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Un billet pour le musée

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Tavenehc

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Michel fut surpris, en quittant l’immeuble, par le froid vif. Les bourrasques le décoiffèrent lorsque, vingt minutes plus tard, il sortit du métro à la station Gare d’Orsay. Il avait attendu le dernier jour pour se rendre à l’exposition; mais dans sa vie, il avait toujours agi ainsi. Il n’était capable de passer à l’action que dans l’urgence, lorsque le couperet du temps le menaçait vraiment.
Mais il ne manquait jamais une exposition. Depuis plus de vingt ans il avait vu, à Paris, tout ce qui avait fait événement dans la peinture classique. C’était sa seule passion, héritée de ses parents; ils l’emmenaient avec eux le dimanche dans les musées parisiens, à une époque où on ne faisait pas la queue pour y accéder. « Une visite au musée, c’est un voyage, lui disait sa mère: un voyage dans le temps, les pays, les religions, la nature...plus riche, plus beau souvent qu’un vrai voyage ! ». Alors lui qui ne quittait jamais Paris, il voyageait dans les musées.
Quand il vit cette file imposante, il fut étonné, mais ne se laissa pas impressionner: il n’était pas encore dix heures; dès l’ouverture du musée, les choses allaient s’arranger; c’est l’affaire d’un quart d’heure, pensa-t-il. Il fut néanmoins contrarié de devoir remonter la file sur plus de cinquante mètres, puis, passé le coin de la rue, parcourir encore plusieurs dizaines de mètres pour en rejoindre l’extrémité. Il regarda autour de lui; les gens semblaient excités par cette situation inattendue et s’interrogeaient sur le temps qu’il faudrait pour atteindre l’entrée du musée. D’autres hésitaient à intégrer la file, regardaient leur montre, puis le ciel menaçant, et parfois s’éloignaient comme à regret en se retournant.
Un groupe bruyant le précédait de quelques mètres: sans doute des étudiants en Histoire de l’Art, garçons et filles de nationalités différentes, parlant anglais, chahutant, discutant de façon animée. Plus près de lui, un couple de plus de soixante ans, tous deux chaudement vêtus, la femme parlant sans cesse à voix basse à son compagnon; et deux jeunes femmes, l’une grande, brune, très élégante dans un long manteau noir, des bottes, portant un chapeau et une écharpe rouge ; l’autre plus discrète, cheveux châtain clair, assez petite, mignonne.
- « Tu te rends compte, les musées vont bientôt rassembler plus de monde que les stades de foot ! » dit la grande.
- « Marie-Amélie, je ne suis pas certaine que ce soit tout à fait le même public... » répondit l’autre.
- « Détrompe-toi, Laure, je suis déjà allée au match ! C’était l’époque Jérôme, il était fan du PSG ! »
Michel se retourna ; la file s’organisait lentement et s’allongeait toujours. Derrière lui, tout près, une femme, la quarantaine, vêtue d’une parka bleue en tissu matelassé, sortait de son sac un livre qu’elle ouvrait ; il remarqua son visage, le trouva beau et son regard s’y attarda. Elle leva les yeux; il fixa immédiatement un point lointain au-dessus d’elle. Elle se replongea dans son livre. Il regarda sa montre: il était plus de dix heures. Et aucun mouvement dans la file. Devant lui le couple se chamaillait :
- « Ah non !... on n’a pas pris un TGV à sept heures du matin pour venir se promener à Paris  » disait la femme,
- «  Je te dis qu’on en a pour plusieurs heures avant d’entrer dans le musée ! Tu aurais pu nous organiser ça sans attendre le dernier jour ! » répondit l’homme.
- « Tu sais très bien que tu n’étais soi-disant jamais libre quand je t’ai proposé d’autres dates ! »
L’homme ne répondit pas; il remonta le col de son manteau, enfonça ses mains dans les poches d’un geste brusque, et regarda loin devant lui fixement. La femme reprit, comme pour elle-même :
- « D’ailleurs je ne me vois pas rentrer à Lyon et dire à mes amies que finalement je n’ai pas vu l’exposition... »
- « Ah ! C’est donc ça !... » dit-il simplement.
Il allait maintenant bientôt être onze heures. A un moment, insensiblement tout d’abord, puis plus nettement, la file avait frémi; comme en hésitant, les gens avaient commencé à piétiner sur place avec un mouvement régulier des épaules, mimant la marche puis osant quelques pas de faible amplitude, au ralenti. Depuis, leur marche était une alternance de faibles avancées, et de moments d’immobilité presque totale. Les gens se donnaient alors l’illusion de progresser encore, se resserrant jusqu’à se toucher. Michel appréciait ces instants où la queue lui paraissait un ensemble compact, solidaire, d’individus presque identiques et partageant le même objectif. Parfois les bourrasques ou quelques tentatives d’averses incitaient les gens à rester plus serrés que ne l’imposait la marche de l’ensemble; il aimait alors cette promiscuité, les senteurs mélangées de parfum des femmes, les frôlements des corps. Les gens commençaient à élargir le champ de leurs contacts. Dans le couple lyonnais, l’homme s’était adressé dans un assez bon anglais, au groupe d’étudiants étrangers et une discussion animée s’était engagée; sa femme, pour ne pas se sentir exclue, faisait remarquer que le succès de l’exposition aurait dû conduire les organisateurs à prolonger sa durée. La lectrice avait refermé son livre ; il aurait aimé en profiter pour amorcer un dialogue, même de courte durée, mais il restait sans idée. L’interroger sur son livre lui parut d’une telle banalité, qu’il préféra s’abstenir et resta silencieux. De temps en temps, on voyait une personne ou un couple quitter la queue et s’en éloigner d’un pas rapide, comme si une décision inespérée les avait soudain libérés et qu’ils craignent sa remise en cause. Certains se retournaient cependant et adressaient un regard compatissant ou moqueur à ceux qui restaient stoïques debout dans le froid. A partir de midi, le repas que l’on allait manquer devint un sujet de discussion, voire d’inquiétude qui élargit encore les contacts au sein de la file. Les étudiants, pour la plupart, commençaient à sortir des sandwiches et des boissons de leurs sacs à dos. Manifestement ils étaient les seuls à y avoir pensé.
- «  Je vais prendre un malaise, et serai aux urgences plus vite qu’au musée ! » affirma Marie-Amélie.

- «  Je t’accompagnerai, ne t’inquiète pas... à moins que tu ne préfères que je te fasse un compte-rendu de l’expo... ! » lui répondit Laure.
Michel sourit de cet échange ; il admirait toujours les gens qui osaient s’exprimer librement en public, et dont la banalité des propos était compensée par une assurance et une forme d’humour qu’il leur enviait.
Dans le couple lyonnais, l’heure était à la réconciliation :
- «  Je crois qu’au coin de la rue il y a une boulangerie » dit l’homme.
- «  On y sera peut-être dans trente minutes... » répondit sa femme, en glissant une main sous son bras.
Une pluie fine et glacée se mit à tomber. Des parapluies s’ouvrirent avec difficulté, détruisant soudain l’harmonieuse organisation de la file. Michel se maudit de ne pas avoir pensé à prendre cet accessoire : il aurait sans doute osé proposer un abri à sa voisine, qui rangeait son livre dans un sac dont elle sortit un foulard. Il lui sourit d’un air complice tandis qu’il rabattait sur sa tête la capuche de sa parka. Elle le regarda un instant, le dévisagea comme s’il venait d’arriver dans un groupe déjà constitué, et ébaucha un sourire.
- «  Décidément, cette exposition se mérite !  » osa-t-il à mi-voix.
- «  Espérons que la récompense sera à la mesure de nos souffrances... » répondit-elle avec, cette fois, un beau sourire et un regard clair de ses yeux gris .Il savoura cet instant et ne prit pas le risque de poursuivre la conversation ; d’ailleurs il n’avait plus rien à dire, et se sentait presque fatigué de la tension brève mais intense de cette dernière minute.
Lorsqu’ils eurent atteint le coin de la rue, il leur sembla avoir franchi un palier important dans leur progression ; ils apercevaient maintenant, certes encore lointaine et floue, l’entrée du musée. Comme pour confirmer cette embellie, la pluie cessa aussi soudainement qu’elle était apparue, et la boulangerie était bien là.
Partout on délégua un membre qui s’échappa un court instant de la file, et revint très vite avec les précieuses provisions. Une complicité, maintenant bien établie, permettait à chacun de regagner sa place sans s’attirer de réflexion. Dans toute la queue, le fonctionnement semblait être le même, et la vigilance restait de mise : un intrus en fit l’expérience, qui tenta de s’intégrer dans la file à la faveur de ces manœuvres de ravitaillement; il fut immédiatement expulsé par le groupe dans lequel il voulait se fondre, n’insista pas et s’en alla à pas lents pour garder un semblant de dignité.
Michel fit un signe à sa voisine, et lui dit : «  Je reviens... »
Il n’avait pas traversé totalement la rue, qu’il se maudissait déjà de ne pas lui avoir proposé quelque chose pour se

restaurer. Il hésita: faire demi-tour pour lui demander lui parut vite impossible; il n’avait pas le courage d’affronter le regard de tous et l’éventualité d’un refus de sa part. Il pensa résoudre élégamment le problème en demandant un carton de petits fours, dont le partage serait aisé. La faim qui le tenaillait depuis longtemps déjà aurait justifié une collation plus conséquente, mais il préféra ce choix qui lui sembla particulièrement judicieux. Finalement à son retour dans la file, il n’osa pas offrir à elle seule ses petits fours et les présenta à l’ensemble de son voisinage. Marie-Amélie trouva cette initiative géniale, et les étudiants puisèrent abondamment dans la boite. Si bien que sa voisine n’osa pas en prendre plus d’un, et qu’il grignota le reste sans vraiment apprécier.
L’heure suivante passa très lentement, sans événement majeur. La fatigue était là, dans les jambes que l’on ne savait pas comment soulager, sur les visages aux yeux éteints. Parfois une réflexion venait rompre des plages de silence de plus en plus longues. Il était souvent question de laisser tomber, de rentrer chez soi : «  il y en aura d’autres des expos... »
Mais le même argument revenait toujours : « on n’a pas fait la queue plus de trois heures pour rien... c’est trop tard pour abandonner...on n’est finalement pas si loin du but... » Quand ils ne furent plus qu’à une vingtaine de mètres des guichets, une animation nouvelle sembla redonner vie aux différents groupes; discussions et échanges reprirent.
L’homme qui s’approcha du groupe des étudiants étrangers devait avoir trente cinq ans. Grand, avec des cheveux bruns assez longs, il portait une barbe très courte entretenue avec soin, d’un noir profond. Une veste de cuir, sur un pull sans col, lui donnait une certaine allure ; à peine peut-être une touche de vulgarité, malgré une classe indéniable. Il traversa la rue d’un pas assez rapide, et vint tout près de la file, à leur niveau. Balayant du regard les différents groupes, puis semblant avoir pris sa décision, il s’approcha soudain des étudiants étrangers. Sortant de sa poche un billet de cinquante euros, il s’adressa à un grand garçon blond et barbu :
- « Tenez, pouvez-vous me prendre deux billets ? Je vous attends à l’entrée avec mon amie. »
Le garçon interpellé ne semblait pas comprendre. L’homme s’adressa plus largement au groupe d’étudiants :
- « Qui veut me rendre un petit service ? Je n’ai pas eu le temps de faire la queue, et je dois absolument voir cette exposition ! Vous semblez être là depuis pas mal de temps...Pour vous ça ne changera rien de toute façon ! »
Un murmure commença à se faire entendre dans la file. L’homme monopolisait maintenant l’attention d’une partie croissante des spectateurs .Les étudiants se concertaient à mi-voix, comme pour être certains d’avoir bien interprété la proposition ; mais aucun ne semblait prêt à réagir. L’homme s’adressa alors au couple lyonnais :
- « Vous n’allez pas refuser de m’aider ? Je vous offrirai un verre au bar du musée... »
- « Vous ne manquez pas de culot !  » répondit la femme.
L’hostilité de la foule se faisait, maintenant, vraiment sentir; à un murmure, avait succédé un grondement qui gagnait de loin en loin dans la file. Des quolibets fusaient de part et d’autre.
L’homme était perplexe; il gardait sur le visage un sourire figé et brandissait maintenant le billet à bout de bras. Soudain, Michel l’interpella :
- « Donnez- moi votre billet ! Je vais vous les prendre, moi, vos deux entrées !... »
- « Je savais bien que je trouverais quelqu’un de sympathique dans cette belle assemblée !  » répondit l’homme en souriant largement. Michel saisit le billet tendu .Il le tint levé au-dessus de lui, dans un geste un peu théâtral. Surpris les gens s’étaient tus et observaient la scène.
- « Maintenant, dit Michel d’une voix un peu tremblante, vous êtes prié de rejoindre le bout de la file et d’y prendre la place qui vous revient !  » Une clameur ponctua ses propos :
- « Bravo !.....vous avez raison... » Les gens riaient et se racontaient de rang en rang l’événement.
L’homme, surpris tout d’abord, prit Michel à partie : «  Monsieur, vous êtes un escroc ; rendez-moi mon billet immédiatement ! »
- «  Je pense que c’est plutôt vous l’escroc, et j’ai tout autour de moi quelques témoins » répliqua Michel, étonné de son à propos et de son calme. « N’ayez crainte, je ne vais pas garder votre billet pour moi ; je vais sans doute offrir un verre à ces amis qui m’entourent ! »
- « Oui ! » cria la foule ; les rires se mêlaient aux clameurs.
- «  Je vous invite, bien sûr », reprit Michel «  mais dans deux heures au moins, vu le parcours que vous avez à accomplir... » L’homme, cette fois très en colère, regarda longuement Michel, puis, en serrant les dents :
- « Vous êtes vraiment un minable ! Vous avez sans doute besoin de mes cinquante euros pour payer votre entrée ! »
Alors Michel, sans réfléchir, sans attendre un avis, sans tenir compte des risques et des conséquences, leva très haut le billet de cinquante euros à bout de bras, et se mit à le déchirer en fines bandes qu’il jeta dans le ciel au-dessus de sa tête, en répétant : «  Je ne suis pas un escroc, je ne suis pas un minable, je ne suis pas un escroc,... voilà, je vous rends votre billet, je ne suis pas... ». Sa voix se perdit dans les acclamations. Il vit l’homme s’éloigner rapidement, regardant devant lui, la tête bien droite dans le col de sa veste.
Michel tourna la tête pour croiser le regard des yeux gris.
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