Ultime coup

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Le canon en fer frôle sa tempe ruisselante. Il n'a qu'un seul geste à faire : une seule pression, un seul choc. Le temps est suspendu, si long, si effilé. Mais qu'attend-il pour tirer ? Nous, pauvres lecteurs que l'enjeu immédiat de la situation absorbe au cœur d'une tension sans nom, nous ne sommes que spectateurs. Tout ce qui s'offre à nos yeux c'est le spectacle d'un homme grand et maigre, aux cheveux bouclés, aux yeux bleutés, tenant, braqué à quelques millimètres de sa tête, un 358 Magnum. Ses paupières sont aussi gonflées qu'un soufflé au fromage – d'ailleurs, cela fait longtemps que notre victime n'a pas mangé. Et pour cause. Ses contours décharnés se dessinent sur un papier peint fleuri et délavé. Il est probablement pauvre, endetté, ou seul. Sûrement, est-ce là ce qui vous vient à l'idée. Pourtant, quand il crie dans un souffle fétide : « Tais-toi, je t'en prie ! », ce n'est pas à vous qu'il s'adresse, ni à son arme qui lui susurre de tendres imprécations, notamment la façon dont cette balle si bien polie va transpercer sa chair en un trou parfaitement circulaire – c'est que le 358 Magnum est plutôt fier de lui. Non, notre condamné parle à cette voix qui résonne sans arrêt dans sa tête, cette petite voix, là, qu'il sent près de ses yeux comme un filtre de couleur pourpre. Déjà sept fois cette muse maléfique l'a poussé au crime. Sept fois, elle lui a réclamé le sang. Naïf, il n'a d'abord pas compris. La première fois, c'était un accident. Une jeune femme rencontrée dans la rue. Elle courait, notre ami aussi. L'un et l'autre n'avaient pas regardé l'horizon si bien qu'ils s'entrechoquèrent violemment. Il resta droit sur ses pieds quand le crâne de la frêle créature toucha, de cette façon qu'on ne s'explique parfois jamais, le mauvais angle du mauvais trottoir de la mauvaise rue. Elle était morte. Il se pencha alors, surpris et intrigué. Elle lui faisait penser à sa mère, allongée sur le lit funéraire... Ah, qu'est-ce qu'elle était belle, maman, ce jour-là ! Blafarde, un peu comme ce mur d'hôpital. Le pauvre homme ne réalisait pas qu'un être humain venait de quitter ce monde incolore et insipide. Pour lui, tout était uniforme.
L'empathie n'a jamais trouvé place dans ce cœur malade : un cadavre qu'on brûle c'est égal au poulet qu'on rôtit. La deuxième fois, la voix s'est faite toute fluette et insidieuse. Puis elle est devenue une mesquine ritournelle. Comprenait-il qu'il était en train de devenir ce qu'on appelle communément aujourd'hui un « tueur en série » ? Non, je ne crois pas. Tout ce qu'il cherchait à faire c'était satisfaire cette voix qui n'arrivait jamais à satiété. Il fallait abattre le glaive sur une personne, qu'elle soit homme ou femme, grande ou petite, peu importe, ils se valent tous ! Notre homme, guidé désormais par une voix impérieuse et caverneuse, plantait son couteau comme on plante du beurre et pointait son arme comme on pointe un élève. Il était devenu efficace, précis. Cependant, la maléfique dictatrice en demandait toujours plus, il fallait la contenter. Or, notre héros devint las. Quoi de plus terrible que la lassitude face au meurtre ? Vous avez cru à du remords ? Vous avez cru qu'il demandait à sa voix : « Pitié, tais-toi pour que je n'aie pas encore à tuer ! » et que de ce fait il la menaçait avec sa propre vie ? Non, notre homme ne s'est pas rebellé. Pour la huitième et ultime victime, le bourreau qui habite sa folie lui a demandé un sacrifice : lui-même. En pointant ce revolver sur sa tempe, notre héros, Glennon Engleman, obéit une dernière fois à sa voix, tout en devenant pour la première fois conscient d'une chose : sa propre mort. C'est à son instinct de survie qu'il demande de se taire. Aujourd'hui, cet homme a peur.
Un tir retentit.
Pourtant, si vous connaissez Glennon Engleman, vous savez qu'il n'est pas mort.
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Fred Panassac · il y a
Un bon texte très bien écrit sur un personnage sorti tout droit d’une fiction (début du texte). Je n’ai pas recherché si son nom était une allusion à un personnage existant mais j’ai vérifié que le « 358 Magnum » existait bien (on est plus habitué à lire « 357 Magnum »). La naissance d’un tueur en série « par accident » et comme souvent l’image maternelle joue un rôle dans les névroses du personnage. C’est terrible et assez bien mené, sur la fin d’un personnage complètement dépourvu d’empathie.
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François B. · il y a
Un texte prenant avec une chute intéressante. Mes encouragements pour d'autres textes
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Amélie De Chantal · il y a
Bravo Charlotte, courageuse de te lancer...tu as raison. Surprise par ce thème mais abordé de façon différente ,bravo.
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Les Histoires de RAC · il y a
Brr... glaçant tout de même ♫
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Je découvre d'un coup Glennon Engleman et Charlotte Chomard. Quelle journée !
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Viktor September · il y a
357 magnum aurait certainement suffi, c'est un détail...
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Anne K.G · il y a
Un angle d'attaque original. On est dans l'empathie des victimes et on se retrouve soudain à envisager le tueur comme quelqu'un de plus complexe qu'un simple monstre.
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Mijo Nouméa · il y a
Interpeller ainsi le lecteur sur les réminiscences d'un tueur, lorsqu'il perçoit le froid d'un canon sur sa tempe, est astucieux, car on se demande qui du lecteur ou du narrateur ou du protagoniste se remémore. Joli travail d'écriture.
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Virgo34 · il y a
Un texte bien écrit qui donne à réfléchir.
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Izia FRANK · il y a
Introspection salutaire ou mortifère ? Ultimes soubresauts de lucidité ?

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