Un bal décisif

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Elle est la sœur du milieu, coincée entre une mère méchante, une aînée qui attend patiemment son heure, et une sœur cadette moins bêtasse

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"Et si écrire, c'était tout simplement ne plus taire cette âme en soi?" François Cheng  [+]

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Ma mère me fatigue, ma sœur cadette encore plus, et l'autre sœur, l'aînée, la plus belle, la plus aimante, la plus aimée d'un père toujours absent, me fatigue également.
Ma mère me fatigue. Elle régente ma ridicule petite existence. Elle décide la couleur de mes robes, la coupe de mes cheveux, la taille de mes chaussures. Elle ordonne mes humeurs, l'heure de mes repas, de mon sommeil. Elle agence mon temps, capture mes envies.
Ma stupide sœur cadette s'en réjouit et lui obéit béatement.
L'autre sœur, la presque cachée, la première d'un premier lit m'observe et parfois me sourit. Je l'ai surprise à chanter pendant l'exécution de travaux ménagers, remontant sa jupe usée pour ne pas la salir, dévoilant ainsi ses pieds de reine. Elle est le charme incarné, celle que toutes les femmes rêvent de devenir, celle qui séduit les rois et les gueux, celle qui s'endort du sommeil de l'innocence. Sa voix envoûtante emplit notre maison de chants purs et de rires cristallins. Elle jette de la fantaisie dans notre demeure réglée par les contraintes. Elle revêt de sa claire beauté nos journées rythmées par l'ennui et les obligations.
Je l'admire autant que je méprise ma cadette qui se réfugie lâchement dans les espérances triviales de notre génitrice opiniâtre, espérances concernant notre avenir que notre mère sème dans nos têtes avec obstination.
Moi, je suis la sœur du milieu, celle de la mauvaise place, coincée entre la Belle qui me fascine et la Bêtasse qui m'insupporte.
Je comprends l'amertume de notre mère méchante, seconde épouse d'un homme anciennement épris d'une première femme décédée lors de la mise au monde d'un enfant désiré. Elle a succombé au charme du veuf éploré qui cherchait avant tout une présence maternelle pour sa fille orpheline. Ma mère, de fière amoureuse s'est transformée en marâtre aigrie et douloureuse que mon père a vite délaissée pour courir le vaste monde.
Ainsi, nous voilà toutes les quatre, seules, sans homme à nos côtés, à engraisser nos rancœurs et nos peines.

Pourtant, depuis quelque temps, notre mère s'anime. Sa bouche dure s'éclaire de fugaces sourires et ses regards semblent moins froids. Une grande association nationale a choisi notre village pour accueillir des manifestations visant à récolter des fonds pour des enfants malades. Ma mère se moque bien de tous les enfants malades ou pas, mais elle voit là l'occasion de placer ses deux filles, chair de sa chair, lors du grand bal qui va être organisé. Elle ne se sent plus de joie et ouvre grand son porte-monnaie pour faire briller ses proies, en l'occurrence la Bêtasse et moi.

La Belle n'est pas prévue au menu. Trop belle pour être honnête et surtout, trop belle pour être vue ! Elle n'a pas dans ses veines le sang qui convient. En revanche, elle devra se pencher sans répit sur la machine à coudre qu'elle seule sait utiliser, pour nous couper des robes censées nous parer comme des actrices de cinéma. Ma sœur cadette en trépigne de joie et la maison bruisse de ses exclamations hystériques, du froissement des tissus plus brillants les uns que les autres qu'elle rapporte chaque jour à la sœur couturière obligée de lui fabriquer la plus belle robe du moooooonde !
« Je veux des paillettes aussi et des perles et des dentelles et plein de couleurs. C'est bien compris ? »
La Bêtasse peut se révéler vacharde quand il s'agit de donner des ordres à la Belle surtout en ce qui concerne ses toilettes dispendieuses et la Belle semble moins joyeuse ces derniers jours, ses rires ne résonnent plus dans la maison. On entend seulement le bruit de la machine à coudre sur laquelle elle passe ses journées, le nez dans les étoffes, les doigts dans les ciseaux, les yeux sur les aiguilles.
Tout cela m'amuse et cette effervescence de ruche me distrait de mon oisiveté. Je les observe sans rêve ni passion, certaine à l'avance de ce qui va arriver. Ma mère va trop en faire, ma petite sœur va être ridicule à souhait et moi je vais m'ennuyer à mourir comme d'habitude.

Le grand soir arrive enfin. La salle polyvalente est décorée de ballons de baudruche, de guirlandes en papier. Sur l'estrade, les musiciens s'accordent, au fond de la salle un large buffet est dressé. Tout est en place et chacun connaît son rôle. Les journalistes et les animateurs de spectacles apprêtés pour l'événement et descendus spécialement de la capitale, frétillent d'impatience. Les premiers invités pénètrent souriants et pleins d'assurance dans le havre de réjouissances, au son d'une musique claironnante et bientôt la piste de danse voit les premiers couples évoluer avec jubilation.
Nous entrons dans ce lieu de délices, entraînées par notre mère plus acharnée que jamais à trouver l'emplacement idéal pour nous mettre en évidence. Le beau gosse qui anime la soirée commence ses plaisanteries sarcastiques, piment indispensable à toute situation festive réussie. Très vite, ma Bêtasse de sœur est invitée pour une danse qui risque de mettre en danger sa coiffure de bouclettes savamment agencées. Ses rires ponctuent les mauvais jeux de mots du beau gosse parisien chargé d'animer la soirée. Comme prévu, je m'ennuie malgré quelques tours de piste accordés avec indifférence à des hommes sans attrait.
En bref, la fête bat son plein et tout se déroule au mieux en apparence, quand la Belle plus belle que jamais fait son apparition, semblant suspendre le temps et les bruits de la fête, mettant fin aux ricanements de la Bêtasse, à l'expression orgueilleuse de ma mère, aux sarcasmes du beau gosse.
Elle apparaît telle une divinité antique, dans une robe de chutes de tissus cousus qui couvre son corps en laissant deviner l'ensemble de ses courbes de déesse. Ses longs cheveux savamment défaits libèrent son visage de madone et sa démarche de reine donne envie de voler. À elle seule, elle réunit tous les fantasmes des hommes de ce bal prédestiné.
La Belle a réussi son coup ! En secret, elle a préparé son plan d'attaque, rassemblé ses forces, répété son rôle, s'assurant ainsi une victoire certaine et une revanche vivifiante. Les dernières humiliations ont eu raison de sa bonne volonté. Elle a troqué sa douceur, sa joie de vivre contre son désir de vengeance et ce soir elle décline toute la palette de ses charmes. Oui, la Belle a réussi son coup !
Le beau gosse fasciné par l'apparition de cette beauté provinciale parfaitement inattendue pour lui dans ce bled paumé, descend de l'estrade pour aussitôt la caler dans ses bras et l'entraîner dans un slow des plus audacieux, à la stupéfaction souriante et complice de tous.
J'en rirais si je ne trouvais pas cela si triste, si triste pour ma pauvre mère décomposée, pour la Bêtasse sidérée et même pour la Belle et si triste pour moi aussi.
À voir le visage de ma mère déformé par le chagrin, une boule dure se forme dans mon ventre, une boule qui monte dans ma poitrine jusqu'à ma gorge et m'empêche de respirer. Je sors de la salle et tente de trouver un peu d'espoir dans cette vie, en regardant le ciel de la nuit d'été. Je reste ainsi quelques instants, le calme me revient doucement et je m'apprête à rejoindre mes sœurs et ma mère quand je distingue un couple collé contre un arbre s'embrasser à bouche que veux-tu. C'est la Bêtasse qui embrasse avec ferveur le fils boutonneux du pharmacien. Pas de temps à perdre ! La Bêtasse ne se montre pas si bête après tout, elle aussi a un plan d'attaque tout prêt à être exécuté et « qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse ».
En regagnant la salle, je vois qu'un sourire satisfait sévit sur le visage de ma mère et je remarque le regard énamouré du beau gosse dans les bras duquel la Belle a réussi à se glisser, déterminant ainsi son avenir.
La Belle va quitter la maison et notre province pour partir avec le beau gosse qui ne peut laisser dépérir une aussi précieuse fleur dans un trou aussi perdu. La Bêtasse va épouser le fils du pharmacien ou le fils du notaire (la soirée n'est pas finie) et lui faire des rejetons aussi insignifiants qu'elle. Seul mon avenir demeure incertain, moi la sœur du milieu, la sœur de la mauvaise place, seule je reste à caser.

Mais, je vais changer l'ordre des cartes que le sort m'a distribuées. Je vais abandonner mes sœurs, ma mère méchante et voler vers mon destin de mauvaise fille. Je ne garderai rien de ce que j'ai connu, je viderai ma mémoire de souvenirs importuns pour prendre le bon et le mauvais des vies que je croiserai. J'adoucirai mon regard, je tendrai mes mains devenues accueillantes et un jour peut-être, je trouverai ma place en ce monde, et à cette place espérée, je pourrai enfin être qui je suis.
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JHC · il y a
Félicitations Camille et Bonne Année :)
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Camille Berry · il y a
Merci beaucoup JHC! Cela me fait plaisir car j'aime bien ce texte et vous savez que lorsqu'on écrit, ce n'est pas toujours le cas. Bonne année pour vous aussi !
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Marie Claire Haguet · il y a
Trois sœurs, trois chemins différents, un point commun : la volonté d'écrire sa propre destinée, et non de la subir. Merci pour ce texte peaufiné avec doigté.
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Camille Berry · il y a
Un point de vue éclairé et personnel sur le texte dont je vous remercie Marie-Claire. À bientôt pour d'autres lectures!
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Vic Taurugaux · il y a
La fatigue de la narratrice ne serait-elle pas simplement due à l'absence de son père ? Cette absence d'amour paternel la condamne à être cette mauvaise fille misogyne. Son destin en serait-il alors tout tracé ? Peut-être que l'absence de ce père qu'elle ne peut désirer aurait une explication ? Peut-être que cet homme n'a pas fui sa fille ? Où trouver le courage pour cette quête historique ?
Mais, nos âmes sont ainsi faites et François Tcheng a bien raison concernant l'écriture ...

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Camille Berry · il y a
Sûrement que l'absence du père explique bien des choses et les contes même revisités sont là pour nous aider à
les comprendre . Je vous remercie de votre commentaire sur cette histoire et sur nos âmes... Merci Vic!

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M. Iraje · il y a
Un grand bal qui a tourné la tête au Jury. Bravo !
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Camille Berry · il y a
Très drôle ! Merci Mirage.
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Farida Johnson · il y a
Félicitations! Votre sœur du milieu mérite bien sa place , dans sa vie future et sur le podium!
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Camille Berry · il y a
Comme c'est bien dit et comme c'est gentil ! Merci beaucoup Farida
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Bruno R · il y a
Félicitations, Camille! Je vous souhaite une excellente année !
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Camille Berry · il y a
Merci Bruno et félicitations pour vous aussi. Je vous souhaite une très bonne année ! 😊
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Marie Pouliquen · il y a
Bravo et très bonne année, Camille ! :-)
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Camille Berry · il y a
Merci beaucoup Marie et très bonne année pour vous aussi !
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Viviane Fournier · il y a
bravo, Camille, trop contente que tu sois là là et Belle année, regarde, elle est lumineuse déjà !
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Camille Berry · il y a
Merci ma chère Viviane. Je suis contente tout plein de cette récompense pour commencer l'année nouvelle. Bonne et belle et douce année pour toi et longue vie à ton inspiration pour nous donner encore de belles poésies...
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Patricia Destrade · il y a
Je me suis reconnue dans cette sœur du milieu!
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Camille Berry · il y a
Ah ! Très bien alors... Quoique... 😊 . En tout cas, merci beaucoup Patricia pour votre passage sur ce texte!
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Léonore Feignon · il y a
Bravo Camille pour ce prix et une très bonne année !
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Camille Berry · il y a
Merci beaucoup Léonore ! Bravo à vous aussi et belle et joyeuse année !
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Léonore Feignon · il y a
Merci Camille.

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