Un bien joli petit tambour

il y a
7 min
242
lectures
23
Qualifié

Je suis arrivé à un âge où je me contente de regarder danser les vagues, pousser les arbres et défiler les nuages...J'aime aussi l'Histoire, le cinéma américain, les marches dans la montagne et ... [+]

Image de Grand Prix - Printemps 2017
Image de Nouvelles
Répondant à l’appel du tocsin, nous étions arrivés au lever du jour au bord de la Boulogne. Un épais brouillard couvrait la vallée et les coteaux environnants. C’est à peine si nous pouvions distinguer les mouvements de l’ennemi. Il faisait froid. Le sol étai trempé par la pluie qui était tombée la veille sans interruption. La poudre était mouillée... « Pas de femmes dans les lignes », avait commandé notre officier. Pour cacher ma condition de fille, j’avais coupé mes cheveux et enfilé un pantalon. Dans une redingote trop grande pour moi, un tambour en bandoulière, je m’apprêtais à subir l’assaut des célèbres hussards de Mayence. La bataille n’a pas duré très longtemps. La première charge des hussards fit voler en éclat notre pauvre armée de paysans. Lorsque je me suis réveillée, j’étais allongée sur la paille, enfermée dans une grange transformée pour l’occasion en prison militaire. Un homme penché au dessus de moi examinait mes blessures. Il déchira ma chemise tâchée de sang et baissa ma culotte. J’apparus dans toute ma nudité. « Voilà un bien joli petit tambour », ironisa le médecin. Dehors, j’entendais la mitraille et le cri des mourants. J’avais vingt ans et une furieuse envie de vivre.
Je m’appelle Espérance Lavigne, fille de maître Louis Lavigne, aubergiste, et de Jeanne Desprées, cardeuse. Je suis née à Machecoul, en bordure du marais Mes parents sont morts alors que j’étais en bas âge. J’ai été élevée par mon oncle, Jean-Marie Desprées, curé de la paroisse de Saint Philbert, qui m’a donné une solide instruction. Comme de nombreuses femmes du pays de Retz, j’ai suivi les hommes quand ils se sont révoltés contre l’ordre d’aller se battre sous la bannière de la République. Nos braves paysans ont d’abord refusé de donner leur nom aux officiers chargés de recruter la milice. Exaspérés, ils sont entrés un matin à Machecoul, la faux à la main. Pris de panique, les gardes nationaux ont tiré dans la foule. Nos paysans ont riposté en tuant quatre gardes. Douze jours plus tard, une colonne de Bleus massacrait deux cents Vendéens qui venaient de prendre Pornic. En représailles, cinquante prisonniers républicains furent exécutés à Machecoul. Je découvrais la Terreur et son cortège de cadavres...
Comme j’étais débrouillarde et peu froussarde, j’ai d’abord servi d’agent de liaison entre les troupes de l’armée catholique et royale. Je portais des courriers de paroisse en paroisse à travers le bocage. Je haranguais les paysans sur les places des villages. J’y ai gagné mon surnom de « la belle Espérance de Vendée ». Parce que je connaissais aussi les plantes et la fabrication des onguents, je me suis improvisée infirmière aux côtés des sœurs de la Sagesse de Saint-Laurent-sur-Sèvre. Nous appliquions sur les blessures une pâte faite avec un jaune d’œuf et du beurre frais. Nous avions des draps de pays, des toiles, des siamoises et des mouchoirs en quantité pour faire les pansements. Même si je n’ai jamais porté les armes, ni tiré un seul coup de feu, je me suis toujours considérée comme une combattante. J’étais présente à Torfou et à Cholet. J’ai franchi la Loire à Saint-Florent-le Viel. J’ai connu la triste aventure de la « Virée de Galerne » qui sonna le glas de notre révolte. Lorsqu’ils m’ont ramassée sur le champ de bataille de la Boulogne, les hussards m’ont d’abord jetée dans une charrette, pensant que j’étais morte. Sans l’intervention du médecin militaire qui me vit bouger, j’aurais terminé dans la fosse où ils enterraient les cadavres...
J’étais de constitution robuste et mes blessures étaient moins graves qu’elles ne paraissaient. Grâce aux soins prodigués par le médecin, je fus rapidement sur pied. Transférée à Nantes dans la sinistre prison du Bouffay, j’attendais d’être jugée pour « brigandage et assistance à l’armée rebelle ». Nous étions quatorze femmes, entassées dans une cave voûtée, privées de toutes commodités. Quatre religieuses de l’ordre des Carmélites avaient été arrachées à leur couvent. Deux ribaudes avaient été arrêtées sur le quai de la Fosse sans que l’on sache très bien pourquoi. Les autres jeunes femmes étaient toutes originaires du bocage, ignorantes pour la plupart du mouvement des idées qui agitaient le pays. La peine que nous encourions était la mort. Un échafaud peint en rouge avait été dressé sur la place, juste devant la prison. Chaque jour, des groupes de condamnés étaient exécutés ou noyés dans la Loire.
Les juges prononcèrent la sentence que nous redoutions. Puis, par une soudaine mansuétude à la quelle l’époque ne nous avait pas habituées, le président du tribunal déclara que les femmes condamnées à la peine capitale pouvaient bénéficier d’un sursis si elles étaient en situation de grossesse. Ce sursis allait jusqu’au sevrage de l’enfant à naître. Passé ce terme, les mères seraient exécutées. Les Carmélites esquissèrent un sourire et retournèrent à leurs prières. Aucune des autres femmes n’étaient enceintes. Moi moins qu’une autre, puisque j’étais vierge. Sans réfléchir, je déclarais être « en chemin de famille » comme on disait chez nous d’une fille qui était grosse. Les juges me regardèrent avec suspicion et m’expliquèrent que mon était serait vérifié par un médecin révolutionnaire. Malheur à moi si j’avais abusé le tribunal. Mais que risquais-je de plus étant déjà condamnée à mort ?
Les geôliers me séparèrent des autres condamnées et m’installèrent dans une pièce plus confortable que ma cellule initiale. Une fenêtre en forme d’œil-de-bœuf laissait passer la lumière du jour. Je disposais d’un lit, d’une chaise et d’une table. Une cuvette et deux brocs d’eau me permettaient de faire ma toilette. Sur un des murs, un crucifix arraché à la hâte avait laissé son empreinte. Lorsque le médecin qui devait m’examiner entra dans la chambre, je reconnus tout de suite mon chirurgien des bords de la Boulogne.
Le docteur Louis-Augustin Thomas était un homme de haute taille, aux larges épaules. Il avait les yeux gris, le teint hâlé des gens de mer et des cheveux blancs couleur d’écume qu’il nouait en forme de catogan avec un ruban de velours. Bien qu’il fût mon ennemi déclaré, son regard ne respirai pas la haine que je pouvais lire dans celui de mes juges. Sorti de l’école de Rochefort, Louis-Augustin Thomas avait servi un temps à la mer comme chirurgien de marine dans l’escadre du Ponant. Il avait participé à la bataille de Chesapeake pour l’indépendance de l’Amérique. À l’issue de sa carrière de médecin militaire, il s’était installé à Nantes où il exerçait sa profession dans le quartier du Change. Libre penseur, partisan de l’abolition de l’esclavage dans une ville qui restait la capitale de la traite négrière, il s’était rallié aux idées nouvelles et avait applaudi à la chute de la monarchie.
Comme chirurgien de marine, le docteur Thomas avait davantage amputé de membres de marins qu’il ne s’était penché sur le ventre de femmes. Mais je ne pouvais prétendre pour autant le duper sur mon état. Sous le contrôle des juges qui exigèrent d’être présents, il m’examina en silence, palpant ma poitrine et touchant la partie la plus intime de mon anatomie. Je cherchais à croiser son regard pour implorer sa compassion. Rien ne semblait pouvoir le distraire de sa besogne.
— La fille est-elle grosse, interrogèrent les juges ?
— La drôlesse est bien pleine, répondit à ma grande surprise le docteur Thomas. Cela ne se voit pas encore beaucoup parce que l’affaire est récente, mais dans moins de six mois elle sera dans les douleurs.
En quelques mots, le médecin qui m’avait déjà arrachée à la mort au bord de la Boulogne venait une fois encore de me sauver la vie. J’étais à la fois soulagée et inquiète. Quel prix allais-je devoir payer pour ce mensonge ?
Au cours des semaines qui s’écoulèrent, Louis-Augustin Thomas est venu me visiter à quatre reprises. Jamais il ne s’est permis la moindre privauté, ni n’abusa de sa position. Je l’appelais « docteur coupe-coupe » en raison de son passé de chirurgien de marine. Il m’appelait son « joli petit tambour de la Boulogne » en souvenir de notre première rencontre. Nous conversions souvent de la révolution. Il m’expliquait les sens des mots liberté, égalité, fraternité. Je lui racontais les malheurs de nos campagnes et les violences des soldats qui semblaient sans limite. Il me parlait aussi de sa femme qui était morte en couches et de sa fille dont il était sans nouvelle depuis qu’elle était partie pur Saumur... Je finis par lui faire remarquer que notre imposture serait tôt où tard découverte. Il me répondit de ne me faire aucun souci. Selon lui, la tempête qui secouait le pays depuis trop longtemps touchait à sa fin. IL suffisait de tenir quelques semaines encore et je serais libérée.
Une nuit, un geôlier qui répondait au nom de Fleur-de-pied pénétra dans ma chambre. L’homme avait une triste réputation. Il était souvent ivre et violent. Il était voleur et dépouillait les prisonnières de leurs objets précieux. On murmurait aussi dans les couloirs du Bouffay qu’il acceptait parfois de sauver des femmes condamnées en échange de faveurs que la pudeur me répugne à préciser. Je redoutais le pire. Fleur-de-pied m’ordonna de me lever et de le suivre. Comme je refusais, il m’indiqua qu’il venait de la part du docteur Thomas qui lui avait offert de l’argent pour me faire sortir du Bouffay. Pour preuve de ce qu’il disait, il me présenta un billet de la main du médecin confirmant ses propos et sur lequel était écrit le mot « Espérance ». Je suivis mon geôlier dans un dédale de couloirs jusqu’à la porte de la prison. Une fois dehors, il me conduisit au bord de la Loire où une barque était amarrée. Il me fit traverser le fleuve. Sur la rive sud, Louis-Augustin Thomas m’attendait avec une voiture pour me conduire hors la ville...
Je n’ai jamais revu le « docteur coupe-coupe ». J’ai su par la suite qu’il avait été dénoncé par Fleur-de-pied et guillotiné sur la place du Bouffay. Victime de la folie des hommes... et de son amour pour un « bien joli petit tambour ».

23

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !