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Tueur de mites

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Nayn

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- A quelle heure doit arriver le dératiseur ?, demanda Mathilde Libert.
- Je t’ai déjà dit que ce n’est pas un dératiseur mais un tueur de mite. Au téléphone, il était très susceptible à ce sujet, répondit Luc, son mari.
- Bon, alors, à quelle heure arrive-t-il, ce tueur de mites ?
Luc regarda sa montre.
- Il ne devrait plus tarder. Par contre toi tu devrais y aller tu vas être en retard.
Mathilde fit la moue.
- Pas envie d’y aller aujourd’hui.
Elle prit son bol à moitié remplie de céréales pour le déposer dans l’évier.
- Mathilde, enfin, fini tes céréales ou jette les mais ne mets pas ton bol dans l’évier comme ça.
- Arrête, j’ai l’impression d’entendre ma mère, grimaça-t-elle.
- Tu te conduirais pas en ado...
Luc laissa sa phrase en suspend.
Vieille dispussion, selon le terme qu’ils avaient choisi. Pas encore une dispute mais plus tout à fait une discussion.
Elle le regarda, en équilibre, alors il sourit et l’orage passa.
Mais elle laissa son bol dans l’évier. Petite victoire du matin.
- Et toi que vas-tu faire pendant que je vais gagner de quoi payer le loyer ?
- Tondre la pelouse. Passer chez le teinturier. Faire le ménage chez ta mère et le repassage. Et te préparer à manger pour ce soir. Comme un fidèle homme au foyer que je suis.
Elle adorait quand il imitait Tony Mitchelli. Elle s’approcha de lui, et lui fit un bisou bruyant.
- Ma soubrette, dit-elle en riant.
- Mouais c’est ça. T’inquiètes pas dès que la saison revient, tu auras plus que ta part.
Luc était marin sur le bateau de pêche de son père. Entre chaque campagne longues de plusieurs semaines, il restait à la maison et s’occupait des tâches ménagères. Chose qui était absolument incomprises des autres membres d’équipages. Cela, plus son imitation parfaite de Tony Danza dans Madame est servie, lui avait valu lui surnom de Tony sur le bateau.
Elle l’embrassa à nouveau. Puis monta à la salle de bain.
Au bout de quelques minutes, quand il eu finit la vaisselle, elle redescendit. Prête.
- J’y vais. A ce soir.
- Bonne journée, ma chérie.
Ils s’embrassèrent une fois de plus et la porte d’entrée se referma sur elle.

A peine une minute plus tard, la sonnette de la porte d’entrée retentit.
- Tête de linotte, pensa Luc.
Il ouvrit la porte.
- Qu’est ce que tu as encore oublié ?
Il se trouva nez à nez avec un géant de deux mètres dix, vêtu d’une salopette jaune. Un écusson était cousu sur une pochette au niveau du cœur. On y voyait un insecte poursuivi par un homme armé d’une tronçonneuse. L’insecte devait être une mite, déduisit Luc.
- Oh pardon, je croyais que c’était ma femme.
- Monsieur Libert ?, s’enquit le géant. Je m’appelle Marc, je viens pour votre problème de mite.
Luc s’effaça.
- Entrez, je vous en prie.

En refermant la porte, Luc vit la camionnette de l’exterminateur. Elle était jaune, elle aussi et son flanc visible était frappé du même logo que la salopette du géant. Il le fit avancer dans le couloir, jusque dans le salon où se trouvait l’escalier qui menait à l’étage et aux chambres.
- Comme je vous l’ai dit au téléphone, notre problème de mite se trouve dans la chambre. Nous sommes véritablement infestés. J’ai tout essayé. Naphtaline et insecticides. Rien n’y a fait. En désespoir de cause, je vous ai appelé.
- Ce sont des insectes très résistants, vous savez. Ils sont robustes mais ils ne tiennent pas longtemps face à notre arme secrète.
A la fin de sa phrase, il désigna le logo de sa société. Et sa grosse tête, tout en haut de son gros corps se mit à sourire.
Luc le mena dans la chambre. Le géant fit craquer chaque marche avec sa grosse carcasse.
- Nous y sommes. Le placard est à droite. Quand vous aurez fini ici, j’aimerais que vous fassiez le tour de la maison pour voir s’il n’y a pas d’autres endroits suspects. Si vous avez besoin de quelque chose, je serai dans le jardin en train de tondre.
- Bien monsieur, dit l’employé de sa grosse voix. Je vais m’y mettre dès maintenant. Ce sera vite réglé.
Luc le remercia d’un signe de tête et quitta la pièce. Il descendit l’escalier et se rendit dans le garage. Il sortit la tondeuse à gazon. Une fois dans le jardin, le géant l’attendait. Ses grosses bottes plantées dans la pelouse.
- Je suis venu vous dire que je vais chercher mon matériel dans la camionnette. J’ai étudié les lieux. Ca me paraît un cas assez simple à régler.
- Je suis heureux de vous l’entendre dire. La porte d’entrée n’est pas verrouillée, vous pouvez y aller.
Marc, le géant, le quitta. Luc démarra la tondeuse et commença à travailler. Un quart d’heure plus tard, il transpirait tellement qu’il préférât continuer torse nu. Le soleil de juin allait taper fort dans son dos mais cela lui donnerait une raison pour que Mathilde le lui enduise de crème hydratante. Elle avait les mains tellement fines. Et puis après, ils pourraient...
Un bruit de moteur beaucoup plus puissant que celui de la tondeuse le tira de sa rêverie. Il arrêta la tondeuse. Le son venait de la maison. De la chambre plus précisément.
Marc le tueur de mite géant est au travail, pensa-t-il. Puis : il doit avoir aussi chaud que moi. Je vais aller chercher deux bières, nous trinquerons ensemble.
Il abandonna sa pelouse, sa tondeuse et son T-shirt. Il entra dans la maison par la cuisine. Il ouvrit le réfrigérateur, prit deux bières et monta au premier.
- Marc, vous voulait une...
Il ne finit pas sa phrase. Le tueur avait la tête dans le placard, à genoux, une tronçonneuse entre les mains.
- Qu’est-ce que c’est que ça ?, demanda Luc.
Marc sortit la tête de la penderie et lui répondit en souriant :
- Ca, c’est notre botte secrète.
- Vous chassez la mite avec une tronçonneuse ?
Marc prit un air peiné. Il secoua la tête.
- On voit bien que vous n’êtes pas dans le métier. Ce n’est pas une tronçonneuse ordinaire. Regardez.
Il lui présenta l’engin. En effet, sur la garde se trouvait un viseur, du genre de ceux que l’on trouve sur les fusils de snipers avec visée infrarouge.
Luc, interloqué, lui demanda :
- Et ça marche ? Vous en avez déjà attrapé beaucoup ?
- Ah vous savez, c’est une toute nouvelle technique. Ca vient à peine de commencer.
- Vous êtes le premier à l’utiliser?
Marc fit oui de la tête.
- C’est vous qui l’avez inventé ?
- Vous êtes mon premier client, lui avoua le géant.
Baissant la tête, Luc vit les bières et se souvint de la raison pour laquelle il était monté. Il en offrit une l’exterminateur après les avoir décapsulées.
Ils trinquèrent et Luc alla s’appuyer sur le mur à côté de la porte. Marc lui demanda ce qu’il avait sur le dos.
- Oh ça ! C’est un papillon, un tatouage. Je suis marin, fils de marin et petit-fils de marin. Notre bateau s’appelle « Le papillon ». Un beau navire.
Le tueur de mite lâcha sa bière, qui alla rouler sous le lit en déversant son contenu sur le plancher, pour attraper sa tronçonneuse.
- Non Monsieur ce n’est pas un papillon. C’est une mite. La plus grosse que j’ai jamais vu. Merci pour la bière mais je vais devoir me remettre au travail. Jamais vu un engin pareil.
Luc sourit.
- Bien tenté. Mais vous ne m’aurez pas comme ça. Par contre ma femme va vous tuer pour la bière sur le plancher.
- Je lui ferais une remise. Mais pour l’heure c’est cette mite qui m’intéresse.
- Ce n’est pas une mite mais un papillon.
- C’est une mite, insista Marc, mais sa voix fut couverte par le rugissement de son outil de travail qui démarrait.
Luc lâcha sa bière, qui alla rejoindre sa jumelle sous le lit. Il vit le tueur de mite lever sa tronçonneuse. Il ne demanda pas son reste et s’enfuit dans l’escalier. Il entendit le géant le suivre.
- Revenez ici tout de suite, vous avez un mite dans le dos.
- C’est un papillon bordel, un putain de papillon ! hurla Luc, terrorisé.
Arrivé dans le salon, ils se tournèrent un peu autour, de chaque côté de la table de salon. Luc feinta et parvint à s’échapper dans le jardin. L’autre était toujours dans son dos.
Luc se retourna.
- Allez, tournez-vous que je puisse l’attraper, dit Marc, du ton d’un médecin encourageant un enfant récalcitrant.
- Marc, c’est un tatouage, une image.
- Arrêtez de raconter n’importe quoi, je l’ai vu bouger.
Il serait plus facile de raisonner l’âne le plus têtu de sa génération, se dit Luc.
Le fond du jardin était séparé d’un champ de blé par un simple grillage. Luc Libert pensait s’échapper par là. C’est alors qu’une immense douleur lui transperça le dos.
Coups de soleil, pensa-t-il.
- Vous voyez, je n’ai pas menti, la mite bouge. Elle bouge ! Elle essaie de s’envoler. Arrêtez de gigoter, je vais l’avoir.
L’homme à la tronçonneuse avait raison. De grandes ailes dépassaient des épaules du tatoué.
Luc s’écroula. Il ressentait maintenant une souffrance indescriptible. Il avait l’impression qu’on lui arrachait le dos. Ou plus précisément que ses omoplates essayaient de se faire la malle. Accompagné d’une partie de sa colonne vertébrale.
A travers le voile rouge de la douleur, il vit Marc s’approcher, son gagne-pain levé au dessus de la tête, prêt à frapper.
Luc ferma les yeux très très fort mais le coup ne vint pas. Au contraire la souffrance s’atténua. Il réussit à s’asseoir. Il vit alors Marc courir à grandes enjambées dans le champ voisin, essayant de rattraper un gigantesque insecte blanc de la taille d’un demi-homme.
Il a raison, pensa Marc. C’est une mite.
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