Ulysse leaks

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Je suis la fille de Monsieur Hulot et la grande sœur du Petit Prince. Au fil de ma plume de Pan, je trimbale des mots-valises en papier en vue de rencontres improbables lors de voyages imaginaires  [+]

Des aventures fantastiques ? Moi ? L'Odyssée, vous dites ?? Peuh !!!
En fait je n'ai jamais eu beaucoup de chance, et la vérité est toute autre que ce qu'on vous a raconté !
Tout le monde connait l'histoire d'Hélène, la plus belle femme du monde, enlevée par le TroyenParis ! C'est ce qui a déclenché la guerre de Troie. Et voilà Ménélas et tous les Grecs avec lui partis pour la croisade ! Ça a été le début de mes ennuis.
Je vivais pépère, avec Pénélope qui venait de me donner un fils. Une vie normale, quoi !! Et voilà que les chefs grecs se mettent à battre le rassemblement pour partir à la guerre !
Moi je ne suis pas chaud du tout, et bien décidé à me faire porter pâle.
Quand les représentants du roi se présentent chez moi, bien entendu ils ne se sont pas annoncés, espérant me surprendre. Je suis allongé au pied d'un arbre, dans mon jardin. Je les aperçois. Dans ma précipitation, je m'empare du premier outil qui se présente, une charrue, et je me mets à labourer le chemin en gravier, en chantant à tue-tête, comme si j'étais devenu fou. Ceci sans me rendre compte que c'est justement l'endroit qu'a choisi le petit Télémaque pour jouer, assis par terre au milieu du passage.
Je suis à deux doigts de lui passer dessus avec la charrue quand les émissaires se précipitent pour m'arrêter. Ils décident alors qu'il est urgent de m'éloigner du gamin quelques années, ne serait-ce que pour lui donner une chance de grandir, loin d'un père aussi irresponsable.
Je viens de leur donner un argument supplémentaire pour m'envoyer à Troie !!... Sale gosse !
Une fois recruté de force, c'est mon tour d'aller convaincre les autres de participer.
Quand on arrive chez Achille, il est déguisé en fille et se comporte comme tel, obéissant sagement aux conseils de sa mère. C'est à s'y tromper avec ses traits fins et son allure douce. J'étale au milieu de la salle les étoffes et les bijoux sensés charmer les nombreuses filles du roi, et, comme les autres demoiselles, Achille se précipite, mimant à merveille le plus vif intérêt pour les fanfreluches.
Alors qu'il y plonge les mains, tout à coup un chapelet d'injures et de noms d'oiseaux sort de sa bouche, et dans son visage déformé par la colère ses yeux lancent des éclairs. Il vient de s'entailler le pouce avec un couteau planté au milieu des étoffes – en fait mon couteau que j'ai égaré et que je cherche depuis le matin. D'un commun accord les participants concluent que ces mots-là ne peuvent décemment pas se trouver dans la bouche d'une jeune fille bien éduquée, et qu' il s'agit donc d'un garçon doté d'un sale caractère. Et on embarque Achille tout en me félicitant pour ma ruse qui a permis de le démasquer. En fait, je ne l'ai pas fait exprès et Achille m'en a toujours voulu pour ce coup-là.
C'est ainsi qu'on rassemble peu à peu tous les participants. Et la traversée vers Troie commence.
A l'aller ça se passe à peu près bien. J'ai un seul bateau avec un bon équipage au complet et surtout un excellent pilote. Placés au milieu des navires alliés, nous sommes protégés des vents contraires et violents. Il nous suffit de suivre le mouvement et de naviguer de conserve avec les autres.
Remous et houle sont fortement atténués par la masse des embarcations qui nous entourent.
J'insiste sur le relatif confort de navigation pour vous dire que je n'ai pas le tempérament d'un marin, moi ! Je suis un terrien, j'ai besoin de sentir le sol sous mes pieds. Sur l'eau j'ai le mal de mer, et je suis incapable d'aller d'un bout à l'autre du pont sans faire la culbute. Et je suis malade ! mais malade !! D'ailleurs, depuis que je suis rentré chez moi, la seule pensée de la mer me donne la nausée !
L'aller, donc, se passe tant bien que mal. Mais au retour, tout est bien différent. Mon bateau se retrouve seul, au milieu de cette mer immense, et si au départ de Troie j'ai encore avec moi la plus grande partie de mon équipage et mon pilote, très vite la situation vire au cauchemar. Je suis continuellement malade. Alors, pour oublier ma triste situation, je me mets à boire. Et cela ne fait qu'empirer les choses, puisqu'une fois ivre je me mets à chanter à tue tête. Et je chante si mal qu'aussitôt marins et pilote lâchent rames et gouvernail pour se boucher les oreilles. Et le navire, laissé à lui-même en pleine mer, subissant coups de vents et houle, accumule les avaries et se mets à tourner en rond comme une toupie au gré des courants, pendant des heures, allant de ci de là sans gouverne.
C'est la véritable explication de mes dix ans de vagabondages dans la méditerranée avant de retrouver Ithaque. Les prétendues interventions de Poséidon ne sont qu'une invention d'Homère, et je n'avais pas besoin du dieu de la mer pour m'échouer sur tous les rochers !
A ce propos il faut que je rétablisse la vérité sur l'épisode des sirènes.
Ce jour-là une fois de plus je bois plus que de raison. Mais mes compagnons prennent les devants. Prévoyant la suite, et fatigués de nettoyer continuellement le pont, ils m'attachent au mât central, bien solidement. Non, ce n'est pas moi qui les en avais prié, et il était inutile de leur ordonner de ne me détacher sous aucun prétexte, ils n'en avaient nullement l'intention.
Donc après m'avoir immobilisé ils retournent à leurs rames après s'être tous bouché les oreilles avec des boules de cire. Mais ce n'est pas pour ne pas
entendre la voix mélodieuse des sirènes mais mon beuglement insupportable qui risque bel et bien de les entraîner vers le fond !
Toujours est-il que ce jour-là est le seul où le bateau file droit.
Mon goût pour la boisson a une autre conséquence : Le passage entre Charybde et Sylla n'est pas un détroit dangereux entre deux rochers qui se rapprochent sournoisement, comme Homère l'a écrit.Mais comme j'ai les deux écueils dans mon champ de vision et que je les vois dédoublés, donc en quatre exemplaires, il m'est impossible de viser entre les deux et il arrive ce qui devait arriver.
J'ai toujours apprécié le bon vin. Pendant la guerre déjà je ne loupais pas une occasion de faire bombance avec les autres chefs. C'est même moi qui avait conseillé à Achille de manger et de boire alors qu'il venait de perdre son meilleur ami. Ce jour-là je me suis fait envoyer promener.
Homère a beaucoup d'imagination et il a magnifié toutes ces aventures malheureuses pour en faire des exploits.
Ainsi le jour où nous avons trouvé refuge chez un brave garçon, un grand gaillard borgne nommé Polyphème. Par mégarde en jouant aux fléchettes je lui crève l’œil qui lui restait. Et le pauvre Polyphème crie affolé, pour demander du secours : « Ya quelqu'un ? Ya quelqu'un ? » Et moi je lui réponds : « Ya personne ! Ya personne !" parce que je suis mort de trouille et que je ne présage rien de bon de ma maladresse. Après nous nous éclipsons vite en nous cachant sous des peaux de mouton et nous nous enfuyons bien loin. Et comme Polyphème qui cherche le coupable répète « c'est personne » quand quelqu'un lui demande qui a crevé son oeil, tout le monde croit que j'ai fait un mot d'esprit en donnant cette réponse.
Homère m'a même envoyé aux enfers. Et j'y suis allé pour de bon !
Là j'ai un peu de mal à décider Tirésias à me donner le code d'accès. Mais bon, je le comprends : en tant que portier il ne veut pas de problèmes avec le syndicat des copropriétaires.
A peine arrivé chez Hadès, dès que je me mets à interviewer tout le monde – on m'a demandé de faire un super reportage qui doit éclairer la postérité sur l'au-delà pour les siècles à venir, et je prends ma mission très à coeur – les morts signent tous une pétition pour me faire virer. Et en premier lieu Achille et Agamemnon que j'ai sermonné sur ce qu'ils auraient du faire ou ne pas faire pour ne pas mourir, jusqu'à ce qu'ils me reconduisent eux-mêmes vers la sortie, en prétextant que la tranquillité absolue est un des rares avantages de leur situation.
C'est pour ça que je suis encore vivant bien que je sois allé chez les morts : ils ont pas voulu que je reste.
Et l'épisode Circé : la magicienne me fait boire et n'a aucun mal à partir de là à me faire croire qu'elle a transformé mes compagnons en porcs. Il faut dire qu'après toutes ces années passées à naviguer au hasard, et toutes les souffrances qu'ils ont enduré, ils n'ont plus rien de l'apparence humaine. Mais la vérité est aussi que ce jour là j'en tiens une particulièrement sévère. Et que je ne suis pas prêt d'oublier ma gueule de bois du lendemain.
Une seule fois Homère a dit la vérité : C'est l'épisode d’Éole.
Suite à une de nos excursions je vois sur le bateau une outre toute ronde, bien pleine, bien ferme, soigneusement bouchée avec un cachet de cire. Qu'auriez-vous pensé à ma place ? Franchement ? Moi je l'a débouche en pensant qu'elle contient peut-être un petit vin de pays auquel je n'ai pas encore goûté.
Vous ne me croirez pas ! Réellement tous les vents les plus turbulents y sont enfermés. Et les voilà qui tous s'échappent en même temps, heureux qu'ils sont de prendre l'air. Mes compagnons sont alors trop occupés à ramer et contrôler le bateau devenu fou pour penser à moi. Alors, fort contrarié de ce que je viens de faire, j'ouvre une outre, une vraie celle-là, et je la vide cul sec.
Les conséquences ne se font pas attendre et je sors en m'éclaircissant la voix. Exaspérés cette fois, mes compagnons, à l'unisson, lâchent leurs rames pour sauter à l'eau.
Je me retrouve seul.
Et les vents m'emportent à l'autre bout de la méditerannée.
Je désespère de jamais rentrer chez moi. Et le navire file, file à toute allure. Epuisé, je m'endors.
Et je me réveille sur une plage de sable fin, sous un soleil très doux et au milieu de chants d'oiseaux. Je me crois mort et parvenu au paradis. Je vois une belle femme s'avancer vers moi et se présenter sous le nom de Calypso.
Aaaah Calypso ! Voluptueuse Calypso ! Elle avait une de ces caves !!... Et les mets les plus fins pour accompagner le nectar ! Je passe du bon temps en sa compagnie, plusieurs années en fait, mais rien ne me retenait de force. J'étais entièrement libre et n'ai prolongé mon séjour chez elle que de mon plein gré.
Mais enfin il me faut partir, puisque j'ai épuisé sa réserve.
Trop fainéant pour construire un navire, malgré le temps de loisir dont je disposais, je me contente d'un radeau pour reprendre la mer. Et me voilà de nouveau sur les flots.
Quand une vague me jette, enfin, sur le rivage des Phéaciens, je n'ai aucun mal, avec mon air misérable et affamé, à apitoyer la princesse qui joue sur le rivage avec ses compagnes.
Elle me mène au roi son père, me fait vêtir et servir un repas.
Après quoi j'ai la surprise de retrouver un hôte de marque, mon vieux copain Homère qui entreprend de raconter mes aventures à la compagnie. Il enjolive tellement les faits et de manière si cocasse que plus d'une fois j'ai du mal à garder mon sérieux et finis par étouffer dans mon mouchoir un éclat de rire que le roi apitoyé prend pour un accès de chagrin. Ce qui me vaut la promesse que dès le lendemain il mettra tout en oeuvre pour me permettre de reprendre la mer et d'atteindre ma patrie.
Ithaque n'est pas très loin mais mener mon navire sain et sauf jusqu'à ses rivages est malgré tout hors de ma portée. Il se brise donc sur l'unique rocher de la plage où j'accoste.
Mes vêtements sont en lambeaux, je suis très sale suite à mes efforts pour me maintenir à flot. Je vais vers ma demeure, impatient de retrouver mon chez moi.
A peine arrivé, au vu de mon état piteux, Pénélope me prend pour un mendiant et m'invite à prendre un bain. Mais moi je ne suis pas fou !! Le souvenir du récit d'Agamemnon, assassiné dans sa baignoire à son retour, par son épouse, m'incite à la prudence. Donc, pas de bain !!
A partir de là l'odeur que je dégage suffit à annoncer ma présence, et ce de loin. Le seul que je parviens à surprendre, c'est ce bon vieux Eumée. Mais il faut préciser qu'Eumée est porcher.
Et mon brave chien ! Dès que j' approche la main pour lui faire une caresse, il tombe raide mort !!
Tétanisé !! Pauvre bête !... Trahi par son flair trop sensible ! Homère en a fait une belle histoire d'amour entre chien et maître ! Sacré Homère !...
Voyant que personne ne me reconnait, je décide de dire la vérité à Pénélope. D'abord elle ne me croit pas. Puis, comme j'insiste, pour me mettre à l'épreuve, et dans l'espoir sans doute que j'y reste, elle me demande de la débarrasser des prétendants qui exigent qu'elle choisisse l'un d'eux comme époux.
Pfff ! Encore des ennuis en perspective ! Moi qui ne rêve que de dormir, dormir dans un bon lit !
Aaah ! Reposer dans des draps bien frais ! Sur une couche moelleuse ! Une envie soudaine et irrépressible de retrouver ma maison me prend. Il faut que je rentre dans ma maison !!
Je cherche alors ma clé. Mais après toutes ces années, je l'ai égarée.
Impossible de demander à Pénélope, ça ne paraîtrait pas très sérieux. Je réfléchis alors que fatalement un des prétendants doit posséder le double ! Il ne me reste plus qu'à trouver lequel. Je ne peux décemment pas leur demander la clé de la maison, j'aurais l'air fin. Il va donc falloir que je les fouille.
Je vous laisse deviner le tableau. Bien entendu ils se débattent comme des beaux diables, prétendant qu'ils sont chatouilleux, et immanquablement me collent une taloche quand je leur mets la main aux fesses – la fouille intégrale, c'est pas de la tarte ! – Affront que je ne peux pas laisser impuni et qui leur vaut un bon coup de gourdin sur le crâne.
Oui, parce qu'évidemment, vous l'avez deviné, le grand arc que je suis le seul à pouvoir bander, c'est une pure invention, une métaphore poétique d'Homère pour magnifier les faits. En fait, si je possède une arme personnelle que je suis seul à pouvoir bander, ce n'est pas celle-là. Mais ma réputation de chaud lapin auprès des servantes de mon royaume, autant que des captives troyennes, a donné cette idée à Homère. Aussi bien, lorsque je m'en sers, le dard de cette arme redoutable atteint sans problème les "doubles haches" par leur exact milieu, et même alignées, comme le veut la légende. Mais cette arme-là n'est pas destinée aux prétendants, quoique puissent croire ces petits imbéciles ce jour-là, lorsque je les fouille. Et c'est bel et bien d'un coup de gourdin que je les envoie ad patres.
Ainsi, en les questionnant un par un, je mets longtemps à découvrir lequel d'entre eux a cette clé. Et bien entendu c'est le dernier de la liste. Mais entre temps voilà résolu le problème de Pénélope : il n'y a plus personne à choisir comme époux, à part moi.
C'est d'ailleurs à ce moment-là, en découvrant l'étendue du désastre, qu'elle prétend avoir une tapisserie à finir avant de récompenser le vainqueur. Tapisserie qui sera si longue à terminer que quand on la retrouvera, des années et des années plus tard, elle sera datée de l'époque de Guillaume le conquérant.
Et alors, enfin !, j'ouvre ma porte. Je me rue dans la chambre. Et là je vois le lit ! MON lit!! Celui que jeune marié j'avais construit moi-même. Et comme j'avais une horreur absolue de tout ce qui bouge, j'avais utilisé la souche d'un gros arbre bien ancré dans le sol pour lui servir de socle. Dans mon lit, je vais pouvoir dormir, sans crainte de mouvement, sans crainte de roulis, à l'abri des mauvais rêves et des vents capricieux. Bien planté qu'il est, mon lit, dans le plancher des vaches !!!

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Miss Free · il y a
Une revisite amusante et agréable à lire!
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Beryl Dey Hemm · il y a
Merci Missfree! Mais c'est vrai qu'il faut connaître la "vraie" histoire...
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Barbara V. · il y a
Magnifique ! Génial ! J'adore ! Je me suis bien marrée ! La vérité sur l'Odyssée, il fallait le faire !!! x)
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Beryl Dey Hemm · il y a
Merci Barbara! Ça c est sympa! Je n étais pas sûre de réussir mon coup sur un sujet pareil. Me voilà rassurée!

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