dessin.
Au fil des pages qui restaient, entrecoupées de pages manquantes, les dessins devinrent extrêmement colorés.
D’ailleurs, ce n’étaient que des couleurs. Les formes avaient quasiment disparu.
On eut dit des traits de crayons, caressant doucement le papier pour jeter des couleurs tous azimuts.
Un frottement, une glissade de mines sur les craquelures du papier.
Puis soudain, plus rien. Une page blanche.
Une annotation disait :
« Léon est mort. »
Et puis, un étrange dessin noir d’un corps transporté par deux hommes et rangé dans un camion de pompier.
Léon est mort un soir d’automne. Il est tombé comme la feuille d’un arbre dans l’escalier de son immeuble, fracassé devant la loge de la concierge qui criait d’effroi en voyant ce pauvre corps disloqué.
Le sans domicile dessina la scène de cette femme effrayée par la mort tombée sur son paillasson.
Puis une écriture fine refit son apparition. Les dessins devinrent rares, puis disparurent.
Le texte reprenait le pouvoir.
D’une main souple, il écrivit longuement son chagrin, la perte de son ami, les couleurs qui disparaissent.
Il avait toujours son chapeau jaune sur la tête mais cela ne l’amusa plus.
Alors, il écrivit les dernières phrases :
« Mon livre est fini. Je veux maintenant qu’il aille de main en main, qu’il saute dans les bras de ceux qui aiment les livres. Je veux qu’il donne de la lumière, qu’il éclaire le passant, qu’il guide les cœurs. Pour que vive Léon. Pour que ceux qui veulent écrire se lance à corps perdu dans l’aventure. »
Le livre se terminait là.
Je le posais délicatement.
Je me souviens maintenant qu’une personne m’a raconté qu’un chapeau jaune flottait sur la seine, enveloppé de tourbillons, dansant joyeusement entre les arches des ponts.

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Nualmel · il y a
Vous avez une manière très fluide de promener le lecteur dans une histoire inattendue et ordinaire à la fois.
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Sylvie Detain · il y a
Merci beaucoup ! Bien à vous
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Jennyfer Miara · il y a
C'est très émouvant: c'est en quelque sorte l'histoire d'une chaîne de partages, autour d'un livre original et chargé de souvenirs :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à aller y jeter un œil !!

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Sylvie Detain · il y a
Merci beaucoup. Très touchée de votre commentaire
Je vais lire votre texte.

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Nadine Gazonneau · il y a
Voila une belle découverte et un très bon moment de lecture. +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Marie · il y a
Etrange ! Je viens de lire successivement deux nouvelles vertes avec chacune un chapeau jaune et un nommé Léon !!!
Sont-ce les consignes d’un concours passé ou une coïncidence étonnante ? Bon, je vais m’arrêter de lire un moment de crainte d’en croiser un 3ème ... Mais les deux textes étaient agréables à lire.

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Sylvie Detain · il y a
Cela provient d’un défis avec un groupe dont je ne connais qu’une seule personne. Je ne participe pas « physiquement » car je travaille aux horaires où ils se reunissent. Avec la personne que je connais nous avons participé ensemble à des ateliers d’ecriture. En fait il me bouste car j’adore ecrire et suis très rapide dès qu’on me donne un thème. Vpilà, j’espere avoir repondu à votre questionnement
Bien à vous et merci de nous avoir lu !

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Marie · il y a
C’est une excellente idée et le résultat est très agréable !
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Sylvie Detain · il y a
Merci. J'adore les défis : ils me donnent une véritable pêche ! ;)
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Elena Hristova · il y a
votre chapeau jaune a l'air vraiment craquant, je l'ai dégusté à livre ouvert
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Sylvie Detain · il y a
Merci pour cette dégustation !bien àvous !
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Sylvie Detain · il y a
Merci beaucoup !
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Konogan · il y a
Je viens d'arriver sur le site et mon premier vote est pour vous. C'est un très beau texte, bien écrit et émouvant.
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Bruno Detain · il y a
a suivre...
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Sylvie Detain · il y a
Naturellement !
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Catherine Bretonniere · il y a
Meriterait un prix bien sur et même une collaboration avec Manu Larcenet...
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Sylvie Detain · il y a
Merci Catherine ! Comme un combat ordinaire

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