Un chapeau jaune

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— Un chapeau jaune, quelle drôle d’idée !
— Vous croyez, Léon ? J'espérais pourtant vous faire plaisir, j'étais persuadée que le jaune était votre couleur préférée.
— Mais enfin, Princesse, ça dépend pourquoi. Oui, je suis content que le soleil soit jaune, je ne pourrais pas imaginer le soleil d'une autre couleur. Mais votre chapeau, jaune... Vous qui ne portez que du violet d'habitude.
— Eh bien, j'en avais marre du violet. Voilà.
— Une dame de votre âge doit être en violet, pas en jaune.
— Vous êtes méchant aujourd'hui, Léon. Ce n'est pas bien ça.
— Pardon Princesse, je ne voulais pas être blessant.
— Poussez plutôt mon fauteuil sur la droite, dans cette allée. Là, sous les marronniers.
— Mais Princesse, tous les jours nous empruntons la même allée.
— J'ai déjà fait une folie en portant ce chapeau, je ne veux pas en plus, changer l'habitude des marronniers.
Léon soupira, mais il fit comme elle le lui ordonnait. Il tourna à droite et il engagea le fauteuil roulant dans l'allée des marronniers. C'était chaque jour la même chose. Elle allait lui demander d’aller plus vite, ou moins vite, de tourner, de faire demi-tour. Il le savait, elle allait lui imposer pendant les deux prochaines heures, tous ses caprices, tout ce qui lui passait par la tête. Elle prenait un malin plaisir à le faire tourner en bourrique, à le houspiller, à l’insulter, puis à lui montrer aussitôt après, les plus vifs signes d’amitié, les plus surprenantes manifestations d’affection.
— Allons tout droit, lentement.
— Oui Princesse.
— Arrêtez-vous et remontez mon plaid.
— Vous avez froid, Princesse ?
— Mais ça ne vous regarde pas, Léon. Je vous demande de remonter mon plaid parce que tel est mon bon plaisir.
Léon se renfrogna, manifestement aujourd’hui, elle était d’humeur à l’humilier. Ça le rendait malheureux, car lui-même ne savait pas être méchant, en tout cas, pas avec elle. Il lui consacrait beaucoup de temps, bien plus qu’il n’aurait fallu, mais il lui était très attaché. Il le savait, il en était secrètement amoureux, il l’avait aimée dès qu’il l’avait vue la première fois. Non pas d’une passion adolescente, comme il en avait connu dans sa jeunesse, mais d’un amour profond qui faisait qu’elle lui manquait quand il n’était pas avec elle. Parfois, il la haïssait avec la même ardeur lorsqu’elle était acariâtre et odieuse. Dans ces moments, il aurait voulu la tuer, la cribler de balles et la jeter dans un lac. Elle savait le retourner dès qu’elle discernait le venin dans ses yeux, alors elle redevenait instantanément adorable, elle l’amadouait. Elle savait aussi comment le fasciner : elle lui égrenait des souvenirs de sa vie, elle savait tellement de choses, elle parlait plusieurs langues, elle avait voyagé tout autour de la terre. Quand elle le voulait bien, elle lui racontait de fabuleuses histoires, mais aussi des anecdotes amusantes, elle disait qu’elle avait connu des rois, des ducs, des présidents, des ministres, des écrivains, des peintres, des musiciens, des acteurs, des savants.
— Qui est assis sur le banc, près du lac Léon ?
— C’est le professeur, Princesse.
— Le professeur ? Vraiment ?
— Oui Princesse.
— Conduisez-moi près de lui.
Le professeur Dupré était un grand septuagénaire dégingandé avec une surprenante tignasse blanche parfaitement disciplinée (il y prenait grand soin, il se lavait les cheveux quotidiennement et il passait plus d’une demi-heure à se coiffer chaque matin). Très élégant, il était toujours tiré à quatre épingles. En ce jour printanier, il avait revêtu un costume beige clair en alpaga et il arborait une magnifique lavallière rouge sur sa chemise de satin blanc. C’était un scientifique reconnu par ses pairs ; grand spécialiste de physique quantique, il avait fait fortune en écrivant des ouvrages de vulgarisation que le grand public s’arrachait et qui avaient été traduits en de nombreuses langues. Ces succès étaient plutôt inattendus puisque le thème choisi était d’un abord difficile, mais à la surprise générale, beaucoup de lecteurs s’étaient enflammés pour les recherches récentes, les conceptions originales et la vision quasi mystique de l’Univers que le professeur avait su transmettre dans ses livres. Il avait été également un conseiller technique recherché de cinéastes français et américains pour des films de science-fiction, enfin il donnait encore des conférences chèrement payées dans plusieurs universités étrangères. Déjà naturellement imbu de lui-même, cette reconnaissance publique n’avait en rien soigné son manque de modestie. Loin d’être un quelconque professeur nimbus perdu dans les nuages, il avait les pieds sur terre et il savait gérer ses biens et son portefeuille boursier.
Le savant n’avait aucune considération pour Léon, à qui il n’accordait pas le moindre regard et qu’il prenait pour ce qu’il était, un domestique. Naturellement, Léon le détestait cordialement, mais il était obligé de n’en rien montrer et de ravaler son inimitié parce qu’il savait que la moindre critique de sa part occasionnerait une réprobation sévère de sa patronne. Lorsqu’on est un ancien légionnaire, on sait se taire et montrer bonne figure à sa hiérarchie même si on à la tête traversée de ressentiments et de détestations.
— Gérard, quelle joie de vous voir.
— Françoise, c’est un énorme plaisir pour moi, j’espérais tant que vous viendriez et vous me comblez par votre présence.
— Comment résister à une invitation aussi originale ? C’est la première fois que je reçois un carton me proposant une promenade sous les marronniers.
— Vraiment ?
— Quel sens de l’humour ! j’ai reçu dans ma vie de nombreux cartons d’invitation, mais jamais de cartons à chapeaux d’invitation.
— Ah ! Ah ! Et je vois que vous portez le chapeau que contenait ce carton.
— C’est vous qui l’avez choisi ?
— Bien sûr. Ou plutôt, c’est lui qui m’a choisi quand je suis passé devant la vitrine d’une modiste du côté de la Chaussée d’Antin. J’ai immédiatement pensé à vous en le voyant et je n’ai eu qu’une seule hâte, c’est d’en faire l’emplette pour vous l’offrir.
— Quelle idée savoureuse ! C’est parfaitement ma taille. Voyez comme il me va bien. Et ce jaune est tout simplement ravissant.
— Tout vous va bien, Françoise.
— Flatteur... Léon, laissez-nous, je vous donne votre après-midi, je vous verrai demain matin.
— Mais Princesse, qui va vous ramener chez vous ce soir ?
— Vous avez entendu ce qu’on vous a dit, intervint sèchement le professeur, je ramènerai moi-même votre maîtresse chez elle. Obéissez à présent !
Léon serra les poings qu’il avait furieusement envie d’envoyer sur la figure du professeur pour la lui marteler, mais il réussit à se contenir. La rage au cœur, il s’éloigna en baissant la tête. Il était fou furieux, humilié. Jamais on ne l’avait traité de la sorte. À la caserne lorsqu’un sous-off aboyait des ordres, il le faisait avec un certain respect envers ses hommes. La vie était rude à la légion, la discipline sévère et l’entraînement particulièrement dur, mais il n’y avait pas de mépris. Même le colonel estimait ses légionnaires qui étaient d’abord des frères d’armes et qui pouvaient à tout moment, être envoyés sur un terrain de combats. La France et le Royaume-Uni étant les deux seuls pays européens à entretenir une armée digne de ce nom, leurs soldats pouvaient être expédiés sur de nombreux théâtres d’opérations. Bien entendu, c’est aux légionnaires que revenaient les missions les plus difficiles et Léon s’était ainsi retrouvé en Syrie, en Afghanistan, au Mali et en Libye. Il avait été blessé à plusieurs reprises dont une fois très gravement, il avait d’ailleurs failli perdre un œil. Il avait vu plusieurs de ses camarades mourir, ou amputés, il avait vu des civils sauter sur des mines, il s’était confronté au terrorisme avec la peur que provoque le fait de savoir que l’ennemi peut-être partout y compris dans l’enfant que l’on croise parce qu’il est peut-être porteur de bombes et qu’il a le devoir de se faire exploser.
Quel connard, ce professeur ! Un sale bourgeois snobinard qui avait eu le cul bordé de nouilles en naissant dans une famille bourgeoise qui lui avait payé ses études. Depuis quelques temps, la princesse en disait le plus grand bien et ça l’agaçait. Elle s’amusait de l’irritation de Léon et elle prenait un malin plaisir à le taquiner. Elle trouvait le professeur drôle, intelligent, cultivé et élégant. Léon avait bien compris qu’elle était très flattée par les prévenances que lui prodiguait le scientifique qui, d’habitude, était si sûr de lui, semblait complètement pataud et intimidé quand il était avec elle. Le professeur était amoureux de la princesse, Léon avait fini par l’admettre. Aujourd’hui, les doutes qui subsistaient avaient complètement disparu. C’était clair, le coup du chapeau jaune, le rendez-vous dans l’allée des marronniers, son renvoi pour la journée, le professeur qui ramènerait lui-même la princesse chez elle. Mais elle ? Était-elle amoureuse du professeur ? Certainement pas ! Ce n’était pas possible. Le professeur était trop vieux, et puis il n’était pas viril, c’était un dandy avec des allures de gringalet. La princesse aimait les vrais hommes, les baroudeurs, les soldats ! C’est une des premières choses qu’elle lui avait dites en l’embauchant.
Plein d’amertume, il marchait au hasard des rues en se remémorant ses premiers jours avec la princesse. Il revoyait la scène, quand rendu à la vie civile, il s’était mis en quête d’un emploi pour arrondir sa maigre retraite et payer son loyer. Elle l’avait reçu aimablement, et tout de suite son œil s’était allumé quand il lui avait montré ses certificats et l’attestation de l’armée prouvant qu’il y était resté vingt ans et qu’il avait été démobilisé avec le grade de caporal-chef. Elle s’était présentée, elle était la princesse Blyandinka, elle lui expliqua qu’elle était issue d’une grande famille russe qui avait immigrée en 1917, lors de la Révolution d’Octobre. Léon ignorait tout de la Révolution d’Octobre, il ne savait pas non plus comment s’adresser à une princesse. Il était plus habitué aux bars à bières pouilleux et aux bagarres entre poivrots qu’aux aristocrates et aux ronds de jambes.
D’emblée, il l’appela « Princesse » en répondant à ses questions et elle ne trouva rien à y redire. Il conclut alors qu’il avait fait comme il fallait et ça le rassura.
Ensuite, il y eut ces moments heureux où la princesse Blyandinka et lui se promenaient ; elle bavardait, il l’écoutait et malgré la différence d’âge, il avait envie de l’embrasser, de la protéger, de devenir son amant, peut-être, qui sait ? de l’épouser. S’était-elle rendu compte au cours de ses derniers mois, des sentiments qu’il lui portait, des vrais désirs charnels qu’elle avait suscités malgré son âge. Elle n’était plus jeune et elle se déplaçait difficilement, mais elle avait du charme et qu’est-ce que le charme si ce n’est la partie divine de la séduction ? Bien entendu, si elle n’avait pas été d’accord pour des relations sexuelles, il se serait contenté d’un amour platonique, le sexe n’était pas une fin en soi, ce qui comptait c’est elle, sa présence, son parfum, son être. Comment oser le lui dire ? Il avait été incapable de lui en parler même par une allusion. Il l’espérait autant qu’il redoutait, qu’elle ait compris, qu’elle ait su lire dans son cœur et qu’arriverait le moment où elle lui proposerait de rester avec elle, de mêler leurs deux vies. Certes, il n’était pas riche et la princesse ne roulait pas sur l’or, elle vivait dans un appartement vétuste, meublé à l’ancienne. Les tapis étaient élimés, les rideaux défraichis et les fauteuils avaient besoin d’être retapissés.
Il avait la tête des mauvais jours de celui qui n’a pas dormi de la nuit lorsqu’il revint chez elle le lendemain, mais elle était elle-même, fort guillerette. Elle chantait, elle souriait, elle se montrait très aimable. Manifestement, la journée de la veille avait été pour elle excellente. Léon avait l’impression qu’elle jubilait comme s’il elle avait gagné le gros lot à l’Euromillions.
— Vous avez l’air contente, Princesse.
— Pourquoi ne serais-je pas contente ? il fait beau, le soleil brille.
— Si on veut, parce qu’il y a quand même des nuages et la météo annonce de la pluie.
— Tant mieux, ça va arroser les plantes.
— Ça alors ! Vous qui d’habitude ne cessez de rouspéter à la moindre goutte !
— Vous exagérez, Léon. Vous exagérez toujours.
— Pourquoi êtes-vous si gaie, Princesse ?
— Vous le saurez bientôt. Aidez-moi à passer mon manteau et donnez-moi mon chapeau, nous sortons.
— Mais... Et le petit-déjeuner, Princesse ?
— Nous le prendrons en ville, dans une brasserie, ça nous changera.
— Ah bon ? C’est nouveau, ça.
— Pas ce chapeau-là. Donnez-moi le jaune, voyons.
Léon fit franchement la gueule. Il se passait trop de choses bizarres : la princesse, qui d’habitude était si près de ses sous au point qu’elle recalculait toutes ses factures, qui n’achetait que les produits les moins chers pour son alimentation au détriment de la qualité et qui ne s’autorisait que de rares fantaisies, décidait ce matin de prendre son petit déjeuner dans une brasserie et, par-dessus le marché, elle exigeait d’être coiffée de ce ridicule chapeau jaune. Sans rien dire, il l’aida à s’habiller et ils sortirent. Elle lui donna l’ordre de prendre la deuxième rue à droite, puis il dut pousser sa petite voiture pendant deux bons kilomètres. Manifestement, elle savait où aller, car elle était très directive. Un léger crachin humidifiait les visages, mais elle n’en avait cure, elle chantonnait sans prêter la moindre attention au silence réprobateur de Léon, elle ne faisait aucun effort pour le dérider, elle se contentait de lui indiquer l’itinéraire. Ils entrèrent enfin au café Anglais, un endroit chic, cher et réputé, le rendez-vous des gens en vue, célèbre en raison des nombreux acteurs connus qui venaient souper ou boire un verre à la sortie des théâtres.
À cette heure-ci, il n’y avait pas grand monde, quelques hommes d’affaires prenaient un café, une famille de touristes américains obèses dégustait un appétissant breakfast avec des saucisses, des œufs, du bacon, des haricots et toutes sortes de jus de fruits. La princesse s’assit à une table et commanda un thé Darjeeling « Et vous apporterez un café à monsieur. » ajouta-t-elle en désignant Léon.
Léon une fois de plus, ravala sa rage. Non seulement, elle ne lui avait pas demandé ce qu’il voulait consommer, en admettant qu’il voulut quelque chose, mais elle avait décidé à sa place. Le garçon ne put s’empêcher de lui jeter un regard méprisant et il en fut malheureux. Il but son express d’un trait tandis que la princesse prenait son temps pour siroter son thé. Elle sortit son poudrier et son bâton de rouge qu’elle appliqua sur ses lèvres, elle ne disait rien et le temps semblait long. Enfin, comme il le redoutait, une dizaine de minutes plus tard entra le professeur. Il n’en fut pas vraiment surpris, mais il sentit comme une grosse boule de tristesse dans la gorge.
— Chère amie, comment me faire pardonner ? Je suis en retard !
— Mais pas du tout, Gérard, c’est moi qui suis en avance, Léon marche si vite.
— Il ne vous a pas brusqué, au moins ?
— Il ne manquerait plus que ça, non rassurez-vous, il ne m’a pas brusqué. D’ailleurs Léon soyez gentil, allez-vous installer au bar et laissez-nous. Je vous appellerai quand j’aurais besoin de vous.
Sans dire un mot, Léon se leva et alla s’installer sur un tabouret. Il était désespéré et il n’avait qu’une envie, celle de partir au plus vite. Il aurait bien pris une bière, mais quand il vit le tarif des consommations, il préféra s’abstenir, d’autant plus que la princesse n’aurait pas apprécié de le voir picoler. Il observait le couple, elle riait de de ce que lui disait le professeur, ils avaient commandé des croissants qu’ils grignotaient en bavardant. On aurait dit deux jeunes tourtereaux qui ont la vie devant eux. Jamais Léon ne s’était senti aussi seul.
Les deux heures qui suivirent furent les plus longues de sa vie. Pour s’occuper, il allait marcher, il sortait faire un tour, il lisait le journal, il essayait de remplir une grille de mots croisés ou de trouver les chiffres manquants d’un sudoku, mais rien ne pouvait l’empêcher de ruminer de sombres pensées. Enfin la princesse lui fit signe, elle le héla sèchement, il aurait bien eu envie de l’abandonner mais il n’osait pas. Il s’approcha pendant que le professeur réglait l’addition.
— Nous rentrons, Léon.
— Oui, Princesse.
Le retour fût silencieux jusqu’à trois cents mètres de l’arrivée :
— Léon, je vais déménager.
— Ah ?
— Vous ne me demandez pas où ?
— J’ai compris, Princesse.
— Je vais épouser le professeur.
— Quoi ?
— Qu’y a-t-il d’extraordinaire ?
— Mais ce n’est pas possible, Princesse ?
— Ah ! Ah ! Et pourquoi donc ?
— Mais enfin Princesse, je vous...
— Oui ?
— Je vous... je vous en supplie. Ne faites pas ça.
— Il m’aime et je l’aime. C’est décidé. Nous nous marierons dans douze jours.
— Oh !
— Mais rassurez-vous, je vous garde, vous continuerez à vous occuper de moi et à pousser ma voiture. Ne vous inquiétez pas.
Les jours qui suivirent furent pour Léon un véritable enfer, il se mit à boire le soir chez lui, après sa journée de travail, mais ses années de légion lui avaient appris à récupérer vite, et le lendemain, il était relativement frais. En fait sa patronne ne remarquait rien, car elle passait son temps avec son fiancé. Léon fut quasiment inoccupé pendant cette période. Cette quasi oisiveté forcée était pire que tout, mais il s’efforçait néanmoins de faire bonne figure. Il avait mal, et il voyait avec angoisse approcher le jour du mariage. Par gentillesse, elle lui avait proposé de venir en l’assurant qu’elle ne voulait surtout pas de cadeau. Le mariage, lui expliqua-t-elle, ne serait qu’une formalité, ne seraient présents que les témoins, deux ou trois amis et lui.
Le matin des noces, il prit son arme qu’il avait subtilisée en quittant la légion. Un pistolet 9mm avec les cartouches qui vont avec. Il ne savait pas s’il oserait tirer, mais il en ressentait le besoin. C’était sans doute le seul sens qu’il pouvait donner à sa vie. La cérémonie était prévue à quinze heures à la mairie. Il se mit à marcher au hasard des rues, il n’avait pas envie d’aller voir sa patronne, elle lui en voudrait peut-être, mais c’était au-dessus de ses forces.
Il avait besoin de boire, mais pas n’importe où. Il voulait un bouiboui minable, une infâme gargote, avec des pochards, des ratés, des paumés de la société. Il voulait être loin du professeur et de la princesse, il voulait être avec des gens qui lui ressemblaient, des médiocres qui essuyaient de perpétuels échecs et qui subissaient la vie. Il voulait retrouver des gens qu’il comprenait, des gens de son monde. Après avoir suffisamment marché, il entra au petit Babeuf, un bistro décati et crade qu’il connaissait un peu et où il commanda un ballon de rouge. Trois heures plus tard il en avait bu une quinzaine et la tête lui tournait, il racontait des histoires, il disait qu’il allait commettre un meurtre, il était prêt à se battre avec ceux qui essayaient de le calmer ou qui le contredisaient. Finalement, le patron le mit dehors sous la menace d’appeler les flics s’il n’obtempérait pas.
Il arriva à la mairie à quinze trente, complètement soul. Les époux avaient échangé leurs consentements et on prenait des photos tandis que quelques personnes les félicitaient en leur souhaitant de longues années de bonheur. Dès qu’il aperçut Léon, le professeur lui jeta un regard noir et hautain. Il était manifestement contrarié de le voir. Léon s’approcha en titubant, il sortit son arme, et tira sur le professeur qui s’effondra, mortellement atteint. Tout alla ensuite très vite. Deux gendarmes municipaux le ceinturèrent et le désarmèrent. Il fut conduit au commissariat.
Deux mois plus tard, il fût condamné à vingt ans. Quand elle l’apprit par les journaux, Françoise Bécu veuve Dupré, se mit à sourire en pensant à lui avec attendrissement. Issue de l’assistance publique, elle avait derrière elle une longue carrière de prostituée de luxe, une cocotte comme on disait dans un certain milieu. Naturellement, elle n’avait jamais été princesse, mais elle en était à son septième veuvage, ce dernier étant le plus juteux de tous. La fortune que lui laissait le professeur Dupré était immense.
« Léon a été parfait, il a agi exactement comme je le souhaitais. Je ne pouvais pas espérer mieux ! » pensa-t-elle. « Jamais les neveux de Gérard n’auraient pu me faire un procès pour récupérer l’héritage étant donné les circonstances tragiques de son assassinat. ». Elle héla son nouveau domestique :
— Xavier !
— Princesse ?
— Vous ferez envoyer un kilo d’oranges à Léon Noduc, prison de Fleury-Mérogis, vous les prendrez à la supérette au bout de la rue, elles sont en promotion.

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Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
J'ai pas décroché de l'histoire, le style est soutenu, la tension est immédiate, la fin d'une cruauté sans nom. La psychologie des personnages présente une unité de vécu assez pertinente, avec en prime une fausse "lutte de classe". Seule une femme (ou un homme) de mauvaise vie peut échafauder un tel stratagème. La bassesse est érigée en art dans ce récit! ( J'ai sur ma page un ange qui je crois, est au-dessus d'un jeu cruel).
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Marie Claire Suarez · il y a
pauvres pantins face à une femme aussi machiavélique. Bravo pour le coté début du siècle de votre récit
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Trez · il y a
Merci. Le sexe faible n'est pas celui auquel on pense d'habitude :-)
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Joue-flue · il y a
Oui très original, j'aime beaucoup
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Trez · il y a
Merci beaucoup
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Marie · il y a
Très original et souvent plein d’humour ! Une pensée pour Léon et une invitation pour « Louison ».
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Trez · il y a
Merci à vos je vais lire Louison
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Elena Hristova · il y a
J'en ai connu des princesses dans ma vie, mais la vôtre bat tous les records d'audience écrite. Tous mes chapeaux avec plaisir!
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Trez · il y a
Merci à vous
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Virgo34 · il y a
Un récit à l'humour subtil où l'on ne s'ennuie pas.
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Trez · il y a
Très heureux que ça vous ai plus :)
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François Duvernois · il y a
Excellente la chute ! Votre histoire est rondement menée. Ecriture fluide.
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François Duvernois · il y a
Si cela vous dit, je vous invite à découvrir Maréchal nous voilà
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Zouzou · il y a
Évocation d'une époque royale , mes voix!
Si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique '

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Lyne Fontana · il y a
Bien mené. Bon scénario.
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Ernestinemontblanc · il y a
Votre texte est aussi habile que la fausse princesse !

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