6
min

Un boulot de merde

15 lectures

0

J’en ai marre de ce boulot de merde.
Ce n’était pas la peine d’obtenir mon « bac » avec mention et de me tirer trois années de « prépa » HEC, pour venir échouer à 1200 euros par mois dans cette station-service, sur la nationale entre Golfe-Juan et Cannes.
Mais il faut bien vivre et ce boulot me permet, puisque j’assure les nocturnes de 22 h. à 6 h. du matin, de préparer un concours administratif. Pour faire quoi... on verra bien.
En tous les cas fonctionnaire, ça c’est sûr. J’ai revu mes ambitions à la baisse et j’ai choisi la sécurité de l’emploi... pour demain.
Car, pour cette nuit, et pour la quatrième fois depuis le début de l’année, j’ai un mec devant moi avec un flingue à la main, et un passe montagne en laine, de couleur kaki, qui lui recouvre le visage.
- Fais pas le con et refile moi la caisse.
- Je ne fais pas le con, j’ai l’habitude et j’ai des ordres.
- C’est bien ça, coopère et il ne t’arrivera rien, compris ?
- Parfaitement. Après tout ce n’est pas mon pognon.
- Alors passe-moi la monnaie et vite.
J’ouvre la caisse enregistreuse et lui tends une liasse de billets, pas très épaisse.
C’est vrai que la plupart des clients règlent par carte bleue ou par chèque, surtout la nuit.
- Je suis désolé mais il n’y a pas grand-chose, vous savez.
Il jette un coup d’œil sur les billets, environ cinq cents euros.
- Il n’y a rien d’autre, tu es sûr ?
- Certain, vous pouvez me croire, il n’y a rien d’autre. Quand le patron s’en va il emporte la recette du jour.
- C’est maigre, le métier ne paye plus, en tous les cas pas suffisamment pour les risques qu’on prend.
- Les risques ! C’est vite dit. Vous ne risquez pas grand-chose puisqu’on vous donne tout sans résister. Tenez, le dernier qui m’a braqué, il y a tout juste un mois, c’était avec un pistolet en plastique, un jouet d’enfant, et pourtant je n’ai pas bronché.
- Si tu t’en es rendu compte pourquoi t’as rien fait ? La peur certainement ?
- Même pas. J’en avais rien à faire et pas envie de jouer au héros.
- T’es quelqu’un de censé, toi. Tu en as dans la tronche.
- Ma foi ! Pour ce que ça me sert. Mais vous venez bien tard, trois heures du matin. A cette heure-là, d’habitude, je dors derrière mon comptoir.
- Je sais. Je t’ai surveillé plusieurs nuits avant de faire mon coup, mais je me suis fait quatre autres stations avant la tienne. Après j’arrête quelques semaines.
- C’est pas vrai ! Vous étudiez vos coups à l’avance. Vous aussi vous en avez dans le ciboulot. Et puis du courage aussi. Il en faut pour braquer comme ça, la même nuit, cinq stations.
- Ouais ! T’as raison, il faut avoir des couilles. Heureusement d’ailleurs, autrement tout le monde pourrait le faire. Bon, faut que je me dépêche, j’en ai une sixième à faire avant qu’il fasse jour.
- Et ça vous rapporte combien ce boulot ?
- J’ai pas fait mes comptes ce soir, mais environ deux à trois mille.
- Pas mal, mais dangereux pour si peu. Après tout vous risquez votre vie car vous pouvez tomber sur un dingue armé, non ?
- S’il est assez fou pour sortir son flingue, je serai obligé de le dégommer, mais je n’aimerais pas ça, crois-moi.
- Sûr. Descendre un pauvre type pour deux ou trois milles euros et en prendre pour vingt ans c’est un mauvais calcul.
- Tu vois bien les choses, jeune. Bon, je me casse et n’appelle pas les flics tout de suite. Laisse-moi une petite demi-heure, le temps de me faire l’autre station avant le « petit déj. ».
- Moi je n’aurais pas ce courage, pourtant je connais un coup qui pourrait rapporter dix fois plus, avec pas plus de risque.
- Ah ouais ! De quoi tu parles ?
- D’un coup facile et qui peut rapporter gros, mais j’aurai jamais le courage de le faire.
- C’est quoi, ton coup facile ?
- Vous voulez tout de même pas que je vous le dise, non. Pour que vous alliez le faire tout seul.
- On pourrait peut-être le faire à deux, non ?
- Tous les deux ! Je n’aurai jamais ce courage, et puis il est tellement facile qu’un type seul suffit.
- Tu me tentes, jeune. Allez, explique moi ça.
- Pas question. Qu’est-ce que j’ai à gagner dans ce coup, si vous y allez seul... rien. C’est mon idée après tout.
- Bon, écoute-moi bien, si ça me convient je te refile dix pour cent du total, ok ? Et tu ne risques rien.
- C’est ça. Vous allez faire le coup, palper une trentaine de briques, et foutre le camp vite fait. Vous me prenez pour qui, pour un cave, hein ?
- Tu as ma parole, fils. Je te ferai parvenir ta part, tu peux me faire confiance. Tu as ma parole, je te dis, jeune.
- Votre parole... votre parole... c’est bien beau, mais si je ne vois rien venir, je vais vous dénicher où, après ?
- Tu voudrais tout de même pas que je te refile mon adresse. Alors t’as confiance ou pas ? Tu me déçois, jeune. Une parole d’homme c’est une parole d’homme, et ça compte dans le « milieu », tu sais.
- J’en ai entendu parler, mais je préférerais une autre solution.
- Ah ouais ! Laquelle ?
- Eh bien ! Dix pour cent de trente mille euros ça fait trois mille, n’est-ce pas ?
- Tu comptes bien, jeune. On voit que tu as fait des études, et alors ?
- Alors, vous me réglez mon pourcentage avant le coup, c’est à dire de suite, et je vous dis tout. Qu’est-ce que vous en pensez, hein !
- Tu me prends pour un con ou quoi ! Je vais te refiler ce pognon avant même d’avoir fait le coup, tu rigoles, non !
- Pas du tout. Mais si vous le prenez comme ça n’en parlons plus, vous pouvez partir. Je ne préviendrai pas la police tout de suite.
- Bon, attends, ne t’excite pas, jeune. Je réfléchis.
Quelques secondes, le temps que l’ange passe.
- D’accord. Je te refile tout ce que j’ai sur moi et tu me donnes tous les renseignements, ça te va ?
- Impeccable. Vous êtes un vrai dur, un homme. C’est un plaisir de traiter avec vous.
Il vide sur le comptoir, devant moi, son sac de sport en toile. Un tas de gros billets. Je ne les compte pas mais il y a bien trois à quatre mois de mon salaire misérable et, surtout, non imposable.
Je range le tout dans mon sac à dos.
- Je vous remercie. A présent vous pouvez ranger votre revolver, s’il vous plaît.
- C’est pas un revolver, mais un pistolet (il le fourre dans sa poche). A toi de jouer maintenant.
- Voilà, il s’agit de la Société Générale, en plein centre-ville de Golfe-Juan. Ils ne sont que deux employés à l’intérieur : le guichetier, je le connais bien, il ne bronchera pas. C’est un père de famille tranquille et sa direction lui interdit d’intervenir en cas de hold-up, et puis la gestionnaire de patrimoine, dans le bureau du fond : une femme près de la retraite. Elle ne voit même pas ce qui se passe devant le guichet, à travers la vitre teintée. Et, même si elle se rendait compte de quelque chose, elle n’interviendrait pas, faites-moi confiance. Elle aurait une trouille de tous les diables.
- Et le pognon ?
- J’y arrive. Mon patron achète une nouvelle station-service, il doit signer jeudi à 11 h. chez le notaire de Golfe-Juan. Il doit verser au « black » 30.000 euros, juste avant d’y aller. Il a prévenu la banque qui les fera rentrer afin qu’elle les tienne à sa disposition juste avant dix heures. Il suffit que vous soyez la jeudi à 10 h. au moment où il ira retirer cette somme.
- Et comment je le reconnaîtrai ?
- Facile. Je serai attablé à la terrasse du bar « La Frégate », à l’autre coin, et je vous ferai signe en passant ma main sur les cheveux, comme ça.
- Bien. Ce n’est pas un coup facile mais il vaut la peine d’être tenté.
- Moi je n’aurais jamais eu ce courage. Faut être quelqu’un pour faire ça.
- C’est vrai. Tout le monde n’a pas les couilles pour réaliser un coup pareil. Allez tchao, et merci pour tout.
- Au revoir, monsieur, et bonne chance pour jeudi.
---o---
- Allô ! Commissariat d’Antibes... passez-moi le commissaire pour une information importante - (quelques secondes d’attente) - Commissaire, bonjour. Comment ? Mon nom ne vous dira rien, nous ne nous connaissons pas, mais écoutez bien : Jeudi à dix heures un homme va braquer la Société Générale, avenue de la Gare à Golfe-Juan. Il sera dissimulé sous un passe montagne kaki. Il est armé d’un pistolet et n’hésitera pas à tirer. Vous avez bien compris. Alors à vous de jouer, commissaire.
Pour ça il me faut reconnaître que mon braqueur de l’autre nuit est la ponctualité même. A dix heures tapantes il se trouve devant la banque, lorsque mon patron arrive à son tour.
Je passe ma main sur mes cheveux, comme convenu.
Il patiente quelques secondes, le temps que le guichetier sorte l’enveloppe bulle contenant les liasses.
Il sonne, pénètre à l’intérieur du sas.
Je suppose qu’il met son passe montagne sur la tête, puisqu’il en est recouvert lorsqu’il réapparaît quelques minutes plus tard.
Alors tout va très vite.
Il tient son sac de sport en toile de la main gauche et son pistolet de la droite.
De tous les côtés surgissent des flics en civil, avec leur brassard rouge indiquant « Police ».
Instinctivement il lève son arme, étonné, et sans probablement avoir l’intention de s’en servir, mais allez savoir, et les coups de feu partent, au milieu de l’affolement général.
Il est là, allongé sur le trottoir, sous ce magnifique soleil de Printemps et, près de lui, une énorme crotte de chien encore fumante.
De vrais cochons ces gens qui laissent leurs chiens « chier » n’importe où.
N’êtes-vous pas d’accord ?

0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

L’impact des gouttes sur le métal de mon clavier d’ordinateur me fascine. C’est vers elles que se concentre mon dernier regard avant de quitter ce monde. Quand j’ai reçu cet e-mail, ...