Un blues pour Alice

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J'aime les belles journées d'été, les beaux jardins ombragés, les bons bouquins  [+]

Image de Automne 2020
— Non, ça ne va pas. Désolée, mais ça ne va pas, dit Alice l’air désespéré.
Derrière son piano, elle levait les deux bras en l’air pour interrompre la musique et avait haussé le ton pour se faire entendre.
— Encore ! Mais qu’est-ce qui ne te va pas ? demanda Lester.
Malgré sa voix posée et la décontraction de son accent américain, on sentait poindre l’agacement.
— C’est fouillis. Voilà ce qui ne me va pas. Mais ce n’est pas toi, poursuivit-elle. Côté batterie il n’y a rien à dire.
— C’est encore moi le problème ? s’inquiéta Aïko.
Par provocation, elle tira de son saxophone une note suraiguë. Les autres se bouchèrent les oreilles.
— Doucement ! Fais gaffe à nos tympans, protesta Antoine.
Il ne se sentait pas concerné par les critiques d’Alice, car, sentant qu’elle n’était pas dans un bon jour, il s’était abstenu de tirer la moindre note de sa basse.
— Oui, reprit Alice sans essayer de cacher son mécontentement, on ne voit pas très bien où tu veux en venir avec tous ces chapelets de notes.
— Cool lady ! Je te trouve un peu dur, intervint Lester, moi je trouve les idées d’Aïko plutôt intéressantes. On est là pour apprendre alors il faut peut-être laisser un peu tourner au lieu de s’arrêter dès qu’un truc ne va pas.
Comme souvent en pareil cas, Alice se tourna vers Gérard, le guitariste.
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Je pense qu’il faut bosser ce morceau chacun de son côté, répondit Gérard. Ça ne sert à rien de faire tourner s’il reste des problèmes à régler individuellement.
— OK ! OK ! je vais le bosser assura Aïko. Ce sera mieux la prochaine fois. Je te le promets.
Le silence s’était installé dans le studio de répétition. Si Gérard appréciait l’exigence d’Alice, elle passait mal auprès des autres membres du groupe lorsqu’elle tournait à l’intransigeance. Elle jouait elle-même admirablement bien du piano. Ayant une formation classique très solide, elle avait récemment décidé de s’orienter vers le jazz. Son coup de cœur pour la musique de Thelonious Monk avait été le déclencheur. Elle n’avait pas encore l’articulation, le phrasé, ce supplément d’âme qui crée l’émotion, mais ses facilités déconcertantes combinées à sa détermination laissaient présager un résultat remarquable.
— On peut peut-être passer à autre chose, proposa Antoine pour briser la glace.
— Oui, passons à autre chose, consentit Alice, mais essayez de le travailler pour la prochaine répétition.

Dans cet institut parisien étaient enseignés la variété, la pop, le rock, le blues et le jazz, regroupés sous l’appellation de « musiques actuelles ». Dandy, rasta, roots, rocker, métalleux, gothique, la diversité des styles vestimentaires reflétait la variété des genres musicaux. Le brouhaha des discussions et les rires des étudiants entre les cours, bientôt remplacés par quelques notes s’échappant des studios de répétition, distillaient une atmosphère joyeuse et studieuse.
Commençant une carrière de médecin Alice s’était inscrite au cycle amateur, de même que Gérard qui venait de prendre sa retraite. Ayant très tôt ciré les bancs du conservatoire de Paris, leur maîtrise du solfège et de la théorie musicale était assurée. Ancien guitariste classique, Gérard s’était, comme Alice, mis au jazz à l’âge adulte et avait pris des cours avec l’un des professeurs les plus réputés de la place de Paris.
Aïko, Lester et Antoine suivaient le cursus professionnel. L’univers musical d’Aïko, citoyenne du pays du soleil levant, était le RNB japonais qu’elle servait au saxophone avec conviction et vigueur. Le jazz était encore pour elle une terre inconnue. Son approche tenait plus de l’abordage que de l’apprentissage, mais sa spontanéité faisait parfois des merveilles. Lester revendiquait l’héritage des grands batteurs afro-américains qui, hommes de couleur comme lui, avaient trouvé en France un auditoire enthousiaste. S’il était apprécié pour sa gentillesse, sa technique de batterie et son groove impeccable demeuraient les fondements de sa réputation. Antoine, le bassiste, avait une dizaine d’années de plus qu’Aïko et Lester. Après un brillant début de carrière dans les technologies de l’information, il avait profité de la générosité d’un plan social pour s’offrir une année sabbatique en cycle professionnel. Il se définissait lui-même comme un « promeneur de la musique ». Rien ne prédisposait ces musiciens à se rencontrer, à fortiori à jouer ensemble, hormis leur inscription à cette école de musiques actuelles.

Quand Alice pénétra dans le studio de répétition ce soir-là, Antoine réprima avec peine un soupir d’admiration tant elle lui parut jolie. Plutôt grande, un physique tonique, un visage d’un bel ovale, des cheveux châtains coiffés en queue de cheval, des yeux noirs au regard intense, il émanait de sa personne une autorité. Malgré sa fine silhouette et sa tenue vestimentaire très sage – chemisier blanc à col rond, pantalon en toile azur, gilet et mocassins bleu marine assortis – elle dégageait une impression de force. Elle s’assit au piano et commença à jouer une valse de Chopin, pour s’échauffer. Lester finissait d’installer ses cymbales. Quand Alice se fut arrêtée, il s’échauffa à son tour. Ce n’était pas le petit échauffement de routine. C’était démonstration contre démonstration. Il parcourut pendant les deux minutes de cet exercice deux siècles de musique de toutes les parties du monde : rumba, bossa nova, tango, valse, rock, blues, chacha, salsa. À l’exception d’Alice, les autres musiciens applaudirent la performance, mais aussi, en leur for intérieur, la leçon donnée.
— On commence par quoi ? demanda-t-elle soucieuse de passer à autre chose.
— Un moment s’il vous plait, je n’ai pas fini de m’accorder.
— Désolée Gérard, je n’avais pas vu que vous n’étiez pas prêt.
Gérard mettait toujours des heures à s’accorder. Il utilisait un appareil électronique d’une précision bien supérieure à ce que pouvait détecter l’oreille humaine, mais il n’était pas question pour lui de jouer la moindre note avant que son instrument fût parfaitement réglé. Quand il s’estima enfin opérationnel, il fit signe à Alice qu’on pouvait commencer.
— J’ai composé un blues. Je peux vous le jouer, si vous voulez, proposa alors Aïko.
— Bonne idée, approuva Lester. C’est génial de jouer une composition originale.
— Vous ne voulez pas plutôt qu’on revoit la pièce de Monk qui clochait à la dernière répétition ? objecta Alice.
— OK, OK, dit Aïko faisant machine arrière, pas de problème. C’est juste au cas où vous voulez ajouter un titre au répertoire.
— Wait a minute! intervint Lester, c’est super d’avoir une compositrice dans le groupe. Il faut en profiter. On a toute la vie pour jouer des standards.
— Oui, mais il ne faut pas mettre en chantier trop de choses, conseilla Gérard.
— D’accord, mais on peut toujours voir le Monk après, suggéra Antoine qui se rappelait soudain qu’il avait oublié de travailler le morceau.
Aïko joua sa composition. Un leitmotiv nerveux, presque agressif, asséné par saccades désarticulées, tantôt courtes tantôt longues, entrecoupées de notes tenues à la limite de la dissonance. Elle fermait les yeux et mettait dans son interprétation tout ce que ses poumons pouvaient projeter de puissance. Elle se pliait parfois en deux quand l’air lui manquait et engageait un corps à corps avec son saxophone.
— Waw! Great young lady! Ça envoie ! s’exclama en applaudissant Lester quand elle eut terminé.
— Pas facile à mettre en place, nota Gérard, il faudra que je le potasse de mon côté.
— C’est pas le truc que tu écoutes au réveil, mais c’est pas mal, reconnut Antoine.
Alice restait de marbre. Encore trop fouillis pensait-elle. Ça ne va nulle part. Pourtant elle n’osa pas s’opposer au reste du groupe. Aïko distribua la partition. Quand elle en proposa une copie à Alice celle-ci déclina, prétextant que c’était tellement simple que ce n’était pas nécessaire.
Lester donna le tempo et le groupe repartit à l’assaut du blues d’Aïko. Cependant, quand Alice reprit le thème, Lester lui fit remarquer que ce qu’elle jouait n’était pas exactement ce qui était noté sur la partition.
— À la quatrième mesure, j’ai un triolet. Si je ne me trompe pas, tu joues autre chose.
— Je trouve que ça passe mieux, rétorqua Alice.
— Eh oui, mais il faut respecter les choix du compositeur, ou plutôt ici de la compositrice. Qu’en penses-tu Aïko ?
— J’ai mis un triolet, mais on peut jouer ce qu’on veut, concéda Aïko.
— Il faut jouer ce qui est écrit, conseilla Gérard, sinon c’est le foutoir.
— Le foutoir ? Mais ce morceau est en lui-même un foutoir, déclara Alice.
— Là ce n’est pas sympa, s’indigna Lester.
— Oui, tu as raison. Excuse-moi Aïko.
Ils furent interrompus par Stéphane qui, après s’être introduit dans le studio, refermait la porte derrière lui.
— Eh bien ! Il y a de l’ambiance ici. Comment ça se passe ?
— Ça se passe, répondit Antoine.
— Ça bosse, ajouta Gérard.
Comme Alice, Aïko et Lester restaient silencieux, il poursuivit.
— J’ai une bonne nouvelle pour vous. Notre partenaire propose une journée d’enregistrement pro au groupe qui arrivera en tête à l’applaudimètre au concert de fin d’année.
— Génial ! s’exclama Lester.
— Il y a quand même une condition pour concourir : un répertoire de six morceaux.
— Great! On peut inclure des compositions ? Parce que nous avons une compositrice ici.
— Ah oui ? Qui donc ?
— Miss Aïko !
— Attends, on n’en est pas là, intervint Alice. Si on veut avoir une chance de gagner il faut jouer des choses que tout le monde connait.
— Au contraire, objecta Lester, si tu joues un standard tout le monde pensera à la version d’untel ou untel alors qu’avec une composition originale tu joues un truc unique. Pas de comparaison possible.
— Des compositions si vous voulez, concéda Stéphane. C’est à vous de choisir.
Comme il n’y avait pas de questions, Stéphane repartit annoncer la nouvelle aux autres groupes.
— On peut passer au Monk ? demanda Alice après que la porte fut refermée.
— Oui, mais il faut garder le blues d’Aïko, affirma Lester, moi je le trouve super.
Alice demanda à d’Aïko la partition qu’elle avait d’abord refusée, Gérard réaccorda sa guitare et on passa au Monk.

Les grèves de métro paralysant le réseau parisien, Gérard offrit à Alice de la raccompagner. Briquée à l’extérieur et débarrassée de toutes poussières à l’intérieur, la vieille BM semblait sortir de l’usine. L’autoradio diffusait une musique jazzy.
— La version d’Autumn leaves de Bill Evans, précisa Gérard.
— Portait in jazz, 1959, ajouta Alice.
Déjà impressionné par ses talents de musicienne, il était bluffé par son érudition. Lorsqu’un spot publicitaire succéda à la musique, il lui demanda :
— Où avez-vous appris à jouer aussi bien du piano ?
— Vous êtes gentil, au conservatoire. J’adorais ça, je jouais tout le temps. Ce que je préférais c’était l’orchestre.
L’interruption des services publics avait transformé Paris, déjà copieusement embouteillé d’ordinaire, en un immense capharnaüm. Les automobiles roulaient au pas.
— On n’est pas près d’arriver, avertit Gérard.
— J’espère que ça ne vous fait pas faire un trop grand détour.
— Bah, de toute façon je n’ai pas grand-chose à faire.
Sentant que l’atmosphère était propice aux confidences, Gérard poursuivit.
— Vous êtes d’une famille de musiciens ?
— Oui, mon père joue du piano aussi. Il a appris en autodidacte. Il est vraiment étonnant. Il peut tout jouer d’oreille.
Elle fit une pause avant d’ajouter :
— Il était très déçu lorsque j’ai abandonné le conservatoire.
— Je comprends. Pourquoi avez-vous abandonné le conservatoire ?
— J’aurais pu en faire mon métier, mais ça ne me plaisait plus. Je ne m’y retrouvais plus. J’ai arrêté le piano trois ans, jusqu’à ce que je découvre Theolonious Monk. J’ai compris que c’était la musique que j’avais envie de jouer.
— C’est vrai que c’est un pianiste fascinant.
— Malheureusement avec les études de médecine je n’ai pas eu beaucoup de disponibilité pour pratiquer. Il n’y a que cette année que j’ai un peu plus de temps.
Le trafic parisien ne s’améliorait pas. Ils n’avaient pas bougé depuis dix bonnes minutes. La pluie s’était mise à tomber. Comme le bruit des essuie-glaces couvrait la musique, Gérard éteignit l’autoradio.
— La grosse difficulté pour moi c’est l’improvisation, reprit Alice après un long silence. J’ai l’impression que ce que je joue n’a pas beaucoup d’intérêt.
— En tout cas c’est toujours juste, assura Gérard.
— Merci, mais il manque quelque chose. Comment vous faites, vous, pour improviser ?
Gérard se lança dans une longue explication sur l’harmonie, les gammes, les apports des différents courants du jazz. Pourtant Alice restait septique.
— Vous pensez vraiment à tout ça ?
— Non, en fait je triche un peu. J’écoute deux ou trois versions jouées par les grands jazzmen, je pioche ce qui me plait et j’écris la partition.
— Vous avez raison, je crois que c’est la bonne méthode. Je pense qu’on devrait tous faire ça, écrire la partition. Comme ça on serait sûr que ça sonne toujours pareil. Sinon c’est trop fouillis.
— Sinon c’est du Aïko…
— Oui, ça ne va nulle part. Ce n’est pas comme ça qu’on gagnera le concours du concert de fin d’année.
— Je suis d’accord.
La pluie avait cessé. Gérard ralluma l’autoradio. La discussion s’arrêta là.

À la répétition suivante, Antoine et Aïko arrivèrent en retard. Aïko avait encore son casque de moto sur la tête et son saxophone sur le dos quand elle entra dans le studio. Très gênée, elle se mit en place rapidement. Antoine, sortant d’un cours, avait déjà sa basse autour du cou.
— Hi! dit Lester pour les saluer avant d’ajouter : si vous voulez gagner le concours, il faut essayer d’arriver à l’heure.
— Oh moi tu sais les concours j’ai eu ma dose, répliqua Antoine.
— Hey men! on ne va pas se faire ridiculiser quand même.
— J’ai écouté les autres groupes, intervint Alice. Ils ne sont pas meilleurs que nous. On a toutes nos chances.
— Yes! D’accord avec toi. On va leur montrer de quoi on est capables.
Même s’ils n’avaient pas tous le même niveau de motivation, chacun était conscient que ce nouveau défi était une opportunité pour partir sur de nouvelles bases.
— Il faudrait se mettre d’accord sur le répertoire, suggéra Alice.
— Il y a le Monk, commença Antoine qui, ayant cette fois travaillé le morceau, était moins réticent à le mettre en avant.
— Le blues d’Aïko, poursuivit Lester. Au fait Aïko c’est quoi le titre ?
— Il n’a pas de titre, répondit Aïko, c’est ce que vous voulez.
— « La fin du monde », proposa Antoine, avant de partir dans un grand éclat de rire.
— Non, mais, sérieux, insista Lester, il faut lui trouver un titre, ne serait-ce que pour le mettre dans la liste.
— Aïko’s blues ? risqua Gérard.
— OK, va pour Aïko’s blues pour le moment. Quoi d’autre ?
— J’ai un autre Monk à vous proposer, dit Alice.
Elle distribua la partition. Elle avait passé des heures à relever note à note tous les instruments à l’exception de la batterie.
— Désolée, je n’ai rien pour toi, je ne sais pas noter la batterie, dit-elle à Lester.
— Pas de problème, répondit-il. Dis donc tu as bossé, je suis impressionné.
Ils prirent quelques secondes pour parcourir le morceau puis Lester donna le tempo. Au grand étonnement d’Alice la lecture ne posa pas de problème. Non seulement pour Gérard, qui alignait posément les accords, mais aussi pour Aïko qui, sur la partie de soliste, sortit de son saxophone un son fluté, proche de la clarinette. Malgré sa tenue vestimentaire exubérante, elle était redevenue la petite fille docile rompue à la discipline exigeante de l’enseignement japonais. Antoine avait plus de mal, mais lorsqu’il était perdu il se rattrapait en se fiant à son oreille. Lester accompagnait sobrement pour ne pas ajouter de la difficulté au déchiffrage.
À la fin du morceau, Alice se tourna vers Gérard.
— Qu’en pensez-vous ?
— Très joli, commenta-t-il, en tout cas très fidèle au disque. Il faudra que je travaille un peu de mon côté, car certains passages de guitare n’étaient pas nets. Je vais les noter autrement pour faciliter la lecture.
— Merci, mais je trouve qu’il manque quelque chose. Qu’en penses-tu Lester ?
— Ce qui manque ? ben c’est vous voyons !
— Comment ça nous ?
— À votre niveau vous savez lire une partition, mais je n’ai pas entendu votre histoire.
— Notre histoire ?
— Ce que vous avez à proposer qui vient des berceuses de votre enfance, de ce que vos parents écoutaient à la maison, de vos choix musicaux en tant que personne.
— Ça ne t’a pas plu ?
— Ce n’est pas ça, c’est très en place. Idéal pour une bande-son. Mais je n’ai pas entendu l’histoire que vous vouliez raconter. Si c’est l’histoire de Monk, il suffit d’aller sur une plateforme de streaming.
— C’est vrai que là on enfile un peu des perles, remarqua Antoine.
— Je n’ai pas entendu la discussion, poursuivit Lester. C’était chacun dans son couloir. Un groupe de jazz ce n’est pas ça. L’auditeur ne s’y trompe pas.
Alice demeurait perplexe. Comment garder cette cohérence tout en insufflant le supplément d’âme qui faisait défaut, comme Lester l’avait si justement analysé. Gérard vint à son secours.
— On pourrait chacun écrire sa partie.
— Bien sûr ! c’est ça la solution ! s’exclama Alice. Merci Gérard.
— Attends, c’est un boulot dingue, grommela Antoine.
— C’est le prix à payer pour gagner le concours, assura Alice.
— Je suis d’accord, renchérit Gérard. Si c’est écrit, ça facilitera la mise en place.
Lester et Antoine n’avaient toujours pas l’air convaincu.
— Deux voix contre deux, résuma Lester. Puis se tournant vers Aïko : c’est à toi de nous départager.
— Oh moi je ferai comme vous voudrez, assura-t-elle en haussant les épaules.
— Ça ne nous aide pas, nota Alice.
— OK, ben on n’a qu’à faire comme tu as dit, consentit Aïko.
— Vendu ! conclut Gérard soucieux de mettre fin à la discussion.
Alice jubilait. Elle était certaine que c’était la bonne méthode pour gagner le concours. Elle était aussi déterminée à montrer à Lester que son approche était la bonne pour tirer le meilleur parti du groupe. Les dieux du jazz allaient lui montrer qu’elle n’avait pas tout à fait raison.

Le groupe travaillait d’arrache-pied. Comme Gérard le lui avait conseillé, Alice relevait les solos des grands pianistes afin d’exploiter au maximum l’étendue de sa technique. Lester, qui pourtant était le plus réticent au départ, jouait le jeu et ne s’écartait pas de ce qu’il avait écrit. Alice était surprise qu’il soit possible de noter aussi fidèlement la partition de batterie. Aïko enregistrait ses improvisations et les transcrivait ensuite sur papier. Les partitions presque illisibles qui en résultaient étaient encombrées de notes en pattes de mouche et d’annotations en japonais. Fouillis, mais écrit, se disait Alice qui, de ce point de vue, n’avait pas gagné son pari. Seuls Antoine et Gérard faisaient défaut. Antoine parce que ça lui demandait trop de boulot, Gérard parce qu’il n’était jamais satisfait du résultat. Il remettait sans cesse à la prochaine répétition le moment fatidique où il partagerait avec le groupe la version finale de son travail. En donnant ce conseil à Alice il s’était piégé lui-même.
Bon an mal an, le répertoire se mettait en place et les musiciens voyaient approcher la date du concert avec sérénité. Misant sur une mise en place impeccable, Alice avait de grands espoirs, si ce n’est la certitude de gagner. Le manque d’improvisation nuisait à la sincérité, mais le discours était clair. Pour être agréables à Lester, Alice et Gérard avaient quand même consenti à laisser libre cours à l’improvisation sur le blues d’Aïko. C’était en quelque sorte le moment de récréation qui, du coup, s’étalait parfois sur un bon quart d’heure.

Au début de la dernière répétition, seule Aïko manquait à l’appel. Lester prenait son smartphone pour l’appeler lorsque Stéphane entra dans le studio avec une mine grave qu’on ne lui connaissait pas.
— Aïko a eu un accident de moto, déclara-t-il.
— Shit! Grave ? demanda Lester.
— Elle est dans le coma, mais elle devrait s’en sortir. Je viens d’avoir sa co-loc au téléphone. Elle en a pour plusieurs semaines, sans compter la rééducation.
— Mon dieu ! s’exclama Alice avant d’ajouter : on peut faire quelque chose pour elle ?
— Pas grand-chose pour le moment, répondit Stéphane. Je n’ai pas réussi à joindre son père. Je vais réessayer.
— Et pour le concert ? demanda Gérard.
— Show must go on, soupira Lester sentencieusement.
— Vous me direz ce que vous décidez, proposa Stéphane avant de sortir du studio.
Les musiciens demeurèrent silencieux un long moment. La tentation était forte de tout abandonner, mais ils savaient au fond d’eux-mêmes que ce n’était pas ce qu’Aïko aurait souhaité. Il ne restait plus qu’une semaine pour mettre au point le répertoire sans elle. Alice mesurait soudain à quel point elle allait leur manquer.
— Je ne vois qu’une option, dit enfin Lester.
— Laquelle ? demanda Antoine.
— Qu’Alice et Gérard reprennent les parties d’Aïko.
— Impossible en si peu de temps, affirma Gérard.
Alice, visiblement émue, ordonnait ses partitions sur le pupitre du piano pour se donner une contenance. Elle sentait la pression des musiciens sur ses épaules. Il n’était pas question pour elle de capituler.
— On pourrait peut-être partager les solos Gérard, proposa-t-elle.
— Une semaine c’est trop court ! on n’est quand même pas au bagne ! s’emporta Gérard. Si c’est pour faire n’importe quoi, ce sera sans moi.
— All right, keep cool man, dit Lester en levant les bras en signe d’apaisement.
Au pied du mur, Alice passait mentalement en revue le répertoire et évaluait le défi que représentait le remplacement d’Aïko au pied levé.
— On peut jouer un morceau où tu es plus à l’aise à la place du blues d’Aïko, proposa Lester pour l’encourager.
— Un autre Monk par exemple, suggéra Antoine, juste en trio.
Alice poursuivait son examen, tournant et retournant les pages. Laisser de côté le blues d’Aïko lui apparaissait comme une trahison. Cependant, utiliser les partitions d’Aïko lui paraissait inconcevable tant elle se sentait éloignée de sa musique. De toute façon, il était inapproprié d’essayer de les récupérer, compte tenu de la situation. Il était trop tard pour tout réécrire et refaire des répétitions. Il fallait se rendre à l’évidence, elle allait devoir improviser.
— D’accord, dit-elle enfin, je vais reprendre les parties d’Aïko. Pas question de laisser de côté son blues. Ce ne serait pas chouette. On va juste le jouer plus lentement.
— That’s my girl! exulta Lester en tapant sur ses cymbales. T’es vraiment une lady, Alice !

La boîte de jazz qui accueillait le concert de fin d’année avait vu passer bien des célébrités, comme l’indiquaient les photos dédicacées accrochées au mur. Même si l’affluence était assez modeste, l’essentiel du public étant constitué d’élèves de l’école, l’exigüité de l’endroit donnait l’impression qu’il y avait du monde. Le niveau sonore élevé de la musique d’ambiance obligeant à parler fort, le brouhaha continu des conversations vous prenait aux oreilles dès l’entrée. Des bruits de verres et des odeurs d’encaustique et de bière mêlées se dégageait une atmosphère décontractée, intime malgré la foule. Ce qui allait se passer était connu, mais ne s’était jamais produit et ne se reproduirait plus. La musique se fabriquerait là, sous les yeux du public. Sans enregistrement, elle ne perdurerait que dans le souvenir des spectateurs.
Antoine était venu avec sa compagne, une jolie petite brune qui arborait comme lui un tee-shirt protestataire. Gérard était seul. Arrivé tôt, il buvait des diabolos menthe, se gardant de consommer des boissons alcoolisées avant le show, afin de garder toute sa lucidité. Lester était au bar, avec les autres étudiants du cycle professionnel. Alice arriva en dernier. Elle portait un spencer chiné gris sur une robe noire et était chaussée d’escarpins vernis à talon plat. Escortée de son père, un homme de grande taille, encore athlétique malgré ses cheveux blancs, elle vint s’assoir à la table de Gérard et fit les présentations.
— Comment ça va ? demanda celui-ci en se rasseyant.
— Nerveuse, répondit Alice. J’ai l’impression de ne rien maîtriser, d’avoir tout oublié.
— C’est toujours comme ça. Vous prenez quelque chose ?
— Pas pour le moment merci. A-t-on des nouvelles d’Aïko ?
— C’est stationnaire. Stéphane vient de me dire que son père arrive en France demain.
Le concert commença à 21 h 00 pile. Stéphane y tenait absolument, ayant à cœur de donner aux jeunes musiciens le bon exemple d’un spectacle qui commence à l’heure. Il y avait mis toute son énergie, gérant au mieux les imprévus : lampe d’ampli hors service, cordon d’alimentation oublié, partitions égarées… Tout était en place lorsqu’il prit enfin le micro pour présenter le spectacle, avant que les groupes ne se succèdent sur la petite scène. Certains étaient remarquables par la cohésion de l’ensemble, acquise au prix d’heures de répétition. D’autres reposaient essentiellement sur le talent d’un individu que le public saluait par ses applaudissements. Lorsque le groupe précédent eut lancé son dernier accord, Lester s’approcha.
— Alice ! Gérard ! c’est à nous.
Les musiciens qui quittaient la scène avaient le sourire aux lèvres. Ils avaient fait forte impression. Le public scandait « une autre ! une autre ! », ce qui fit monter la pression d’un cran. Alice se glissa dernière le piano, sortit ses partitions et fut prête en un instant. Elle parcourut rapidement une dernière fois l’ensemble des feuillets pendant que Gérard, à son habitude, mettait un temps infini à s’accorder.
Enfin ils attaquèrent le premier morceau, un tempo assez lent, pas trop difficile pour ne pas brûler toutes les cartouches tout de suite. Le discours était clair, la mise en place infaillible, le ressenti plutôt bon. Pourtant le public ne réagissait pas à la musique. Par la modération de ses applaudissements, plus polis qu’enthousiastes, il signifia qu’il n’était pas dupe.
— Un peu trop dans les clous, souffla Stéphane à son voisin.
Le second morceau était plus rapide. Alice y vit l’opportunité d’insuffler plus d’énergie, de développer le swing. Pourtant, malgré les efforts de Lester pour propulser la musique, la mayonnaise ne prenait pas. Comble de malchance, Gérard trop occupé à suivre sa partition oublia la structure du morceau et joua le refrain à la place du couplet. Un vrai foutoir pensa Antoine qui ne savait plus qui accompagner. Le public, décidément complaisant, applaudit quand même.
Le visage d’Alice s’était crispé. Une lueur d’angoisse passa dans son regard sombre qui, après un rapide va-et-vient entre les musiciens et le public, s’arrêta sur son père. Elle prit alors une décision qui les étonna tous. Elle se leva de son tabouret, rassembla ses partitions et, les jetant à terre, se tourna vers Lester.
— Le Monk, lui dit-elle, le regardant droit dans les yeux.
— Le Monk, répondit-il en souriant, jetant à terre à son tour ses partitions.
Dès lors, le jazz commença. La rencontre, pas la confrontation et son cortège d’esbroufe, une interaction sincère. D’abord joyeux, le piano devint bientôt triste, puis inquiet, puis en colère avant de redevenir serein. Alice ne trichait pas, ça s’entendait. Elle avait oublié Monk et racontait sa propre histoire. Lester lui répondait d’un coup de cymbale ou d’un accent de caisse claire. Au refrain, Antoine relançait ou proposait un autre chemin. Intrigué par la discussion qui s’installait le public se réveilla et ses applaudissements généreux saluèrent la prise de risque et la singularité du moment.
Avant le dernier morceau, Lester prit le micro.
— Ladies and gentlemen, nous voudrions vous jouer une composition d’une amie qui est aujourd’hui dans la peine. Nous pensons très fort à elle. Ladies and gentlemen, voici Aïko’s blues.
Alice joua d’abord le thème. Le tempo moins rapide faisait davantage ressortir la mélancolie et la musicalité de l’harmonie. Lester, Gérard et Antoine l’accompagnaient à patte de velours pour ne pas rompre le charme. Elle enchaîna par une première improvisation, radicale, percussive. Lester et Antoine « tenaient la baraque », le pied sur le frein pour ne pas se laisser emporter. Elle poursuivit par un second solo plus intimiste, aérien et reprit enfin le thème avant de conclure par une envolée de notes lâchées comme un soupir. Le public applaudit avant de scander « une autre ! une autre ! ». Son père applaudissait lui aussi. Il s’était levé de sa chaise et goûtait de cette ovation la part qui lui revenait. Alice était radieuse, épuisée, mais radieuse.

Si le groupe ne gagna pas le concours, le partenaire de l’école, séduit par leur prestation, leur proposa d’enregistrer Aïko’s blues. Lorsque la jeune saxophoniste repartit au Japon, ils l’accompagnèrent à l’aéroport. Elle serrait fort au creux de sa main la clé USB contenant le fichier MP3. Il l’aiderait à affronter une rééducation qui risquait d’être longue. Lester retourna aux États-Unis pour honorer son premier engagement dans un grand orchestre. Antoine redevint un « promeneur de l’informatique » et Gérard se réinscrivit pour l’année suivante.
Alice passa dire au revoir à Stéphane. Aux yeux de celui-ci, le groupe aurait mérité de gagner.
— J’ai adoré ton interprétation du blues d’Aïko, confia-t-il à Alice. Tu vois c’est ça le jazz, il faut lâcher prise pour véhiculer une émotion. Tu devrais sérieusement songer à une carrière musicale.
— Tu es gentil, mais je ne suis pas de cet avis.
— C’est vrai que c’est plus aléatoire que la médecine.
— Non, ce n’est pas pour ça. Je pense être une bonne musicienne, mais je ne suis pas une artiste. Aïko est une artiste, pas moi. Je comprends pourquoi j’ai abandonné le piano classique quand j’étais adolescente. J’ai des facilités, mais je n’ai pas cette force en moi.
Comprenant que les larmes lui venaient aux yeux, Stéphane resta silencieux, lui laissant le temps de maîtriser son émotion.
— J’ai compris d’où venait la musique de Monk, poursuivit-elle. J’ai compris l’engagement, la souffrance, les addictions. J’étais épuisée après le concert. J’étais aux anges, mais j’ai compris que ce n’était pas pour moi.
Elle écrasa une larme du bout de ses longs doigts, avant d’ajouter :
— Je vais essayer d’être un bon médecin… ce n’est déjà pas si mal.
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Anne Cassagnes · il y a
Plongée captivante pour une profane dans l'univers de la musique et du jazz avec une jolie galerie de personnages, bravo!
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci beaucoup pour ces encouragements.
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Liam Azerio · il y a
Cette nouvelle, classique dans sa forme et très bien renseignée dans son fond, a trouvé une certaine résonance en moi. Ça m'a rappelé de vieux animés japonais musicaux, avec tout le kitsch et le dépassement de soi propres à ces histoires. C'était bien sympa à lire, net et clair.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour votre commentaire. Si ma nouvelle vous a rappelé de bons moments, j’en suis ravi.
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France Passy · il y a
Jolie langue classique au service de personnages passionnants et peu traités dans les fictions
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour votre commentaire. Je suis ravi que mes personnages vous aient plu.
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Paul Jomon · il y a
Un univers musical pleinement maîtrisé qui doit faire résonance aux plus avertis. Les dialogues sont vivants et les échanges donnent du relief aux personnages. On sent l'amateur plus qu'éclairé.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour votre commentaire. Je suis effectivement un admirateur des musiciennes de jazz.
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Caroline Bonnet · il y a
Un texte sincère sur la musique et ceux qui la jouent. J'ai bien aimé la galerie de personnages.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Mohabdel · il y a
bravo
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une intrigue très développée axée sur les motivations et les états d'âme de chaque personnage .
Le regard du profane s'émerveille de découvrir l'univers musical du jazz and blues

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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour votre commentaire. Je suis ravi que ma nouvelle vous ait plu.
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Lyne Fontana · il y a
Une histoire bien travaillée, qui fait preuve d'une connaissance approfondie de la musique. Le caractère des personnages est nuancé. Vous avez su les faire évoluer.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Merci pour votre commentaire. J'espère que cette histoire vous a fait mieux connaître l'univers du jazz et des jazzwomen.
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Lyne Fontana · il y a
Oui, j'ai beaucoup apprécié.

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