Un bon dîner

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J’ai fait un rêve très étrange cette nuit. Notez que je n’ai pas parlé de cauchemar. Un cauchemar est toujours rempli de griffes non rétractables que d’horribles créatures visqueuses aiment à vous balancer sous le nez, de cours de maths auxquels vous ne comprenez rien, voir de discours en public en petite tenue. Rien de tout cela pour moi.
Ma petite aventure nocturne n’était qu’un simple rêve. Un vrai de vrai. Un de ceux qui vous laissent le palpitant tranquille. Enfin, tranquille, sur le coup seulement car après avoir définitivement abandonné l’idée de me rendormir, j’ai repris le fils de mon rêve, dont chaque détail me revenait clairement en mémoire et j’ai essayé de comprendre le message qu’avait essayé de m’envoyer mon subconscient. Rassurez-vous, je ne vais pas vous abreuver de théories fumeuses sur l’interprétation des songes, cette soupe pour ménagères désœuvrées. J’ai toutefois tendance à penser que lorsque quelque chose vous turlupine, votre cerveau, cette petite machine ô combien complexe, arrive parfois à vous distiller quelques petites mises en gardes, si tant est que vous y prêtiez attention. Et vu la bizarrerie de mon escapade imaginaire, j’estimais être en droit d’en tirer quelque enseignement. Jugez plutôt.
Je me revoyais emprunter de larges portes à tambour vitrées, comme celles qui trônent au bas des immeubles américains et atterrir dans un hall d’hôtel luxueux. Fauteuils beiges profonds, immenses palmiers, tapis à l’apparence moelleuse, en résumé, un endroit où je n’aurais surement jamais l’occasion de poser ne serait-ce qu’une semelle. En longeant la porte métallisée d’un ascenseur (ou est-ce un immense miroir ?) j’apercevais rapidement mon reflet. Chemise blanche et pantalon beige en tissu léger, ceinture tressée en cuir marron. Mes habits de tous les jours. Je continuais mon chemin et pénétrais dans un petit salon rempli d’inconnus. S’agissait-il de visages croisés brièvement, dont j’avais gardé la mémoire à mon insu ? ou de pures créations de mon esprit ? Peu importe. Sur le moment, toutes ces personnes m’apparurent terriblement réelles, me souriant chaleureusement. L’une d’entre elles se détacha du groupe, me salua puis me conduisit à une large table dressée pour 3 personnes, tout au fond de la pièce. Pas de verre, juste de magnifiques couverts en argent encadrant trois énormes saladiers en guise d’assiettes. Deux personnes, déjà attablées semblaient n’attendre que moi. Sans hésiter, je m’installais devant la dernière chaise libre tandis que l’homme le plus proche de moi se levait pour m’accueillir. Je le saluais d’une brève poignée de main, notant avec nonchalance qu’il s’agissait de Morgan Freeman. A l’extrême limite de mon champ de vision, un homme brandissait une énorme montre à gousset comme celle utilisée par le lapin blanc d’Alice au pays des merveilles, mais en dix fois plus grosse.
A peine la main de l’acteur quittait -elle la mienne, qu’un coup de sifflet retentissait. Je me jetais alors sur la nourriture miraculeusement apparue devant moi. Pas de temps à perdre avec la fourchette. J’engloutissais les aliments à pleines mains sans même prendre le temps de les mâcher. Entre deux bouchées, J’identifiais une salade de perle japonaise assortie d’une sauce mayonnaise, à laquelle un cuisinier adepte du « cinq fruits et légumes par jour » avait ajouté quelques feuilles de laitue fatiguées.
Après quelques pelletés de cette mixture, je me sentais légèrement barbouillé mais continuais malgré tout à enfourner vaillamment des brassées de salade pour finir par lécher mon saladier avec application. Monsieur Freeman qui avait opté pour les couverts, avait encore devant lui un saladier à moitié plein et mastiquait péniblement chaque bouchée. Alors que je tentais d’essuyer mes mains graisseuses sur la nappe blanche, l’homme à la grosse montre s’approchait, m’agrippait le bras et le levait au-dessus de ma tête avec enthousiasme, tandis qu’un flash claquait au-dessus de la foule.
Je me réveillais, complètement nauséeux, au moment même où que je m’apprêtais dans mon rêve à serrer de ma main visqueuse celle du brillant comédien, d’un fair play exemplaire.

Qu’avait donc bien voulu me faire comprendre mon subconscient en m’imposant ce rêve sans queue ni tête. : Que j’avais trop mangé hier soir ? Que je devais penser à manger plus lentement ? Que j’avais besoin de vacances ?
J’ai tourné et retourné 1 000 fois ce songe dans ma tête en attendant les premières lueurs du jour, essayant d’en tirer un enseignement ou une mise en garde. J’ai cherché une éventuelle symbolique dans les perles du japon. J’ai même été jusqu’à taper sur un moteur de recherche « rêve de concours de nourriture » mais vous ferais grâce de ce que google m’a proposé comme réponses affligeantes. A dix heures du matin, je n’avais toujours pas quitté mon lit, me revoyant sans sens porter la nourriture à ma bouche comme un animal, et m’empiffrer sans aucune gêne devant des étrangers qui m’applaudissaient. La nausée assaillait mon estomac qui se recroquevillait à la simple idée d’un petit déjeuner. A midi, je n’avais toujours pas digéré l’incident, me contentant d’une poignée d’amandes arrosée d’un verre d’eau glacé comme unique repas de la matinée. Bien décidé à oublier ce foutu rêve, je me suis lancé à corps perdu dans le jardinage, traquant la mauvaise herbe une bonne partie de l’après-midi sous le regard amusé de mon voisin, un ex-policier en retraite.
A 19 heures j’étais exténué mais j’avais totalement oublié mon épisode nocturne. Mon estomac, vide depuis le matin criait famine. Je n’avais plus qu’une envie : me préparer un bon petit plat que j’arroserais d’un verre de vin bien frais. Bien décidé à me gaver de protéines, Je suis descendu à la cave pour choisir mon morceau de viande. Ma réserve de la semaine était intacte. Pièce à rôtir, à braiser ou à mijoter, tout me faisait envie et il me fallut bien dix minutes pour me décider. Mon choix s’est finalement porté sur un morceau de rond de gite, que je comptais préparer en tartare avec quelques capres. J’ai fait faire quelques allers-retours à mon couteau sur la pierre à aiguiser et me suis attelé à la tâche. L’homme s’est violemment débattu en sentant la lame trancher ses chairs. J’ai même cru un instant que j’allais devoir l’assommer. Mais les larges courroies de cuir en avaient vu d’autres et l’immobilisaient suffisamment pour me permettre une découpe propre dans son fessier. Il hurla silencieusement de douleur derrière son bâillon pendant une bonne partie du prélèvement, et fini par s’évanouir juste avant la fin. J’aspergeais alors grossièrement la plaie d’une giclée d’alcool qui le fit frémir malgré son inconscience, collais un large pansement dessus pour éviter les mouches puis remontais avec mon morceau de viande dans la cuisine.
J’avais déjà l’eau à la bouche avant même d’avoir fini de détailler la pièce sanguinolente en petites lamelles. Une fois le tartare découpé et assaisonné, j’ai ouvert le bocal de capres, reparti une bonne portion de petits condiments verts sur la viande et mis le tout à refroidir au frigo. Une douche plus tard, j’étais fin prêt à déguster mon diner en compagnie de mon chat papouille. J’ai ouvert une bonne bouteille, me suis versé un verre et j’ai soulevé ma fourchette avec enthousiasme. Mais avant même la première bouchée, la forme arrondie des capres a fait ressurgir en moi le souvenir des infectes perles japonaises nageant dans la sauce. Craignant de voir la nausée réapparaitre, j’ai foncé vers la cuisine, ouvert d’un coup de pied la poubelle et raclé les petits grains verts en prenant soin de n’en oublier aucun. Le couvercle métallique s’est refermé avec fracas faisant fuir papouille sous le vaisselier. Je me suis réinstallé à table, m’attendant à sentir un flot de bile taquiner mon œsophage. Mais mon estomac se mit à gargouiller tandis la sensation de faim réapparaissait. J’ai aussitôt pris ma fourchette et porté un morceau de viande à ma bouche. C’était tout simplement succulent. Il ne manquait plus que le jaune d’œuf, que j’ai délicatement fait glisser sur le tartare et saupoudré d’un tour de moulin. Puis j’ai attaqué mon plat avec appétit faisant glisser chaque bouché avec une petite gorgée de vin blanc. Au diable la dernière nuit passée, je n’allais pas gâcher mon repas pour un rêve mal digéré.
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