Un ancien rêve

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Vivement que j'aille me coucher que je découvre ce que me réservent les rêves. Vivement que je me réveille que la vie voit ce que je lui réserve  [+]

Image de Printemps 2019

Debout devant la baie vitrée, les mains croisées dans le dos, je regardais la pluie qui cinglait le verre de ses grosses gouttes. Je pensais à des billes de verre soufflées d’eau frappant la peau d’un immense djembé dont les complaintes parvenaient à mes oreilles. Comme si on envoyait depuis les nuages marbrés de rouge et de noir des notes de musique qui n’ont de sens que lorsqu’elles s’éparpillent devant mon visage détendu et pensif.

Dix ans que j’étais parti et je revenais chez ma mère avec ma femme et ma fille nouvellement née. La Normandie, toujours aussi belle et humide, semblait traverser le temps. Dans ma bulle, je repensais à ma jeunesse avec un brin de mélancolie, imaginais demain avec une once d’inquiétude. Ça me parut alors évident. Ça l’avait toujours été, mais ce jour-là plus qu’un autre en regardant les yeux bleus de ma fille, grisants et changeants comme le ciel Normand. À soixante kilomètres se trouvait, sur la côte, le dernier de mes ancêtres. Une base sans laquelle je ne serais pas là aujourd’hui. Une paye que je n’avais pas vu le grand père. Lui qui, après quatre-vingt-quatorze années, vivait au milieu des autres bonhommes de bois, continuant son existence dans cette maison du bord de la mer.

Un flot de souvenirs m’envahit alors, dans un maelström d’images et de sons, rythmé au gré de la pluie qui déformait la vitre où derrière mes yeux semblaient pleurer. Je fermais les paupières et partis avec ma famille sur les routes où jadis nous fûmes libérés. Je frissonnais à l’idée de le revoir.
Nous arrivâmes en fin de matinée. Comme un clin d’œil, le soleil vint caresser notre face de ses rayons au travers des nuages encore menaçants qu’il dispersa, offrant alors de belles couleurs magiques. Le parvis de la maison de repos était verdoyant et calme. Le petit parc adjacent semblait étrangement reposant, comme figé dans la lumière. Il devait y faire bon s’y promener.

Nous rentrâmes dans la maison d’où s’échappaient des cœurs entonnés par un groupe d’une chorale du coin. Devant elle, étaient assises des marionnettes qu’on n’utilisait plus. Elles avaient fait leur temps et étaient là, immobiles. D’autres automates, rossés, étaient disposés dans le salon et lisaient des journaux dont la date était effacée. Certains d’entre eux fixaient le sol de leurs petites billes de bois sortant de visages biseautés. Un autre semblait s’agiter dans son siège en réclamant attention immédiate. Sous prétexte qu’il était capitaine, il devait être traité avec plus d’égard. Il ne semblait pas avoir toute sa tête, ou alors c’était un moyen pour lui de se maintenir alerte. Les ébénurses, infirmières du bois, vinrent s’enquérir de lui.

Nous nous approchâmes de la salle où se trouvait le petit Guy. Ici tous les automates étaient éteints, comme si rien ne pouvait les sortir de leur léthargie, même pas les vocalistes. C’est alors que quelque chose d’étrange se produisit. Chaque fois que l’on approchait des marionnettes avec la petite, elles s’éveillaient, reprenaient vie. Elles s’émerveillaient alors de voir un nouveau-né, si frais, si pur. Presque un siècle les séparait. Dans un cliquetis elles s’animaient. Leurs visages devenaient paisibles, heureux. Et l’espace d’un instant, nous nous évadions de ce lieu.

Là-bas, Guy était immobile. Allait-il lui aussi renaître ? Je l’espérais de tout cœur. Ma mère lui annonça notre présence tandis que nous attendions à l’entrée de la pièce. Il ne semblait pas tout comprendre au premier abord. Mais quand il sut vraiment, il eut un sursaut d’énergie et doucement s’anima. Arc-bouté sur sa canne il se leva et tourna vers nous la tête par à-coups tel un Pinocchio. Bien qu’il ne vît guère, il dût reconnaître les silhouettes car son faciès s’illumina. Je le retrouvais enfin, celui qui excellait aux mots croisés, le père de ma mère, l’instituteur minus mais strict, le papy qui passe la cinquième à cinquante, mon grand-père.

Nous l’entourions alors en exprimant notre joie qui, tels des filaments, l’articulait au milieu de nous, comme s’il dansait dans ce cercle familial. Il prenait appui sur mon bras et malgré le poids des ans, se déplaçait avec nous en direction du parc. Une des orbites de bois n’était plus que copeaux. Son buffet n’avait plus la force d’antan et son crâne lisse montrait les marques du poinçon du temps. Une de ses mains battait une mesure imaginaire de façon régulièrement identique, comme un tic-tac frénétique.

Le petit banc près du saule pleureur fit parfaitement l’affaire. Nous nous sommes assis là à n’attendre rien. Seulement être là. La parole de Guy était mâchée, presque inaudible. C’est pourquoi on adopta une position légèrement inclinée, pour mieux entendre, comme si l’on posait la tête sur son épaule pour écouter.

Impossible pour lui de se souvenir du repas du midi. Mais reparler des footings sur la plage il y a des lustres éclaira sa mémoire. Que faisait-il de ses journées ? Il regardait la télé bien qu’aucun écran n’ornât sa chambre. On se dit alors, en le regardant tendrement, que Chronos l’effaçait petit à petit, rendant impossible à ceux sous son emprise de s’en rendre compte. Pensée tout de suite adoucie lorsqu’il dit que son cerveau, moteur diesel, avait besoin d’un temps de chauffe plus important qu’à l’époque. L’humour est une arme défensive incroyable.

Un instant seul avec lui, je regardais les autres marionnettes se promener, marchant sur les pétales d’un cerisier dessinant un chemin de fleurs. Vers où ?
Je le chambrais sur tout et rien, tout en sachant que ce n’était plus d’actualité. Et même s’il ne comprenait pas tout, il fit preuve d’une belle répartie humoristique.
— Tu te souviens Papy de tes baignades dans l’eau froide ?
— Ah oui c’était d’ailleurs un peu cloche de se baigner à Pâques.
— Tu continues la pêche à pied ?
— Bien sûr, malgré mon âge je suis toujours aiguisé à la pêche aux couteaux.
— Ça fait plaisir de te voir Papy.
— Oui ça me fait plaisir aussi que vous soyez venus à la cueillette du Guy.
Je le félicitais bruyamment sur sa maîtrise des jeux de mots. Il était heureux et cliquetait de joie.

Voilà que la petite se réveillait de son cocon à quatre roues. Il était temps de réunir les quatre générations. Mon grand-père d’automate fut alors parcouru d'une émotion qui, elle, n’était pas soumise au temps. Dans son drap molletonné de coton elle le regarda depuis les bras de ma femme. La main tremblante, où s’affichaient les stigmates d’une vie entière, rencontra celle vierge d’une apparition nouvelle. La capuche sur la tête ronde de ma fille lui conférait un aspect religieux. Surtout dans les bras d’un croyant invétéré. Moment formidable que je n’avais pas imaginé. L’ancien n’était plus une marionnette mais le marionnettiste contemplant un aspect de sa contribution à travers les âges.

L’espace d’un instant, il semblait retrouver toute sa verve, enchaînant les calembours. Tellement précautionneux de porter sa trisaïeule, j’immortalisais ces moments emprunts d’une certaine magie. On aurait cru que le flash de mon appareil crépitait de phosphore tel un vieux modèle de l’époque. Guy entonnait doucement « elle voulait revoir sa Normandie », référence à notre retour aux sources. Sa main au tic-tac battait la mesure de la chanson, comme si nous avions brisé un cycle.
Nous nous nourrissions avec plénitude de cet instant bien plus nutritif que n’importe quel repas.

Il fallait partir. Était-ce la fin ou seulement le début ? Sûrement un commencement car nous venions de réunir poupée et poupette pour la première fois. Et nous savions que cette rencontre resterait là, quelque part dans nos cellules. Celles qui façonnent une vie d’homme. Et tandis que nous regagnions l’hospice, Guy se demandait où il était et qui allait dorénavant s’occuper de lui. Déjà doucement l’enchantement s’estompait, nous ramenant cruellement à la réalité.

Lentement, le grand-père reprenait sa forme d’automate. Il regagnait son fauteuil dans la salle avec moi. Bientôt il reprendrait sa fade routine. Une fois de plus quelque chose se produisit. Guy s’appuyait sur les accoudoirs et faisait des pompes en équilibre, les jambes droites comme des branches d’arbre. Où trouvait-il cette énergie, lui qui semblait peiner quelques minutes plus tôt ? Même dans des moments paraissant tristes, il y a ces lueurs qui nous rappellent l’incroyable force qui subsiste.

C’était l’heure de se quitter et doucement il s’immobilisa, telle une statue reprenant sa position. Les marionnettes s’endormaient, comme si rien ne s’était produit. Mais en distinguant le petit rictus sur le visage du grand père, je souriais à mon tour, les larmes naissantes. Je savais que nous avions contribué à ce que l’ancien rêve.

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