Un célibataire exigeant

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Originaire de Champagne, l'auteur cherche patiemment le secret d'une prose qui pétillerait, mais sans soûler outre mesure. Cultivant le genre de la nouvelle, qui lui apparaît à cet égard comme un  [+]

Image de Hiver 2015
C’était décidé : il allait reprendre sa vie en main. Cesser de se laisser aller. Et pas demain : aujourd’hui. Maintenant. Mais comment s’y prendre ? Par où commencer ? C’était si difficile...
Allez, la balle était dans son camp. Il alla droit à son stock de whisky (c’est-à-dire par le plus court chemin, pour une fois), et le vida. Mais pas comme d’habitude, non : dans les pots de fleurs. Cela lui coûta. Le sacrifice n’était pas seulement financier, c’était tout son mode de vie de ces dernières semaines qu’il enterrait. Il fallait ça, pourtant. Et si dans les pots les fleurs étaient mortes depuis longtemps, se consolait-il, avec les racines on n’était jamais trop prudent.
Il devait passer à autre chose. L’oublier. Elle n’était pas faite pour lui, de toute façon. Il avait commis une erreur – une grosse erreur – mais voilà tout ; il pouvait encore rencontrer le grand amour. Il suffisait de s’organiser.
Sur la toile il existait des sites où il pouvait trouver la femme qu’il lui fallait, avec précision, la femme qui le comprendrait, qui saurait, sous son influence, élever ses aspirations et porter le regard sur un idéal commun de vie à deux ; sur un bon match de foot à la télé, par exemple. Des sites destinés aux célibataires qui avaient des exigences et les affirmaient sans complexe. Des sites où se réfugiaient des milliers d’âmes esseulées, difficiles, et qui n’attendaient que lui.
Comme il n’était pas du genre à prendre une décision sur un coup de tête, il prit le temps de la réflexion. Dix bonnes minutes. La durée des pubs entre les mi-temps. À se débarrasser des restes d’elle qui polluaient encore son appartement, y compris les pots de fleurs, qui lui montaient au cerveau à force d’y repenser. Il fit bien : au bout de dix minutes ses idées étaient plus claires, il s’installa devant son écran.
Dix minutes de plus, il avait trouvé ce qu’il cherchait. Le site en question s’adressait aux hommes de goût, aux gentlemen. Il garantissait des rencontres de qualité. De qualité supérieure. Ici, la femme n’était pas un produit comme un autre. C’était du sérieux. Le coup de foudre à haut débit garanti. Et tout était vérifié : respect des normes en vigueur, conditionnement, date de péremption, etc.
Pour une relation réussie, il le savait, il devait désormais se montrer particulièrement exigeant. Et sur ce site, justement, il pouvait choisir l’âge et les mensurations souhaitées. Au centimètre.

C’est ainsi qu’il tomba sur Una. Una était passionnée de voyages. Elle était ouverte à l’altérité, elle aimait se rendre à l’étranger. Elle avait rencontré des tas de gens formidables, aux cultures très diverses, très variées, vraiment sympas. Mais pas le grand amour, manifestement. Elle énumérait les pays où elle était déjà allée, puis ceux où elle allait se rendre avec le compagnon de ses rêves. Il devait avoir l’esprit aventureux, une curiosité sans frontières. Il fallait qu’il soit assoiffé de culture.
Assoiffé, pas de problème. Aventureux... pourquoi pas. Quant à la culture, il avait toujours aimé les défis, il n’y avait aucune raison qu’il ne soit pas capable de s’intéresser à autre chose qu’au foot ou au rugby. D’ailleurs en période de coupe du monde il y avait régulièrement de nouveaux pays à découvrir (et à battre). C’était donc la femme qu’il lui fallait. Et puis de toute façon la photo ne laissait aucun doute.
Vendredi, au centre-ville. La rencontre avait lieu ce soir. Il fit son entrée le premier, juste à l’heure, et elle ensuite, trois cafés plus tard. Mais... elle était encore mieux en vrai. Dès qu’elle ouvrit la porte, tout l’espace vitré du café fut illuminé de son extraordinaire présence, qui avait tant fait défaut durant l’heure écoulée. Ils firent les présentations d’usage, sobres mais fluides ; maîtrisées. Après quoi en guise d’échauffement suivirent quelques échanges, si prometteurs qu’un dîner s’imposa presque d’emblée comme une évidence. Au moment de choisir le resto toutefois, un désaccord survint. Elle voulait l’entraîner dans un boui-boui exotique. Suspect, même. Pas libanais, mais un truc dans ce goût-là. Lui avait des convictions, besoin de menus incontournables, de menus fondateurs, de ces plats qui posent les bases d’une civilisation : pizza 4 fromages, cheeseburger... le choix est large. Mais voilà : elle, manger des pizzas ne l’intéressait pas du tout. Elle était déjà allée deux fois en Italie. À ce stade de leur relation, malheureusement, il jugea qu’il n’était pas stratégique de lui faire une scène, et lui laissa l’avantage. Mais il allait de soi que ce serait la dernière fois.
Le restaurant était minuscule, mais il restait une table pour deux. Vraiment pas de chance. Il prit donc la ferme résolution d’être très ouvert sur le monde ce soir. Elle, sensible à ce trait de sa personnalité, le voyant aussi fort irrésolu devant le menu au retour du serveur, n’hésita pas à commander pour lui. Elle avait volé à son secours, sourit-elle ; l’habitude : elle prenait l’avion dès qu’elle le pouvait. À vrai dire, elle ne voyageait qu’en avion. Elle voulait tout avoir vu, tout connaître. Pouvoir le dire. Bien entendu elle se tenait au courant auprès des Affaires étrangères de toutes les zones sensibles dans le monde, afin de ne pas prendre de risque inutile.
Cela glissait dangereusement vers le cours de géopolitique, et il était inquiet, quand, soudain, une sonnerie retentit du fond de son sac à main. La chance semblait tourner. Elle attrapa son sac pour couper son portable, puis... mais qu’est-ce qu’elle faisait ? Elle n’allait quand même pas répondre ? Si.
C’était une copine. Ça dura cinq minutes. À regarder les décorations, les murs, le plafond. Tu fais ci, tu fais ça. Et avant de raccrocher : « Prend la formule « tout compris », on perdra moins de temps une fois sur place. »
Comme il fallait s’y attendre, le serveur revint. Il disposa sur la table des plats indéfinis, garnis de produits indéterminés. Il y avait peut-être un coquillage par ci par là, mais pour être honnête rien de sûr. Dans une usine de transformation alimentaire, franchement, on aurait crié au scandale sanitaire.
Elle entama son repas et reprit de plus belle : dans la vie il fallait être à l’écoute. Les autres nous apprenaient tellement ; sur le monde, sur nous-mêmes ; c’était la plus grande qualité entre toutes, d’être ouvert à la différence. Elle s’exaltait. La façon de vivre des gens simples était très belle et très pure, leur culture injustement méconnue ; il ne fallait pas rater ça. Elle mangeait. Comment faisait-elle ? C’était un mystère ; un mystère épais ; beaucoup trop épais, à son goût. Comme il ne pouvait pas l’écouter plus attentivement qu’il ne le faisait déjà, et qu’elle allait bientôt s’apercevoir qu’il n’était pas le moins du monde ouvert à ce qui stagnait là, au fond de son assiette, et qui résistait à toute analyse, il devait impérativement la brancher sur un autre sujet s’il voulait revenir au score. Mais lequel ? Les voitures ?... Non. Le boulot ?... Bof... Voilà : il avait abusé d’une alimentation trop peu variée, ces derniers temps, est-ce qu’elle ne connaissait pas un régime efficace ? C’est qu’il avait vraiment à cœur de surveiller sa ligne et... Et la table sonna. Oui, c’était là que siégeait son téléphone, désormais.
La même copine. Le même sujet. Apparemment, la formule « tout compris » n’était plus disponible (ou alors il n’avait pas tout compris). « Oui il nous la faut... Comment on fait, sinon ?... On... Un autocariste ? Non, sans moi...Ben oui. On a toujours fait comme ça, c’est ça la liberté -[...] billets... compagnie... hôtel... accessibilité... petit déjeuner [...] Tu les prends !... Oui... Mais évidemment ! Il ne faut plus hésiter. » Lui hésitait toujours devant son assiette. Le courage physique lui manquait. Mais soudain, au moment où il se demandait sérieusement si elle se souvenait qu’il était là, elle le fixa. Brusquement. Puis son assiette. Alors, tout en continuant à donner des directives au téléphone, elle l’exhorta à manger du regard. Hélas ! il était bien trop tôt pour jouer la montre, il fallut s’exécuter. Ne serait-ce que par souci de cohérence. Bien sûr c’était aussi mauvais qu’il se l’était imaginé, mais par bonheur il avait eu la présence d’esprit de commander un alcool. On ne savait pas manger, mais tout de même on savait boire, dans ce pays. L’alcool était fort. Désinfectant. Propre à faire couler le tout, à aller jusqu’au bout de l’épreuve. En ce moment difficile il éprouva, non sans un certain réconfort, que la fraternité des hommes ne s’exprimait jamais si pleinement que sur les valeurs universelles.
Entre-temps elle avait fini par raccrocher et, satisfaite qu’il ait pris goût au repas, elle lui expliqua qu’on apprenait aussi beaucoup de l’art culinaire des pays du monde. Ceux qui ne comprenaient pas ça étaient des abrutis. Il était bien d’accord, il venait de l’apprendre à ses dépens. Et il déclara qu’il préférait quand même la culture italienne. Car l’Italie c’était les pizzas et les spaghettis bolognaise, sans compter la Renaissance, qui là-bas avait démarré plus tôt qu’ailleurs, avant même l’introduction de la sauce tomate en Europe par Christophe Colomb. Très détendu à présent, il se mit à plaisanter : avec une pizza bien circulaire, on pouvait faire le tour du monde en dix minutes. Erreur : ses yeux de braise le cuisirent au feu de bois instantanément. Car c’était sérieux. Il était urgent d’aider ces cultures à se faire connaître, afin de les rendre plus fortes. C’était comme le commerce équitable, une offre en adéquation avec la demande ; cela permettait à ces régions du monde de se développer, de rompre avec l’exclusion et d’accéder enfin à la civilisation. Il essayait de suivre le raisonnement. Mais c’était la fin du repas, il lui avait fallu six verres pour en venir à bout, peut-être huit ; et elle avait bu aussi. Puis elle voulut savoir s’il avait aimé malgré tout. Au bout de six verres évidemment, il allait être honnête avec elle. Il se leva, s’appuya à la table – le seul point du restaurant qui restait fixe, murs et plafond tournant tout autour –, et déclara solennellement que ce n’était pas son truc. Mais qu’il avait été drôlement courageux d’essayer. Drôlement aventureux. Et qu’il avait beaucoup appris. Sur lui, surtout. Repoussé des limites. Comme l’aurait fait n’importe quel grand explorateur.
Et là, le froid. Elle se leva à son tour – sans un mot –, mit son manteau et sortit.
À l’extérieur, la bise d’usage, mais distante ; glaciale. On allait s’en tenir là. De toute façon elle partait en voyage le lendemain avec une copine. Et il resta planté là, enlaçant le réverbère ; bien loin de marcher sur les traces des grands explorateurs, loin de l’Italie ; avec juste le sentiment d’avoir été mené en bateau ; plus le mal de mer. Il n’avait même pas réussi à sauter le repas. Le fiasco.

Que faire, alors ? Abandonner ? Il n’allait quand même pas se remettre à chasser sur son lieu de travail... pas refaire la même erreur... Ça non. Impossible. Déjà, collaborer avec des femmes, il avait eu grandement l’occasion de mesurer toute la difficulté de la chose. Au travail, c’était : l’homme propose, la femme indispose. Alors en couple... D’autant qu’il avait pris soin de choisir la plus conciliante. Il avait tout consenti, pour elle. Il avait réduit sa consommation d’alcool – de 40 % (de 40°, si vous préférez (uniquement le whisky, donc, mais c’était sa passion de jeunesse)) – ; il avait freiné sa pratique intensive des sports d’équipe à la télé ; il avait même revendu sa poupée gonflable sur le bon couin. Tout ça pour se faire plaquer un soir en plein match de rugby. Et sans la moindre explication : elle fait sa valise, passe devant l’écran, prend ci, prend ça, repasse devant au moment d’un essai crucial ; le temps que le dernier quart d’heure du match s’écoule, elle a déjà claqué la porte et disparu. Bref il n’avait pas su la retenir.
Non, c’était la solution, il le sentait. Alors ? Alors du courage, et retour devant l’écran.

Il découvrit Donna. Une perle rare. Ça le changerait de l’autre huître, avec son téléphone nacré... Donna avait des projets d’avenir. Elle aspirait à un engagement sur le long terme, à une relation stable. Plus question de Pakistan donc ; exactement ce dont il avait besoin. Mais attention ! Elle était vraiment exigeante, prévenait-elle. Elle cherchait un homme ayant le sens des responsabilités, un homme sur qui elle devait pouvoir compter. Elle doutait un peu, elle avait tort : c’était lui, ça. Sans en avoir encore, il devait aimer les enfants ? Oui, tout à fait lui : il adorait les enfants des autres. En vérité, ça collait parfaitement. Et physiquement, alors là, c’était plus que parfait.
Ils se fixèrent un rendez-vous pour la fin de la semaine, et il reçut sur le champ une demande de confirmation, ainsi que, en pièce jointe, la liste des éléments à fournir. Elle cherchait la stabilité, et à ce titre il lui fallait le plus rapidement possible, et au plus tard quarante-huit heures avant le premier rendez-vous, sous peine d’annulation, les pièces suivantes :
- un justificatif de domicile de moins d’un an ;
- une photocopie de ses bulletins de salaire des 24 derniers mois ;
- une reconnaissance de non paternité (certifiée conforme) ;
ainsi que tout document important relatif à son état de santé. Elle ne demandait rien sur sa sexualité, mais son casier judiciaire devait être vierge. C’était ce qui s’appelle être exigeant. Enfin... Il échappait à la lettre de motivation, il n’allait pas se plaindre.
Le soir J il était en avance, elle aussi. Et après un verre à peine, on se décidait déjà pour un restaurant. Un restaurant normal. Avec des plats normaux. C’est ainsi qu’il eut droit à une rencontre saine accompagnée d’un repas sain. En fait, tout se déroula si bien qu’il put s’exprimer, et même parler de sport. Seul bémol elle ne buvait jamais d’alcool, il évita donc d’en prendre afin de marquer des points. De toute façon il avait dit qu’il arrêtait. Il se contenta d’une bière ou deux à la place.
Après quoi il la raccompagna jusqu’à chez elle. Devant la porte elle ne l’invita pas à entrer, mais comme elle ne buvait pas il avait déjà compris que pour le dernier verre c’était râpé. Et puis à force de pratiquer les sites pour célibataires, il avait intégré quelques règles de conduite fondamentales. Par exemple, ne jamais coucher le premier soir. (Sauf bien sûr si l’autre en a vraiment envie aussi.) Avant de disparaître derrière la porte cependant, elle lui proposa de se revoir le lundi en fin d’après-midi.
C’est donc le cœur alerte qu’il rentra chez lui, fort du sentiment d’avoir remporté la rencontre. Une belle victoire à l’extérieur. Et lundi soir il espérait bien jouer à domicile.
Il avait aussi un peu l’impression, à présent, d’avoir passé un oral d’examen ou de concours. Mais enfin avec succès, brillamment même, puisqu’il avait déjà décroché un second rendez-vous.
Le lundi, en lui ouvrant la porte, elle avait l’air tout excité. Elle enfilait sa veste et elle venait. On prenait sa voiture, elle avait une surprise pour lui...
C’était une heure de grande affluence, la circulation n’était pas fluide, et l’artère où elle l’emmenait débouchait sur le centre-ville. Résultat : ils étaient en retard (c’est elle qui conduisait), elle préféra se garer à près d’un kilomètre, ils descendirent en hâte, marchèrent, coururent, s’arrêtèrent devant une porte cochère ; il eut tout juste le temps de voir une plaque de médecin sur le côté, en un clin d’œil le voici au milieu d’une salle d’attente. « Qu’est-ce qu’on fait chez un cardiologue, lui demanda-t-il ? » « À ton avis ? On va passer un examen cardiologique, pardi ! » « On », c’était lui. Il voulut sortir immédiatement, elle s’interposa : il n’avait pas le droit de se défiler ; en cas d’annulation on devait prévenir au moins quarante-huit heures à l’avance, le cardiologue était très demandé, le rendez-vous était pris depuis un mois, etc. Très demandé ?! Mais il s’en foutait, il n’avait rien demandé, lui ! D’abord il était en bonne santé. Elle voulait en avoir le cœur net ? Mais... le cardiologue survint sur ces entrefaites. Il les invita aimablement à le précéder dans son cabinet, bloquant la sortie d’un pas chassé. Il était piégé.
Le rêve alors vira au cauchemar. Il ne subit pas un examen médical, mais une séance de torture en règle. Vous connaissez le principe, peut-être : vous subissez tambour battant, sans vous poser, sans souffler des tests d’effort à n’en plus finir ; si votre cœur lâche, c’est que vous étiez fragile de ce côté. L’avantage, c’est que c’est très bien remboursé par la sécurité sociale (et lorsque des frais d’obsèques s’annoncent, croyez-moi, cela n’est pas négligeable).
Quand les tests achevés le médecin rejoignit Donna à son bureau, pourtant, il était encore vivant. Il en profita pour se traîner débraillé jusqu’à la porte de derrière, pour l’ouvrir et s’enfuir, en se disant qu’il ne voulait plus jamais les revoir ni l’un ni l’autre. Il coupa les ponts.

Ce soir-là, chez lui, il était rassuré sur son état cardio-vasculaire, mais pas sur ses histoires de cœur. C’était donc si difficile ? Impossible ? Non, pourtant. Mais bon sang, comment ne pas se décourager quand son ex-future relation stable basculait en à peine un débit expiratoire? Comment ne pas renoncer, alors qu’on s’y mettait même à deux à présent pour lui briser le cœur ? En pleine période d’essai ?
Non. Il ne pouvait pas renoncer. Pas maintenant. Pas après ce qu’il avait subi. Il devait tenter un troisième essai ; comme au saut en hauteur ; comme au lancer du poids. Et retomber... comme il pouvait. Il se remit donc devant son écran et poursuivit ses recherches. Il était endurant.
La confiance revint. Pas à pas. Clic par clic. Il se mit alors, le temps de se reconstruire, à faire comme à peu près tout le monde : s’en tenir à des relations – comment dire – même pas platoniques, mais électroniques. Il acquit la conviction que la clé de la réussite reposait sur une présélection plus rigoureuse. Sur le web les conseils abondaient en ce sens et faisaient montre souvent d’une grande sagesse. Un internaute bienveillant préconisait par exemple d’éliminer d’emblée les signes astrologiques incompatibles. Ce n’était pas idiot. D’autres mettaient en place des procédures très différentes, parfois longues et complexes, mais tous, de l’informaticien sec du logiciel au gestionnaire des espaces verts exubérant, s’accordaient sur la nécessité d’élaguer scrupuleusement l’arborescence. Il apprit à identifier les profils. C’était souvent le même : en gros, elle cherchait un homme qui soit de son milieu social, et plus si affinités. Désormais il passait son chemin.

Et puis enfin, un beau jour – c’était un soir orageux bien arrosé –, il y eut Tiana. Un coup de cœur. Un vrai, cette fois (sans cardiologue). Tiana était romantique, elle cherchait le grand amour. Tiana n’était pas exigeante. Pas à proprement parler : elle voulait le prince charmant, c’est tout. Elle savait qu’il existait, simplement elle ne pouvait pas être certaine qu’il était inscrit sur un site de rencontres. Qu’elle se rassure : il était là, et il l’avait repérée.
Sa liste de conditions romantiques était des plus raisonnable. Elle le voulait beau, fort, propre et soigné. Que des trucs sains. Il n’avait pas besoin de savoir faire quelque chose de ses dix doigts. Un prince, quoi. Et encore, s’il interprétait correctement un prince charmant en baskets était toléré, à partir du moment où les baskets n’étaient pas trouées. Après, rien ne l’empêchait d’ajouter une plume à son chapeau pour impressionner si nécessaire. Elle n’avait rien contre l’alcool, rien contre le sport à la télé. La sédentarité ne lui faisait pas peur. Il fallait sauter sur l’occasion.
Un restaurant, le samedi suivant. Les voilà qui entrent. Aussitôt tout s’anime autour d’eux comme par enchantement : les manteaux vont au vestiaire, les chaises tapent des pieds et les accueillent, le pain se coupe en quatre pour les satisfaire, les bouteilles se montrent ouvertes et prêtes à donner la pleine mesure de leur talent, et les plats tombent tout cuits dans leur assiette. Un dîner très simple pourtant ; on n’en était pas encore aux chandelles. Mais ce qui se passait était exceptionnel. La soirée se déroulait de façon idéale, tout collait au millimètre : sa chemise au corps, ses cheveux sur sa tête, grâce au gel, tout. Un cas d’école. Il était rasé (au millimètre), il était beau, et il lui fit croire qu’il était fort.
C’est donc sous le charme qu’ils sortirent l’un et l’autre du restaurant. Il était son chevalier servant, il allait la raccompagner chez elle. Il se passait vraiment quelque chose. Dans l’euphorie il l’aida même à monter en voiture en ouvrant et fermant sa portière à sa place. Il avait vu faire ça quelquefois, au cinéma, et avec l’allant que lui donnait le vin il devait réellement émaner de sa personne un magnétisme de star du septième art. Les portières claquèrent au ralenti, tout en produisant la plus jolie musicalité qu’il était possible d’obtenir sur cet instrument. Du niveau d’un concert organisé par la municipalité. Et sans subvention. Chaque geste, chaque mot, chaque élément du décor, tout s’accordait avec une grâce inédite. Il était bientôt minuit mais le conte de fées ne finissait pas.
Arrivés sous les fenêtres de son appartement, où tout était baigné d’un clair de lune épanoui et riche en nuances que seuls le poète et le couple d’amoureux avaient le don d’apercevoir, il lui effleura délicatement la main au sortir de l’auto. Et devant l’entrée bien entendu, elle lui proposa de monter prendre un dernier verre.
Sincèrement il n’aurait jamais pu imaginer, à aucun moment de la soirée, en entrant dans le restaurant pas plus qu’en montant au septième comme elle l’y invitait en cet instant magique, que cela allait dégénérer à ce point, ni si vite. Aurait-il joué avec ses clés de voiture avec tant d’insouciance en grimpant l’escalier, si tel avait été le cas ? Il la suit, s’élève léger dans les degrés (au moins quarante), passe les paliers sans difficulté, atteint la porte ; elle ouvre, il franchit le seuil, minuit sonne, et là : horreur ! Elle se jette sur lui, ses clés de contact volent, puis sa chemise. En un éclair il fut déculotté, décalotté, recalotté, reculotté, puis mis dehors.
Il redescendit les escaliers pantelant, hagard, diminué et mi-nu, vit retomber presto l’altimètre à zéro, regagna l’air libre en proie aux très basses pressions sous les coups de tonnerre d’énormes nuées noires, récupéra ses clés d’auto dans la boue du caniveau (elles venaient de descendre aussi, par la fenêtre), remonta dans son carrosse et disparut dans la nuit.

Il s’en trouvera sans doute pour vous affirmer qu’on peut encore l’apercevoir, certaines nuits de pleine lune ou d’orage, errant comme une âme en peine condamnée à chercher l’âme sœur pour l’éternité, sur les routes du canton et des cantons limitrophes. Ce sont de mauvaises langues. Des indécrottables du romanesque. Certes, après tous ces échecs via le site de rencontres, le charme était rompu. Certes il avait été sévèrement ébranlé dans ses convictions. Et oui il y avait laissé sa chemise. Mais la vérité, bien moins extravagante, c’est que cette dernière et terrible épreuve mit un coup d’arrêt définitif à ses recherches. Tout simplement. Après trois essais ratés, il s’estimait disqualifié. La partie n’était pas équilibrée, de toute façon ; il n’avait jamais affronté que des célibataires évoluant au niveau national. Il renonça. Se résigna. Se désinscrit. Il crut un instant que son âme serait détruite dans cette ultime opération, mais non.
Officiellement – sur internet, donc –, il opta pour le statut de célibataire assumé et revendiqué. C’était assez bien coté (sur internet). Ses relations, exclusivement électroniques dorénavant, allaient connaître enfin le développement durable auquel il aspirait, peut-être même leur plénitude, en toute virtualité. L’écran plat de sa télé avait vocation à reconquérir un rôle de premier plan, les grands événements sportifs satellitaires s’apprêtaient à reprendre leurs droits, et le livreur de la pizzéria du coin à recouvrer celui de livrer à toute heure. Surtout, il allait pouvoir redevenir l’amateur de whisky exigeant qu’au fond il n’avait jamais cessé d’être.

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