Un bonbon à la verveine

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A mes heures perdues, volontiers je tricote les mots afin qu'ils entrent en vibration et endossent à mon profit une mission unique et précieuse : celle de devenir les vecteurs intemporels de  [+]

Ses formes dissimulées, des épaules aux genoux, sous une veste ample foncée, les cuisses engoncées dans un collant moulant violet qui concentrait intentionnellement toute l’attention sur ses mollets galbés, Béa avait chaussé ses petits mocassins noirs à talons et se contemplait dans le miroir de l’entrée. Béa aimait ses pieds et ses mollets. C’était bien à peu près tout mais cela lui semblait suffisant pour se lancer dans la foule avec courage.

Le salon de la gastronomie, plébiscité par les animateurs de Radio Nouba, avait lieu cet après-midi. Béa n’avait confié à personne son envie irrépressible d’arpenter les allées du hall des expositions. Elle le savait pertinemment : elle n’aurait pas été comprise. Dans la logique collective, seuls les gens sveltes devaient être autorisés à déambuler dans un tel univers de tentations. Les gros, les enveloppés, les rondouillards et les bedonnants étaient plus volontiers invités à rester confinés chez eux devant un bol de bouillon fumant.
A croire que les plaisirs de la chair leur était proscrit.

Béa n’était pas d’accord et Béa était courageuse. Incognito sous son ample veste, elle irait se fondre entre les montagnes de saucissons, les rivières de chocolat et les bulles de champagne. Béa irait prendre du plaisir.

Quand elle descendit du bus, Béa constata que le parking était complet. Il y aurait donc foule. Cela la rassura, elle pourrait noyer son corps parmi les autres corps, ne faire qu’un avec la marée humaine. Elle ne serait assurément pas « la grosse » du salon qu’on regardait de travers.

Avec enthousiasme, elle retrouva le marchand de brioche vendéenne qui avait rallié, comme l’année dernière, son emplacement près de l’entrée. Devant sa vitrine, une queue de badauds patientait, serviette de papier à la main. Les brioches cuisaient dans le four à bois qui exhalait des effluves vanillées.
Béa ferma les yeux de bonheur. Tous ses sens étaient en éveil. Il était difficile de savoir où donner de la tête : Allée A, les charcuteries. Allée B, les pâtisseries, avec en tête de file le producteur de kouign-amann. Allée C, les boissons et les huiles. Dans le fond, Béa aperçut quelques nouveaux stands qu’elle ne connaissait pas. Elle décida d’en avoir tout de suite le cœur net.

Elle y découvrit un producteur de vin blanc, de toute évidence habile de ses mains, parvenu à présenter ses bouteilles sous forme d’une immense pyramide : l’effet était tout bonnement impressionnant. Fort de son succès, l’homme avait disposé, ici et là, quelques petits palmiers et un sphynx en plastique à la pertinence douteuse. Haute d’un mètre cinquante, l’œuvre semblait avoir un fort impact sur les acheteurs qui s’amassaient là, médusés devant une telle prouesse d’équilibre. Quelques verres invitaient le visiteur à la dégustation. Béa n’avait pas soif et Béa ne buvait pas d’alcool.

Elle poursuivit son chemin au fil des étals de jambons à l’os et des escargots de bourgogne marinés. Jusqu’au coin le plus reculé du salon où elle tomba en arrêt devant une petite vitrine surmontée d’une bannière rouge « Patissier Dumol ». Macarons bigarrés, chocolats pralinés et ganache, confitures, miels, le berceau de tous les délices lui tendait les bras. Béa resserra sa veste contre sa poitrine pour se donner une contenance. Elle se pencha, observa toutes ces créations alléchantes. Le vendeur, qu’elle n’avait d’abord pas aperçu, l’interpella « Je vous fais goûter ? ». Béa déclina d’un mouvement de tête. Elle repasserait plus tard.

Béa reprit son chemin au fil des allées qu’elle connaissait par cœur, bercée par les odeurs, interpellée par des nouveautés (le filet mignon fumé aux deux poivres ou l’huile de noix vanillée), émue par une croûte de pain qui craquait sous les doigts (Béa s’offrit un impressionnant batard à la farine de seigle bio), alléchée par des fumets de viande, attendrie par l’étal de la marchande d’olives. Elle se promena ainsi pendant une heure sans se lasser.

Hormis son pain, Béa n’avait rien acheté. Et rien goûté. L’année dernière, elle avait tenu bon. A l’issue du salon, elle n’avait dégusté qu’un verre de cidre brut, lui ayant fourni un souvenir d’autant plus impérissable qu’elle avait su résister à toutes les autres tentations.

Le salon allait fermer ses portes dans 20 minutes.

Béa aspira à un dernier plaisir, un de ces plaisirs qui, comme le verre de cidre brut de l’année dernière, resterait prégnant jusqu’à l’édition de l’an prochain. Elle retourna donc vers le fond du salon.

Elle eut l’impression que le vendeur de macarons la reconnaissait car il la regarda. Il la regarda d’une manière particulière qu’elle serait bien en peine d’expliquer. Elle eut l’impression qu’il la regarda vraiment. Un frisson courut le long de son dos. Alors, elle aussi le regarda vraiment, peut-être une seconde de trop. Une minuscule seconde qui lui permit d’observer une lueur sucrée dans ses yeux chocolat. Il n’était pas très grand sous son tablier, il dépassait tout juste de derrière sa vitrine. Il portait une chevelure brune et courte, bouclée au-dessus du front. Elle s’aperçut qu’il lui souriait.

« Ca y est, vous venez goûter quelque chose ? ».

Elle s’entendit répondre que oui, qu’elle allait goûter quelque chose mais qu’elle ne savait pas encore précisément quoi.

Elle se pencha à nouveau au-dessus de l’étal. Elle se sentait heureuse d’avoir été reconnue, elle était contente d’avoir reçu ce sourire et surtout ce regard. Mais elle ne savait vraiment pas quoi goûter. Quand on est rondouillard et bedonnant, on ne goûte pas. On en reste d’ordinaire au plaisir des yeux.

« J’aimerais goûter ce bonbon tout vert, s’il vous plait ».

L’homme, en continuant de lui sourire, lui expliqua qu’il s’agissait d’une création toute récente, à base de verveine, qui faisait la fierté de l’atelier de confiserie. Une merveille dit-il. Il lui offrit un bonbon qu’elle fourra dans sa bouche avec gourmandise. La petite perle acidulée commença à fondre délicatement contre son palais pendant que l’homme la regardait toujours intensément. Béa avait très chaud sous le poids de ce regard et sous sa grosse veste qu’elle entrouvrit. L’homme gardait sur les lèvres ce sourire incroyable, ce sourire à rendre folle une personne comme Béa. Alors que la verveine prenait possession de ses sens, Béa ressentait incrédule l’ouverture d’un champ de possibles, l’éclairage nouveau de son horizon. Son cœur battait la chamade. Le bonbon ne devait pas fondre trop vite. L’homme ne devait pas se détourner. C’est d’un regard pareil dont elle avait besoin.

En l’occurrence, l’homme observait toujours Béa qui croyait voir dans cette insistance une gourmandise et une douceur infinie. Elle imaginait qu’il la goûtait lui aussi de ses sens. Son bonheur était d’une intensité rare et sans doute suffisamment visible pour qu’aucun autre acheteur ne les dérange (à moins que l’horaire tardif n’ait orienté les derniers badauds vers la sortie).

Béa, son bonbon à la verveine et l’homme étaient seuls au monde des délices.

Le temps, qui avait semblé comme suspendu, reprit finalement son cours.

« Je vous en prépare cent grammes Mademoiselle ? » demanda le vendeur avec un clin d’œil.

« J’aimerais vous connaître », lui répondit Béa à brûle pourpoint.

« Et moi, je t’ai déjà reconnu ma Béa », s’exclama l’homme dans un rire franc. « Comment oublier ma Béa du collège ? T’as pas changé d’un poil ma louloute !»

Béa resserra sa veste autour de sa poitrine. Elle avait froid soudain. Elle termina sa visite du salon par le stand des charcuteries corses où elle fit l’acquisition d’une saucisse de taureau et de cinq cent grammes de jambon cru. Ils seraient parfaits avec son batard au seigle. Elle allait encore prendre du poids mais après tout, qui s’en soucierait ?
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Isa B'toli · il y a
Très joli texte ... on a envie d'en savoir plus !!!

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