Un autre monde

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J’écris pour ne pas bricoler… au grand soulagement de ma famille, mes amis, mes voisins et de tous les médecins urgentistes de la région grenobloise  [+]

Image de Hiver 2014
J’ai décidé de supprimer Pauline. Ce monde n’est pas fait pour elle. J’ai convaincu un professionnel, un spécialiste même, le coup est parfaitement jouable. Certes, cette disparition avec préméditation peut me coûter cher, mais, y a-t-il une autre solution ? Non ! Il n’y a pas d’autre solution, la vie est impossible pour elle. Pour elle et surtout pour moi. La personne que j’ai rencontrée m’a averti sur les risques que je prenais, sur les complications que je pourrais rencontrer, elle m’a tout expliqué, en long en large et en travers. Cause toujours mon lapin ! Les conséquences d’un tel acte je les connais par cœur et rien ne me fera changer d’avis. Depuis le temps, j’ai suffisamment pesé le pour et le contre pour m’apercevoir que la balance penche toujours du même côté, ma décision est irrévocable. Je suis même allé voir un autre spécialiste, pour mettre toutes les chances de mon côté. Un type incontournable dans ce genre d’opération. Nous avons définitivement entériné le projet tous les trois. J’ai exposé ma manière de voir les choses, ils ont compris toutes mes raisons de l’envoyer dans un autre monde. Ils m’ont expliqué ce qu’ils allaient faire, comment ils allaient procéder. Un vrai boulot de pro. Je n’ai pas négocié le prix, c’est à peu près le montant que j’avais estimé. Nous avons paraphé un document. Pauline disparaîtrait. Officiellement.

Pauline, c’est une douloureuse erreur de casting. La faute à pas de chance. Tout a commencé par une mauvaise réponse dans le grand jeu de la naissance : « Quel est le cerveau qui correspond à ce corps ? Celui-là ! Perdu ! C’est celui d’à côté. » Pas de bol. Y’avait eu maldonne. Aussi loin que remonte ma mémoire j’ai le souvenir d’une Pauline mal à l’aise dans ce monde. Petit à petit, elle a trouvé le mot qui résumait son mal-être permanent ; prisonnière, oui, elle était prisonnière. Elle criait et secouait les barreaux mais personne ne l’entendait : « Hé ! Les hommes, y’a injustice flagrante, erreur sur la personne, erreur sur la nature, dysfonctionnement notoire ! », « Laissez-moi partir ! ». Pauline était une intruse qu’il fallait libérer. À tout prix...

Pour ma première journée, c’est un rayon de soleil taquin et insistant qui m’a réveillé. J’ai ouvert prudemment un œil, puis l’autre, à moitié rassuré. Ça y est, j’y étais, j’étais enfin arrivé. La première personne avec qui j’ai pu échanger c’est mon fameux professionnel. Tout était OK pour lui. Et Pauline ? Je n’entendrais plus parler d’elle. Enfin, encore un peu, le temps que les gens l’oublient, a-t-il rajouté. Et les gens, comme il disait, je ne les verrais pas tout de suite, dans une quinzaine de jours, pas avant. Il fallait que je m’y prépare. Eux aussi. Bizarrement, je ressentais plus ma propre présence que l’absence de Pauline. Comme si j’occupais enfin un espace qui m’était réservé depuis longtemps, un espace qu’elle aurait occupé précédemment, par inadvertance. Elle, envolée, j’étais désormais dans un autre monde, un nouveau monde que je devais apprivoiser, une nouvelle naissance en quelque sorte et il fallait que je trouve ma place. Cette première journée parmi vous je l’ai passée à me découvrir. Tel que j’étais et tel que je suis. Croyez-moi, c’est agréable d’être en accord avec soi-même. Je n’en revenais pas. Deux semaines se sont ainsi écoulées à me mettre en place pour trouver ma place. J’ai beaucoup réfléchi et beaucoup lu. J’ai même parcouru des magazines de mode, ça me fait sourire quand j’y pense. Et puis, un jour, j’ai fait définitivement le deuil de l’Autre. Je me suis habillé et je suis sorti, à la rencontre des autres... pour ma première journée parmi eux.

« Qui es-tu ? Qu’as-tu fait d’elle ? Où est-elle ? Que devient-elle ? Que vas-tu faire maintenant ? » C’est sûr, j’étais un extraterrestre et j’avais droit à un interrogatoire d’extraterrestre. J’ai répondu aux questions de la famille et des amis. Ils semblaient tous me découvrir pour la première fois. Pourtant, j’étais moi. J’ai moyennement apprécié ce déferlement et ce défoulement d’interrogations que je jugeais incongrues. J’ai dû refaire les présentations pour que tout soit clair entre eux et moi. Je sentais chez eux de la réticence, de l’incrédulité. Je me suis même emporté lorsque mes parents m’ont demandé : « Pourquoi ? » Faut pas déconner quand même. Pourquoi ? Ils n’avaient donc rien remarqué ? Ils n’avaient pas compris ? L’enfance, l’adolescence, tout ça... sur une autre planète. À croire que je les remettais en questions eux-mêmes. Ils en étaient choqués les pauvres. Heureusement, avec mes frères et sœurs ce fut plus cool et plus pragmatique. Eux, ils m’apportaient des solutions au lieu de me poser des questions déstabilisantes. Ils avaient compris depuis longtemps et ils s’occupaient de mon avenir immédiat, ils anticipaient sur les tracasseries qui m’attendaient. C’est vrai que j’ai eu des problèmes avec les administrations, mais c’était normal après tout et je m’y étais préparé. On ne débarque pas impunément d’une autre planète sans que cela chamboule les habitudes. Et puis, il faut attendre longtemps avant que tout soit en règle, l’administration est une machine avec plein d’engrenages. En regardant la jeune femme qui s’occupait de mon cas, je me suis dit, un brin désabusé, parti comme c’est parti, j’aurai la solution à mes problèmes lorsqu’elle sera à la retraite. Pour les flics, la disparition de Pauline, c’était dur à avaler. Ça ne passait pas, ça coinçait au niveau de la comprenette. Ils sont venus à plusieurs pour m’interroger, je les intriguais, j’étais la bête curieuse. J’ai vu défiler tout le commissariat dans le bureau de l’inspecteur qui s’occupait de moi. Pour eux, une histoire pareille c’était impossible, c’était une plaisanterie, il y avait forcément une caméra cachée quelque part, c’était évident.
Alors je leur ai répété, à tous, pour la millième fois de la journée, ce que m’avait dit le spécialiste après l’opération :
« Pauline ? Non, plus de Pauline, maintenant il est grand temps de vous appeler Paul ! »
Sacré toubib.

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francoise trégan · il y a
Encore une chute fracassante ... je te reconnais bien là Paul
Francesca

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Paul Brandor · il y a
Moi aussi je te reconnais Francesca. Ah ! l'art de la chute.
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Iremi Pacquier Yvonne · il y a
Superbe effet de surprise. J'aime beaucoup.
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Paul Brandor · il y a
Un grand merci pour votre commentaire Iremi.
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Nicolas Auvergnat · il y a
On pense à une mort, bien entendu, et en fait, c'est une toute nouvelle vie! Très fortiche. Bravo !
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Les Histoires de RAC · il y a
Excellent !
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Jean-Francois Guet · il y a
j'aime votre petit monde cruel, je vote!
aimerez-vous mon "Oasis" en compétition en court court?

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Gérard Oury · il y a
Très joli, a voté...
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Paul Brandor · il y a
Merci pour votre vote Gérard
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Trissia Lepopnav · il y a
Très subtil ! moi j'ai pensé à une voiture ! Mouai, sûrement contaminé par la Coccinelle à Montécarlo ! On a plaisir à vous lire ! Bonne chance !
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Paul Brandor · il y a
Merci pour votre commentaire Trissia
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Vdblinda Vanden Bemden · il y a
Super ! J'ai cru jusqu'à la fin que ce serait un concurrent qui évincerait une rivale au théâtre ou au cinéma. A mon avis un peu à cause de la remarque de Nicole et du casting. Je vote et bonne chance.
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Paul Brandor · il y a
Merci Vdblinda
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Nicole Rousseau · il y a
J'aime le thème et l'écriture, alors je vote. Juste, je crois que ce serait mieux d'enlever le deuxième paragraphe et de garder seulement "Pauline c'est une douloureuse erreur de casting" , parce que c'est là que j'ai compris le fin mot de l'histoire et c'était trop tôt.;)
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Paul Brandor · il y a
Merci pour votre commentaire Nicole.
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Séverine Mouisset · il y a
Joli texte, belle écriture... bravo et bonne chance. 1 vote
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Paul Brandor · il y a
Merci Séverine

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