Un bon petit soldat

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A 22 ans, Frédéric était un sacré beau gosse : grand, un air de bonne famille, éthéré mais ouvert, des cheveux blonds bouclés et un corps d'athlète qui plaisait aux filles. Il était cool.

Il avait tout fait pour être réformé : d'abord des études de droit, mais ça le bottait pas, il avait redoublé, puis avait essayé la gestion, mais sérieusement la fac, c'était pas pour lui, alors quand il a encore redoublé il était bon pour le service.
Son problème c'était pas tant l'effort physique ou la camaraderie brusque des casernes, non c'était les armes et l'autorité. Mais il allait pas se faire objecteur de conscience, le service était 2 fois plus long.
Comme ça n'allait pas très fort chez lui avec son beau-père, il vivait chez les copains, ceux qui pouvaient l'héberger un temps. Quand il se plaignait parce que l'appel aux armes approchait tout le monde se foutait de lui.
T'as rien compris, pour te faire réformer faut psychoter c'est tout ! disait Gérard
Aux 3 jours t'as qu'à prétendre que t'es barge, vas voir un psy, y t'expliquera, y te donnera un papier et ils auront la trouille que tu pètes un câble s'ils te prennent.

Au rendez vous, il n'avait pas su bien s'expliquer, il a dit la vérité, que son père était violent qu'il avait battu sa mère, que ses parents avaient divorcé, que ça se passait mal avec son beau-père, qu'il supportait mal l'autorité, qu'il avait peur de servir... Mais comme il était impressionné il n'avait pas su mettre le ton, le psy a cru qu'il récitait et a juste dit de pas s'inquiéter.

Pourtant il voulait pas tirer au flanc, juste pas être en caserne, qu'on lui foute la paix, qu'on le laisse naviguer, c'est ça qu'il aimait, les grands espaces, la mer à perte de vue, l'effort face à l'absolu, pas la mort.

et pourquoi tu demanderais pas la Marine ? demandait Adèle, un an au large c'est pas la mer à boire ! Et c'est toujours mieux que les Mureaux.
Mais c'est pareil, juste que la Marine elle te mène en bateau : elle te fait croire que tu vas vivre des aventures extraordinaires alors que tu passes ton temps dans une cabine minuscule à sentir les odeurs de pieds. De toutes façons j'aurais pas le choix, et puis l'eau qui obéit aux ordres c'est pas ma tasse de thé.
Si tu chopes la jaunisse, il paraît que ça marche, t'as qu'à te piquer avec une aiguille sale
Mais je vais pas risquer de choper le dass pour ça !

Aziz rigolait :

vous êtes tous bien cons, avec vos conseils à 2 balles, t'as qu'à faire comme nous, frère, tu chopes la chtouille, y a que ça qui marche ! Il suffit que t'aie G4 ou G5 et c'est bon, t'es réformé, rien de plus facile.

Ça l'emballait pas des masses comme solution, alors il a cherché autre chose, mais comme il était pas soutien de famille, ni chef d'entreprise, ça réduisait pas mal le champ. Y avait bien d'autres maladies, comme la tuberculose, mais fallait l'attraper et il connaissait personne qui l'ait. Alors il a hésité longtemps. Quand il a accepté, Aziz lui a dit qu'y faudrait quand même raquer, que c'était pas une raison pour que la fille le fasse à l'oeil, mais elle lui ferait un prix, comme aux autres. Il y est allé à reculons, dans cette chambre isolée de la cité, au fond d'un couloir blême. Quand il est arrivé, il a vu un type sortir juste avant lui. « C'est 50 balles, pose les sur la table ! » lui a crié la fille quand il est entré. Ça l'a douché, déjà que les rapports tarifés c'était pas vraiment son truc.. mais la fille était gentille, elle y a mis du sien, et à force, ça l'a fait.
Aux trois jours, ils ont rigolé quand il a demandé s'il serait réformé parce qu'il avait une maladie vénérienne, le médecin lui a dit que c'était une forme bénigne, qu'il allait lui faire une injection, et que ça passerait en moins de deux, qu'il était bon pour le service.

Quand Aziz a su qu'il était G2T, il a rigolé
T'aurais pas du gamberger autant pour y aller, ces choses là faut que ça mûrisse, t'as plus qu'à attendre un peu maintenant que ça évolue. Normalement faut 2 piqûres au moins pour guérir.

Mais une seule injection avait suffi, alors quelques semaines plus tard, il a du s'y coller.
Au moment de partir, Aziz, en frère, lui a donné du kif, Gérard et les autres se sont cotisés et lui ont trouvé de la mescaline.

A l'incorporation, il planait complètement. Quand on leur a annoncé qu'ils allaient être tondus et tous en uniforme, il a rigolé bêtement :
Ah ouais, d'accord, vous voulez nous enlever notre personnalité
Si votre personnalité est dans vos cheveux et vos vêtements c'est que vous en avez pas beaucoup, lui a répondu le sergent. Et il a noté « indolent, forte tête » dans son dossier.
C'est là que je l'ai connu, au service, on a fait nos classes à Maisons Laffite. C'était l'hiver, et il n'y avait pas de chauffage, pour tenir, lui et moi, la nuit on filait en douce faire couler l'eau chaude sur nos mains. Quand fallait monter des gardes on se démerdait pour être ensemble et on grillait un stick sur le chemin de la guérite. Ses potes avaient du lui filer un sacré stock, je sais pas comment il faisait pour pas que ça sente, mais il était tout le temps raide def. Ça se voyait pas trop, mais le problème c'est qu'il était jamais vraiment là, lent à réagir, toujours décalé, alors les corvées pleuvaient sur lui. Je l'aidais comme je pouvais mais ça commençait à craindre pour moi aussi. J'ai perdu trois jours de perm pour avoir nettoyé la cour à sa place.

Quand on a passé le permis Poids lourd, il était clean, mais pas pour le permis VL. Il a fait une marche arrière au démarrage et a démoli le pare-chocs de la 505. Je sais pas comment ils ont fait pour mettre autant de temps, mais c'est là qu'ils se sont aperçus qu'il était stone. J'ai profité du chambard pour filer en douce planquer son matos, alors ils l'ont cru quand il a dit que c'était la première fois. De toutes façons, il ne restait pas grand chose.
Mais faut croire que ça la foutait mal un camé à l'Etat Major de la Force d'Action Rapide, alors à la fin des classes il a été affecté en semi-forteresse, en Allemagne.
Moi j'ai été nommé secrétaire-chauffeur d'un colonel du génie. J'ai pas eu de nouvelles pendant des mois, et puis je l'ai retrouvé lors d'une grosse manœuvre interarmes, en Forêt Noire, on l'avait mis conducteur de VAB, et moi j'avais amené le colonel.
Pendant que les huiles jouaient à la guerre nucléaire, nous on a parlé. J'avais taxé un peu de stash à un Ricain, alors on s'est isolé au bord du camp pour fumer. Il avait toujours l'air ailleurs, mais ses yeux disaient qu'il était bien trop près à son goût. Il avait passé plus de jours à bouffer du singe qu'à l'air libre. C'était pas vraiment la joie. Son sergent leur gueulait dessus comme un taré, les traitant d'enculés à tout bout de champ. Il a rigolé parce qu'un jour où il finissait de faire son lit en retard, l'autre avait dit 
Et alors enculé, tu vas arrêter de tirer au cul ?
Et comme il continuait tranquille, l'autre avait hurlé :
Regarde moi enculé ! Quand j'encule un mec je veux qu'y m'regarde droit dans les yeux !
Vous avez de drôles de fantasmes, bien compliqués à mettre en pratique...
Bien sûr ça lui avait valu 8 jours de trou, mais il ne regrettait pas, de toutes façons, au mitard, il était toujours plus loin des cons. Mais l'autre l'avait pas lâché à la sortie, il l'avait fait muter à la Protec, l'escadron de protection de la caserne, les chiens de garde. C'étaient vraiment pas des lumières, juste un ramassis de connards à la bière, aussi cons que sadiques. L'un d'entre eux, le favori du sergent, l'avait coincé contre un mur et avait longuement essayé de lui faire accepter de se faire mettre, lui promettant, s'il consentait, d'en toucher un mot au sergent, pour améliorer sa condition. Il n'en avait pas eu besoin, il était allé voir le commandant qui avait préféré le réaffecter comme assistant à la bibliothèque - puisqu'il avait fait des études - que de risquer une enquête.
Alors qu'est ce que tu fous ici ?
Tu sais c'est le temps des manœuvres, après je retrouve les livres, je vais pouvoir coincer la bulle en paix.
Quand on s'est quittés, on s'est juré de s'écrire, mais il n'a jamais répondu à mes lettres.
Il m'avait présenté un copain, Mohsen un iranien, « le seul mec valable de la caserne » c'est par lui que j'ai su la suite.
Il était pas resté longtemps à la bibliothèque, un soir la Protec l'a pris en train de fumer. Comme c'était pas la première fois, il lui ont dit en rigolant « t'es de la baise mec, et ce coup ci t'en as au moins pour 15 jours, combien tu pètes au jus déjà ? 15 jours non ? T'es bon pour le rab». Il s'en foutait lui, de finir le service au gnouf, mais le jour de la quille, le serpat l'a convoqué pour lui annoncer, sourire en coin qu'il devait rester parce que les jours de taule ça rallongeait d'autant le service et qu'il en avait fait un sacré paquet, c'était ça le rab. Faut croire qu'il a pas supporté l'idée, ou alors c'est parce que le réel l'avait cogné trop fort, mais Frédéric lui a allongé 3 pains avant qu'on ait pu le maîtriser. Le sergent a perdu une dent, alors on l'a envoyé au Tribunal. Là il s'est pris 90 jours de ferme.
Le sergent lui a envoyé ses potes de la Protec en visite tous les jours, qui lui promettaient monts et merveilles à la sortie, puisque c'était autant de rab supplémentaire. Au 45e jour on l'a retrouvé pendu par son ceinturon.
«  On n'y est pour rien, aux trois jours ils auraient du le noter, ce garçon n'était pas normal, il aurait du être réformé » a dit le commandant à l'enquêteur.
Vraiment ?

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