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Un accident

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Jean Dallier

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Un accident

Une pierre se détache sous le pied nu, dévale la pente et rebondit sur le granit avec des claquements secs. Le corps massif bondit de roche en roche avec l’aisance d’un bouquetin, les cheveux voltigeant en longues mèches blondes et grasses autour de son crâne puissant. Ses yeux bleu sombre, profondément enfoncés dans leurs orbites, sont de braise dans le visage de cuir tanné rayé de cicatrices. Un duvet de poils s’accroche à son menton.
Tout à coup, le corps nu et noueux s’immobilise, dresse contre le ciel bleu sa silhouette de géant. Il tend le cou comme un animal aux aguets, puis se jette en arrière et colle le dos à la paroi rocheuse. Un bruit insolite monte de la vallée. Ses yeux scrutent la piste au pied du massif. La rumeur se rapproche. Au bout du défilé apparaît un monstre ahanant et peinant. D’un bond, affolé, il se lance à l’assaut de la montagne. Mais sous l’impact de son pied robuste, un bloc de granit se met en branle et dévale la pente abrupte, heurtant une roche en saillie qui vibre sous le choc. Un grondement sourd ébranle la montagne et tout un pan se détache, prend de la vitesse et éclate en blocs épars qui dévalent la pente en un roulement de tonnerre.
Le conducteur du motor-home lève les yeux, surpris, et comprend le danger. Il écrase à fond la pédale des gaz, mais trop tard ! Un premier bloc rocheux s’abat sur le capot du véhicule et coupe net son élan. Il est suivi d’une bordée de pierres qui ensevelit la cabine et l’avant de l’habitacle. Un nuage de poussière envahit la piste et le fracas de l’éboulement est répercuté par l’écho.
Le colosse s’arrête dans sa fuite et se penche sur le vide. Ses yeux fouillent le défilé en contrebas voilé de poussière. Au grondement de l’avalanche succède un silence de mort.
Tout à coup, il se redresse et tend l’oreille. Un nouveau bruit monte vers lui, léger, pointu, celui d’un petit animal en détresse ! Il hésite, puis fait demi-tour et s’élance vers le fond du défilé. D’un pied agile et sûr, il dévale la pente et, en quelques enjambées, il atteint le lieu de l’accident. Le vagissement monte de l’extrémité arrière du véhicule épargnée par la chute de pierres. Il arrache un panneau déboîté... et resté figé : un petit être est couché dans un panier d’osier et gesticule en poussant des cris perçants. A côté de lui est étendue une femme, immobile, sans connaissance, la jambe gauche écrasée par un bloc de roche.
Le visage du géant se contracte, se tord en une grimace grotesque et, du fond de sa gorge jaillit un petit cri plaintif qui, tout à coup, s’amplifie et éclate en un grognement rauque et puissant. Tout son corps massif vibre comme un arbre dans de la tempête, ses bras se dressent vers le ciel, raides, menaçants, puis s’écartent en croix et retombent comme des branches mortes le long de son corps. Il s’effondre sur les rochers acérés, l’écume aux lèvres, les convulsions le tordant comme un serpent pris au piège. Enfin, la tension le quitte et le visage s’apaise.
Quand il ouvre les yeux, le soleil a quitté le zénith. Il reste étendu, immobile, les yeux vides fixant le ciel bleu au-dessus de lui. Puis il se souvient. Il redresse son corps massif, jette un regard effarouché autour de lui et, avec une frénésie subite, il se met à déblayer les décombres du véhicule. Les gros blocs de granit ont dans ses mains géantes la légèreté de cailloux. Bientôt, l’arrière du véhicule est déblayé et la jambe de la femme libérée. L’os brisé est à vif. Il soulève son corps et le porte à l’ombre d’un arbre en retrait de la piste, revient vers le véhicule, saisit le panier avec l’enfant maintenant endormi et le dépose à côté de la mère.
La jeune femme se réveille et se met à gémir. Des douleurs lui déchirent la jambe. Elle jette un regard affolé autour d’elle. D’un coup, la vue du motor-home enseveli sous les amas de roches lui révèle l’ampleur du désastre : son mari est mort, écrasé par les pierres ! Quant à l’enfant... Elle se redresse sur ses coudes. Un vagissement lui fait tourner la tête. Elle découvre le panier avec le bébé. Soulagée, elle se laisse tomber, referme les yeux et resombre dans l’inconscience. Quand elle revient enfin à elle, son regard découvre avec effroi à quelques pas le corps massif d’un géant, debout, nu, la peau sale et tannée couverte de cicatrices et de blessures fraîches. Prise de panique, elle pousse un hurlement et perd de nouveau connaissance.
Elle se réveille et ses yeux fouillent fébrilement les alentours, à la recherche du monstre. Il a disparu. A côté d’elle, l’enfant crie. Il a faim. Elle tente de se redresser, mais n’y arrive pas, tire le panier à elle et en retire le nourrisson. A sa surprise, il est propre et le fond de son berceau est tapissé de feuilles sèches. Elle lui offre le sein. Pendant que l’enfant tète avidement, elle tente de mettre de l’ordre dans ses pensées. Son mari est mort et elle-même gravement blessée, incapable de se mettre debout. Elle a un bébé de cinq mois qu’elle doit nourrir à tout prix. Elle examine sa jambe, mais à la vue de la blessure ouverte, elle est prise de nausée. Après quelques minutes, elle recommence. La plaie a été nettoyée et le pied repose sur un lit d’herbes fraîchement cueillies.
A peine rassasié, l’enfant s’endort sur la poitrine de sa mère. Elle le garde auprès d’elle. Mais en levant les yeux, elle découvre à nouveau la silhouette de l’être sauvage qui se profile au bout du défilé. Son cœur se met à battre avec violence, mais par crainte de réveiller l’enfant, elle se tient coi. En s’approchant, le pas de l’homme se fait hésitant. Elle voudrait fermer les yeux, mais elle doit l’affronter du regard, suivre ses gestes et mouvements. La nudité de l’homme, son corps déchiré de cicatrices et de blessures, ses longs cheveux blonds gras et sales retombant en mèches nouées jusqu’aux hanches, sa peau d’une couleur indéfinissable, son odeur de fauve, tout en lui fait peur. A deux pas, il s’arrête et dépose doucement à terre une écorce remplie d’eau. Sans s’attarder, il fait demi-tour et disparaît dans la nuit tombante. La femme remet l’enfant dans le berceau, saisit l’écuelle et, en quelques traits, elle la vie. Enfin, elle se laisse retomber sur sa couche, épuisée.
La première nuit sous l’arbre est un supplice. La mort de son mari, la peur de l’obscurité et des animaux sauvages, l’angoisse devant sa situation désespérée et les violentes douleurs à la jambe, l’avenir de son enfant, tout l’empêche de trouver le sommeil. Les heures s’égrènent, interminables, angoissées. La fièvre monte et elle se met à grelotter. Mais au petit matin, l’épuisement l’emporte et elle sombre dans un sommeil agité.
Elle est réveillée par les cris de l’enfant. Le soleil est déjà haut dans le ciel. La matinée est chaude, mais son corps frisonne. Elle tend le bras pour retirer l’enfant du panier, mais s’interrompt au milieu de son geste : ses doigts ont rencontré une petite masse gluante. Elle baisse les yeux et découvre un bout de chair sanguinolente : le cadavre d’un petit animal dépiauté ! La peur la saisit au ventre et elle se remet à trembler. Comme à travers un voile, elle voit une ombre se pencher sur elle et déposer l’enfant dans ses bras. Elle voudrait se calmer. Elle tourne les yeux : le bout de chair sanglante a disparu. Elle serre l’enfant sur sa poitrine, dégage sa poitrine et le laisse téter. Une fois le bébé de retour dans le berceau, elle tombe dans une longue léthargie et perd la notion du temps. Mais de violentes douleurs à la jambe la ramènent à la réalité. La fièvre ne baisse pas. Elle trouve à côté d’elle un bout d’écorce rempli d’eau fraîche et une poignée de noisettes et de pommes sauvages. Elle vide l’écuelle et croque un fruit. Son goût acidulé éveille en elle des sensations oubliées et un bien-être étrange monte en elle. Malgré sa faiblesse, elle tente de se traîner hors du cercle de l’arbre, mais la nature accidentée du terrain et l’état de sa jambe la font renoncer.
Pendant les jours suivants, elle se nourrit de baies, noix et autres fruits sauvages que l’être étrange ramène de ses expéditions. Chaque fois qu’il s’approche, elle ne peut s’empêcher d’avoir un mouvement de recul. Mais avec le temps, elle s’habitue. Peu à peu, elle se surprend à regretter ses longues absences, même à s’en inquiéter.
Un matin, à son réveil, elle voit l’homme assis à terre à quelques pas d’elle, se balançant d’avant en arrière comme un ours enchaîné. A chaque mouvement, les muscles puissants de ses bras et de ses jambes saillent. Ils lui font peur, mais la rassurent aussi. Elle observe ses mains fortes qui l’ont portée, la soignent et remplacent quotidiennement la litière de feuilles sèches dans le berceau de l’enfant. La veille au soir, elle a vu l’homme effleurer du bout de ses doigts épais le front lisse du bébé sans qu’il s’en effraie.
L’homme se tourne vers elle et l’observe de ses yeux tranquilles. Malgré son corps massif, elle a le sentiment qu’il est jeune. Peut-être même un adolescent. Quand il se lève, elle le suit du regard pendant qu’il quitte le camp. Il s’enfonce dans le défilé et, au milieu des blocs rocheux empilés au pied des pentes abruptes, son corps massif lui paraît plus humain, vulnérable.
Vers la fin de l’après-midi, l’homme revient, en proie à une agitation inhabituelle. Avec des gestes furieux, il se met à entasser des pierres autour de l’ère délimitée par l’abri de l’arbre. Bientôt, le muret atteint la hauteur de ses hanches et il s’arrête, le corps en sueur brillant sous les éclats du soleil couchant. Au lieu de s’installer, selon son habitude, le dos contre le tronc de l’arbre, il continue à tourner en rond à l’intérieur du camp, jetant des regards effarouchés vers le bout du défilé. A mesure que l’obscurité descende, son excitation croît. La contagion gagne la jeune femme. Pour tenter de retrouver son calme, elle prend l’enfant auprès d’elle et l’allaite. Mais elle ne peut détacher ses yeux de l’homme qui ne cesse d’aller et de venir, comme un fauve en cage. Elle a la sensation d’un danger imminent et son cœur bat à tout rompre.
Tout à coup, l’homme s’immobilise, le cou tendu, aux aguets. Ses yeux fouillent la nuit éclairée par un croissant de lune. La jeune femme perçoit au loin des bruits légers et feutrés. Un jappement plaintif déchire le silence. Les traits de l’homme se figent en un masque cruel et de sa bouche jaillit un glapissement. Aussitôt, les hurlements se déchaînent autour du camp retranché, des aboiements violents et rageurs montent dans la nuit. Une tête de chien apparaît au-dessus du muret, puis une seconde, une troisième. Sans hésiter, l’homme bondit en avant, les mâchoires saillantes, les lèvres retroussées sur ses dents puissantes. De sa gorge jaillissent des grognements furieux.
La femme serre fébrilement l’enfant contre sa poitrine, mais sans perdre de vue le combat inégal de l’homme et des chiens sauvages. Il se précipite d’un côté de l’enceinte à l’autre comme un animal enragé, cherchant à mordre les agresseurs à la nuque, aux pattes, aux flancs. Pendant plusieurs minutes, il réussit à empêcher les assaillants d’escalader le muret. Il est en prise avec un animal de petite taille quand un autre, géant, réussit à sauter à l’intérieur du camp. Un instant d’hésitation, puis l’animal se jette sur la jeune femme. D’un bond, l’homme s’interpose et la couvre de son corps. De sa bouche s’échappe un cri plaintif, ses bras se tendent vers le ciel, les doigts écartés et raides, et du fond de sa poitrine jaillit un cri rauque, profond, puis, d’un seul coup, son corps massif bascule en avant. Le chien, arrêté net dans son élan, dresse le museau vers le ciel, pousse un long hurlement et, d’un bond, repasse le muret. Aussitôt, les cris cessent et les bêtes s’évanouissent dans la nuit.
Le corps de la femme est secoué de tremblements convulsifs. Elle tente de se contrôler, de calmer l’enfant qui crie, mais l’émotion est trop forte et elle éclate en sanglots. Enfin, peu à peu, la tension se relâche. Péniblement, elle se met sur son seyant, dépose l’enfant dans le berceau et se traîne jusqu’à l’homme, toujours couché à terre, immobile. Avec un pan de sa robe en lambeaux, elle essuie l’écume de ses lèvres, le sang qui se coagule sur le visage et les épaules nues. C’est son premier contact physique avec l’inconnu. A sa surprise, elle ne ressent plus de répugnance. En voyant ce visage aux traits apaisés, elle éprouve un sentiment étrange de pitié et de tendresse mêlées pour cet être si fort et pourtant si désarmé.
Après quelques temps, l’homme ouvre les yeux et une terreur soudaine déforme son visage. D’un bond, il est debout et ses yeux exorbités fouillent la nuit autour de lui. Enfin, ses muscles se relâchent et ses épaules s’affaissent. Il se laisse glisser contre le tronc de l’arbre et des petits grognements plaintifs s’échappent de ses lèvres blessées. La femme se traîne jusqu’à lui, prend sa main dans la sienne, se rassure au contact de ses doigts puissants et rugueux et caresse de ses yeux le visage aux traits presque enfantins. Bientôt, le corps de l’homme se tasse, sa respiration devient régulière et apaisée : il s’endort. Elle retourne à sa couche, mais le sommeil ne vient pas. Elle tente d’imaginer l’existence de cet être épileptique, adopté par une meute de chiens sauvages et qui grandit au milieu de la horde comme un de leurs chiots. Avec le temps, son corps se différencie de celui de ses congénères et il se sépare d’eux, se condamnant à une vie de solitaire et d’errant.
Le lendemain matin, la femme prépare un bout de bois sec et lisse et, à l’aide de lanières de tissu arrachées à ses vêtements, elle fixe une attelle à sa jambe blessée et brisée. Elle a faim, mais l’homme ne se décide pas à partir à la recherche de nourriture. Elle se sent plus vigoureuse que les jours précédents, réussit au prix de grands efforts à ramper hors du camp et à se traîner jusqu’au lieu de l’accident. Elle tente d’escalader l’amas de pierres, mais en vain. L’homme l’observe de loin et finit par comprendre ses intentions. Il vient vers elle, la soulève dans ses bras musclés et la dépose sur l’amoncellement de roches couvrant l’arrière de la cabine et l’habitacle. Avec des gestes maladroits, elle déblaie les lieux et il l’aide dans sa tâche. Peu à peu, ils dégagent une grande cantine en fer. Par des gestes, la femme demande à son compagnon de la transporter dans le camp. Il finit par s’exécuter avec une fierté naïve. Quand il revient au motor-home, il trouve la femme en pleurs devant le tas de roches couvrant la cabine. Il attend patiemment qu’elle retrouve son calme, puis la reprend dans ses bras et la ramène à l’intérieur de l’enceinte. Elle se laisse aller contre sa poitrine robuste et nue et ressent un bien-être qu’elle n’a plus connu depuis longtemps.
De retour sur sa couche, elle ouvre la cantine et en sort des ustensiles de cuisine, un briquet, de la farine, des boîtes de conserve et des condiments. Avec l’aide de l’homme, elle rassemble des bouts de bois sec et lui explique par gestes qu’elle souhaite le voir partir à la chasse et ramener autre chose que des noix ou des fruits sauvages. A cause de sa frayeur le premier jour après l’accident devant le corps dépiauté du petit animal, elle a de la peine à lui faire comprendre qu’elle a changé d’avis. Finalement, l’homme la quitte, comme à regret.
Quand le soleil baisse au bout du défilé, la femme allume un feu. Elle espère ainsi tenir les chiens sauvages à l’écart du camp, mais aussi utiliser la flambée pour préparer un repas chaud. L’obscurité est presque complète quand l’homme est enfin de retour. Mais à la vue du feu, il est pris de panique et rebrousse chemin. Les appels répétés de la femme finissent par le faire revenir sur ses pas, lentement, avec prudence, sur ses gardes. Pendant de longues minutes, il reste à l’affût à l’extérieur de l’enceinte, n’osant pas franchir le muret. Devant ses tentatives vaines pour qu’il s’approche, la femme se résigne, allaite l’enfant, puis se couche sans manger. Mais au milieu de la nuit, elle se réveille et constate avec surprise que le feu brûle toujours. Elle se retourne et voit l’homme, debout derrière l’arbre, lançant des brindilles dans les flammes, mais à chaque fois avec un petit mouvement de recul quand les bouts de bois crépitent et prennent feu. Elle s’approche et montre par gestes que la proximité du feu est sans danger pour lui. Apercevant le corps dépiauté et vidé d’un lièvre au pied de l’arbre, elle passe une baguette à travers la carcasse et dépose la broche improvisée sur des pierres disposées de part et d’autre du feu. L’homme la regarde faire, fasciné. Quand la chair est cuite, elle la divise en deux parts et en présente une à son compagnon. L’homme renifle longuement la viande, puis la lui rend sans y toucher. La femme déguste sa part, range le reste dans la cantine et reste longuement assise, repue, à contempler les flammes. Lentement, l’homme se glisse derrière elle et observe le feu par-dessus son épaule. Elle le prend par la main et le tire doucement à ses côtés. Ses doigts épais se crispent, mais il se laisse faire, toujours aux aguets. De temps en temps, il étend le bras et dépose prudemment un bout de branche dans le feu. A chaque fois, son regard s’allume. La femme sent le sommeil venir. Elle dépose la tête sur ses épaules et s’endort.
A son réveil, l’homme est toujours assis à côté d’elle, mais elle lit dans ses yeux une tristesse profonde. Il n’a plus la moindre ramille à portée de main et le feu s’est éteint. Elle comprend qu’il n’a pas osé bouger, par crainte de la réveiller, et a dû assister, impuissant, à la mort des flammes. Elle ressent un élan de tendresse pour cet être fruste, mais si sensible et impuissant à s’exprimer. Elle se redresse, ouvre la cantine, en sort un briquet, fait signe à l’homme de lui apporter de l’herbe et du bois sec, puis rallume le feu. Pour la première fois, elle voit un sourire s’épanouir sur son visage de brute.
Au bout d’une quinzaine de jours, l’état de la jambe s’améliore et la femme peut se déplacer en utilisant un bâton en guise de béquille. Un matin, au réveil, elle décide de transporter le camp en un autre lieu. Le corps de son mari en décomposition attire des essaims de mouches et les déjections s’accumulent autour du camp. Et puis, au cours de la nuit, une première pluie est tombée et l’arbre n’offre plus un abri suffisant. A l’aide de sa béquille improvisée, elle se hisse jusqu’à la piste et se met en marche en direction du soleil levant. L’homme, d’abord déconcerté, finit par la suivre, portant sous un bras le berceau avec l’enfant, l’autre traînant la cantine derrière lui. Après plusieurs centaines de pas, la femme, épuisée, doit faire une halte pour se reposer, puis elle reprend sa marche. Au fur et à mesure qu’elle avance, ses arrêts se font plus fréquents et prolongés. Après plusieurs heures, elle atteint un bouquet d’arbres à la frondaison dense et décide de s’y installer.
Dès le lendemain, la vie s’organise dans le nouveau campement. Le premier souci de l’homme est de reconstruire une nouvelle enceinte de pierre, puis de préparer un lit d’herbes sèches pour la femme et de dégager pour l’enfant un espace libre où il peut ramper librement.
Les jours suivants, il ramène de ses escapades du petit gibier ou un oiseau, mais il refuse de partager les repas de la femme. Peu à peu, les relations entre les deux se font plus familières et confiantes. Parfois, elle ne peut s’empêcher de traiter son compagnon avec l’agacement d’une mère pour son enfant à qui il doit tout apprendre, à d’autres moments, elle s’émerveille de la force herculéenne de l’homme, de son habileté à chasser, de la douceur de ses gestes aussi. Il passe plus de temps dans le camp, suivant la femme dans tous ses déplacements, imitant ses gestes et toujours prompt à l’aider. Parfois, il s’accroupit auprès de l’enfant et joue avec lui. Alors, son visage au masque impassible s’anime, se yeux brillent d’un plaisir naïf et sans retenue.
Plusieurs semaines s’écoulent.
Le lendemain d’une journée pluvieuse, une brume dense donne aux alentours du bosquet d’arbres des contours irréels et changeants. La femme peut maintenant se tenir sur sa jambe convalescente, sans le support d’une canne, mais se fatigue encore vite.
Ce matin-là, elle pétrit la dernière boule de pain avec ce qui lui reste de farine et la fait cuire sur une pierre chauffée. A côté d’elle, son enfant est couché à plat ventre par terre et joue avec des bouts de bois. L’homme est parti à la chasse et elle n’attend pas son retour avant une heure ou deux.
Tout à coup, elle redresse la tête et tend l’oreille. Au loin, il lui semble percevoir les jappements d’un chien apeuré. Bientôt, à travers la brume, elle distingue la silhouette mouvante de l’homme qui accourt à grandes enjambées. D’un bond, il franchit le muret de pierres, ramasse l’enfant, saisit la femme par l’épaule et l’entraîne derrière le tronc de l’arbre, puis, saisi d’une agitation fébrile, il se met à tourner en rond à l’intérieur du camp, s’arrêtant brièvement pour scruter la piste en direction de l’est.
La femme s’étonne que les chiens sauvages puissent attaquer en plein jour et veut allumer le feu, mais un bruit lointain l’arrête. C’est celui d’un moteur ! Son cœur se met à battre avec violence. Elle s’approche de l’enceinte et distingue des silhouettes qui se meuvent dans la brume du matin. Elle se met à crier. L’homme la saisit par le bras et la tire brutalement en arrière en poussant des grognements de fauve. A quelques pas du muret, une silhouette s’immobilise. D’autres la rejoignent. Le géant nu se met à hurler comme un chien enragé et dresse vers le ciel ses bras puissants en poussant des rugissements rauques. Un ordre fuse et des coups de feu claquent. L’homme s’effondre d’une seule masse, comme un arbre abattu. La femme se jette à genoux près de lui et, avec un pan de sa robe, essuie l’écume qui lui blanchit les lèvres.
Un homme en uniforme franchit le muret, saisit la femme par les épaules et, de force, il la met debout de force. Elle essaye de se libérer, mais plusieurs hommes viennent à la rescousse et la traînent hors du camp. Enfin, ils reviennent et examinent brièvement l’étrange géant immobile et nu couché à terre, le sang s’écoulant par plusieurs trous dans sa large poitrine. L’un d’eux ramasse le bébé et rejoint ses compagnons. Un camion s’avance et ils embarquent la femme et l’enfant.
Aussitôt, le véhicule se met en branle en direction du levant.

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