Ultime fureur

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« 30 Avril » indiquait l’éphéméride. Dix heures vingt-sept indiquait l’horloge dont le cliquetis métronomique était le seul son perceptible. Ça et ses soupirs. Comme une soupape, peut-être étaient-ils capables de réduire la pression insoutenable qui le consumait in petto. Il souffla, piétina sur place, souffla encore et considéra de nouveau le cadran noir . La trotteuse n’avait avancé que d’une trentaine d’unités.
Coincé, il était. Impatient, tout autant. Pourquoi patientait-il ? La chasse était terminée. Là, sous terre, où la lumière ne brillait plus, enveloppé par les ténèbres. Leurs griffes voulaient le happer, aujourd’hui, ils y parviendraient. Un long râle de contentement sembla un instant emplir l’espace, il se tourna vivement. Une tête au museau allongé perça l’obscurité. Deux prunelles, telles des pépites brillantes le fixaient silencieusement. Ses yeux furent bientôt attirés par les deux taches blanches qui surplombaient ces orbites.
Blondie.
Il se mut, ou était-ce la pièce toute entière qui s’agitait, il ne le discernait plus. Sa seule valeur sûre, sa constante se dressait fièrement face à lui. Il frotta vigoureusement le pelage sombre. La chienne posa sa gueule dans sa paume, l’observant, ataraxique. La chaleur émanant de ce petit être réchauffa un instant son âme. Comme une réaction en chaîne, un automatisme issu de temps immémoriaux, ses zygomatiques se mirent en marche et esquissèrent une ébauche de sourire. La bête, un berger allemand offert par un de ses ministres, vint se blottir à ses pieds. Il tomba à genoux, et elle se pelotonna contre son buste.
— Tout doux, Blondie. Ça va aller, chuchota-t-il, le nez enfoui dans son pelage.
L’animal émit un son plaintif, qui semblait étrangement humain. Quand elle leva le regard vers son maître, ses yeux virèrent au noir tant ses pupilles se dilataient. Ne restait qu’un fin arceau marron clair pour témoigner de leur véritable couleur. Une détonation puissante secoua la structure. Le plafonnier suspendu au-dessus de leurs têtes se balança dans les airs. Sa lueur avait cessé d’étinceler depuis de longues heures déjà. Exactement comme le halo qui irradiait jadis son âme.
Il serra plus fort son chien dans ses bras.
Son pouls frappait fort contre sa jugulaire, sa peau tressautait à cet endroit. Il se demanda un instant si l’emballement exponentiel de son cœur se calmerait, ou si, comme un train sans frein, il continuerait à accélérer jusqu’à ce que la mécanique défaille et cause l’accident fatal.
Inspire. Expire.
Il percevait sous forme de vibrations les bombes qui explosaient à la surface. À chaque seconde s’écoulant, sa névrose s’accroissait. Peut-être son cerveau se liquéfiait-il ? Car son raisonnement habituellement si sagace semblait absolument erroné. Il fut soudainement terrifié. Tel un château de cartes dans le vent, sa vie était sur le point de s’écrouler.
Son solide bunker, son quartier général, mais aussi son foyer se déliterait sous la puissance ennemie. Il devrait se résigner. Il le devrait, mais la douce fatalité, l’attente de la mort était épouvantable. Comment pouvait-il encore abriter une once d’espoir ? Il renâcla. Il était un empereur déchu, un commandant de guerre détrôné. Hier, si nombreux à lui jurer allégeance, et maintenant, que leur prenaient-ils, à ces fous qui le dénonçaient ? Leur avait-on rongé la mémoire ? Les traîtres pullulaient, se multipliaient plus vite que des cellules embryonnaires. La folie gangrenait son être tout entier à la pensée que dehors, ils voulaient tous sa tête. Pour avoir amélioré l’humanité, lui avoir rendu ses lettres de noblesse, voilà qu’on le désirait mort. Ils n’auraient jamais l’aigle. Le choix était toujours entre ses serres.
Il se leva précipitamment, tituba comme un vieux loup de mer un peu trop attaché à sa bouteille, et ouvrit anarchiquement tous les tiroirs à portée de bras. Il étrécit les yeux. Que cherchait-il déjà ? Il analysa du regard la pièce, sa cornée capta l’étincellement d’un matériau au fond de l’un des compartiments étalés pêle-mêle au sol. Il mit la main sur cet objet long, froid et lourd. Un coupe-papier offert par une personnalité importante, qui ? Sa mémoire fracturée ne lui permit pas d’élucider cette question. Il saisit le manche couvert d’une fine pellicule d’or, loucha sur la lame acérée. Cela devrait suffire. Il pivota sur lui-même, fronça les sourcils, et obliqua de nouveau. Ce tour complet le désorienta un peu plus, les nausées étaient puissantes, elles déferlaient en lui, imprévisibles et dangereuses, telles des vagues scélérates prêtes à mordre l’acier d’un navire.
Il s’était souvenu, ce simple fait le combla de réconfort. À grandes enjambées, il traversa la pièce jusqu’au renfoncement dans le mur, juste derrière un imposant bureau en bois. Quand il plongea la main dans la cavité, sa paume rugueuse entra en contact avec un autre métal, moins précieux que le précédent, mais nettement plus utile. Un revolver. Il jubila intérieurement, la victoire était à portée de balle.
Il reprit sa place aux côtés de Blondie, installé sur le carrelage gelé et inhospitalier, il attrapa la tête de sa bête, et la posa délicatement sur ses cuisses. Elle émit un léger couinement et fixa de ses billes brunes son maître. Ce regard l’emplit de tristesse. Elle savait qu’ils n’allaient pas s’en sortir, et l’implorait. Il posa sa joue contre le sommet de son crâne, la chaleur de Blondie réchauffa sa peau. Il souda ses paupières, s’imprégnant un peu plus de son énergie apaisante et linéaire. Il souleva avec une lenteur infinie l’arme, pointa le canon sur sa tempe et stoppa tout mouvement. Ces muscles se pétrifièrent. Il expira brusquement l’air de ses poumons.
Il crut un instant à une illusion de son esprit, mais bientôt une certitude l’envahit. La chaleur de son fidèle compagnon se dissipait, il le percevait nettement. Ces sens s’aiguisèrent, les terminaisons nerveuses de son épiderme ne renvoyèrent bientôt plus aucune information. La tiédeur de l’animal s’était évaporée dans les airs. Des points lumineux dansaient derrière ses yeux clos. Dégager sa vue semblait être la solution pour stopper ses flashs, mais un second problème se présenta à lui quand il s’exécuta : un épais brouillard avait pris possession de la pièce. Il se hissa avec difficulté sur ses jambes. Une brume sombre et épaisse se clairsemait au fur et à mesure de ses clignements d’yeux. Quand les ténèbres de son cerveau défaillant se dissipèrent enfin, il pâlit. Ses genoux frappèrent le sol, contrôlés par une force inconnue.
Il poussa un hurlement de haine, d’une souffrance si profonde qu’elle en semblait inhumaine. Blondie avait disparu, ne subsistait d’elle qu’un souvenir flou et lointain, un rêve désenchanté. Un souvenir, qui, comme tous les autres, ne tarderait pas à disparaître à jamais, perdu dans les méandres d’une mémoire brisée. Ses doigts vinrent fourrager ses cheveux d’habitude si disciplinés, qui ne ressemblaient à présent plus qu’à un amas désordonné de mèches brunes et argentées. Il exulta et martela rageusement le sol de ses poings.
Un couinement effrayé retentit soudain.
Il battit des paupières, tentant de cerner la différence entre sa réalité erronée et ce monde insensé. Il en vint à la dérangeante conclusion que le bruissement était bien réel. Pivotant lentement en direction du sifflement, il faillit tomber à la renverse. Une longue chevelure blé, deux larges yeux verts d’ordinaire si pétillants, éteints ; des pommettes habituellement hautes et pleines qui lui donnaient un air mutin, creuses et saillantes. Son sang ne fit qu’un tour, il le sentit presser ses artères. Il se surprit un instant à penser que celles-ci puissent céder sous la contrainte, et qu’elles le délivrent de la sienne. Mais rien ne se produisit. Il était toujours là, immobile, statufié, le visage dévasté, ridé par la folie.
Il avança vers sa bien-aimée.
— Où est Blondie ?
Elle ne le quittait pas des yeux, ses yeux dont la rangée de cils ne représentait qu’une barrière éphémère au torrent qui se déverserait. Elle aussi l’implorait, le suppliait silencieusement de mettre un terme à tout cela, à cette vie qui n’avait plus rien de vivant.
— Tu pensais qu’ils avaient peut-être trafiqué les capsules. Tu les as fait tester hier sur elle et ses petits. Blondie est partie.
Elle tendit sa main osseuse vers lui, il prit peur. Elle était comme l’un de ces arbres devenus rachitiques pendant l’hiver, sauf qu’elle, ne reprendrait pas vie au printemps. Il ploya sous le poids de la culpabilité, sa lourde carcasse s’écrasant sans grâce aux côtés de celle qui avait un jour été la plus brillante des étoiles, capable d’éblouir de sa douce lumière une nuit d’encre. Il était le Diable, elle, son ange. Et s’il avait bien retenu quelque chose, c’était que peu importe la force de son scintillement, il finirait par faiblir, comme la flamme d’une bougie privée d’oxygène, ne laissant plus qu’un amas cireux difforme et glacé.
La petite capsule transparente qu’elle pointait dans sa direction semblait angélique, une lueur étincela au fond de ses iris, une lueur qu’il pensait morte à jamais. De l’espoir. Ce minuscule flacon lui faisait la promesse muette de la délivrer. De lui insuffler un souffle de vie à travers la mort.
Il lui lança un regard torturé, empli d’une douloureuse résignation. Un doute vicieux s’insinua avec langueur en lui, un murmure traître qui lui soufflait le chaud et le froid. Ne serait-il pas extrêmement lâche d’abandonner maintenant ? Il se crispa.
Il était un souverain avili, un damné condamné à assister à la mort de son royaume, le créateur défié par ses bêtes. Il était temps pour lui de tirer sa révérence. Il déglutit difficilement, une étincelle de vie sembla crépiter à la surface de ses iris charbonneux. Belle illusion. Traîtresse illusion. Ses yeux brillaient de mille éclats de perles salées. Des larmes retenues trop longtemps par un barrage d’orgueil bataillaient pour s’échapper, et il avait appris d’expérience que l’eau, peu importait les barrières érigées contre elle, finissait irrémédiablement par s’écouler.
Sa respiration se fit saccadée et sifflante. Il savait son empire friable, ployant sous les assauts ennemis, le dénouement de cette guerre le crucifierait. Son choix était fait. Il empoigna fermement l’engin de mort, elle le vit, et resserra, elle aussi, son emprise sur la fiole. Il vint se placer à sa droite et ils unirent leurs deux mains libres ensemble. Ils se fixèrent intensément. Sans même le percevoir, ce qu’il fit transparaître à travers le miroir de son âme avait été si profondément enfoui dans son cœur qu’il fut certain que jamais quiconque ne l’avait vu. Ses faiblesses. Des milliers de failles qui lézardaient le glacier qu’il était et qui finissaient par décrocher des pans entiers de sa forteresse interne. A la différence près que, lorsque des blocs se détachent d’un mont glacé, ils s’écrasent dans un fracas apocalyptique, lui, émiettait sa carapace dans un silence stellaire.
Il avait souvent fait ce rêve, celui où malgré le hurlement qui déchirait ses cordes vocales, il restait aphone. Un appel resté muet à jamais. Une frustration inavouée, trop puissante pour être perçue. Une fréquence trop haute pour être captée par l’oreille humaine. À l’exception de cet instant. Avait-il rendu sa souffrance intelligible ? Ou avait-elle augmenté son pouvoir empathique ? Il ne le saurait jamais, mais il n’en fut pas inquiété. Le soulagement de l’aveu détendit ses muscles. Comme deux aveugles qui recouvrent leur sens, ils se contemplèrent dans l’infinie de leur agonie. Une minute ou une heure, le temps n’était plus maître, ils l’étaient et avaient choisi de le figer jusqu’à l’acmé de leur destinée. C’était plus prenant que n’importe quelle offensive, plus intense que n’importe quelle bataille, plus éblouissant que n’importe quelle victoire. Un sentiment d’absolu innommable, hors de portée des mortels. Ils n’étaient plus exactement chez les vivants, et pas encore chez les morts, comme suspendus dans le temps et l’espace.
Armant d’un geste précis son chien-de-fusil, il éleva son revolver vers son visage et son âme vers les cieux. Il clôt une seconde les yeux, s’enivra d’une dernière respiration et observa s’écouler les dernières secondes du sablier du temps à travers ses lèvres. Bientôt, son organisme succomberait à l’attaque mortelle du poison. Le cyanure allait circuler dans tout son organisme, la mort surviendrait en moins de cent secondes. Le sourire de la certitude empli les traits de sa compagne. Il plaqua son front sur le sien, scellant leur sort. Un soubresaut la gagna, il la sentit faiblir, et avant qu’elle ne s’effondre contre lui, la détonation déchira le silence. Leurs deux corps moururent, lovés l’un contre l’autre, à l’épreuve de la vie, mais surtout de la mort.
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