14
min

Tu vas mourir alors tu vas vivre

Image de Axel Janvier

Axel Janvier

91 lectures

1

Se voir, comme si cela pouvait servir à quelque chose... À quoi cela pourrait-il bien servir ? Je vous le demande...

Non ! Les questions, il ne faut pas se les poser... Le temps est trop court. Le temps est trop long...

Se voir, il faut... Se voir... Ou bien nous n'y croirons plus. Voyons-nous toujours, de même qu'au premier jour... Hier n'est pas mort, nous le perpétuons... Je suis en colère, et cette colère m'apaise.

Se voir... Pied de nez impossible aux heures qui s'écoulent indifféremment... Cela est ainsi. Il le faut. Se voir... Tous les jours. Encore... À nouveau. Derrière un miroir... Se voir.

C'était une énième matinée grisâtre à Paris... Les trains commençaient à sortir des gares... Des familles s'affairaient cependant, la plupart des mioches ciblant l'école, les anciens mioches ciblant le turbin ou le farniente... Notre ancien mioche, enfin, le trentenaire qui nous intéresse ici, était libraire. Selon ses détracteurs, c'était au moins un tire-au-flanc. En effet, s'étant contenté de reprendre la boutique de ses parents décédés, il n'avait innové en rien, n'avait rien bâti, ne travaillait pas pour vendre mieux... Pour beaucoup, il ne vivait que sur son héritage. Maintenant, est-il utile de dire que celui qui nous intéresse était fils unique ? La météo l'incommodait. Il chercha son vieux poncho dans le fond du grand placard, mit la main dessus, l'enfila, puis, après un dernier souffle solitaire, sortit au grand air. De son appartement rue de Solférino, lui aussi hérité, à la librairie, il avait deux-cent-cinquante mètres à parcourir. Pas grand chose, certes, mais la tonitruance de la capitale semblait allonger le trajet... À mi-chemin, il se trouvait toujours dans un square. Il pouvait y voir un bac à sable pour mioches, des vieux bancs pour vioques, quelques arbres pour piafs... Bref, il voyait de l'utilité partout et passait sans trop regarder. Ce matin-là, ça devait être différent... Il avait un rendez-vous avec son vieux pote, celui du temps de la fraîche miochitude, et ceci l'avait contraint à partir plus tôt de chez lui...

- Bonjour, Henri. J'ai cru que ton antiquité de réveil n'avait pas bipé : j'ai eu très peur !
- Bonjour. J'ai changé de réveil, depuis l'école... Et, comme disait mon regretté père, faut pas s'endormir avec une clef à molette fourrée dans son falzar, c'est un coup à se ficher une ecchymose sur la guibolle ! Sais-tu qu'il existe un monde où oui se dit non, comme non se dit oui ?
- Je ne savais pas... Donne-moi un raccourci pour aller vers le nord. On a dit qu'il fallait s'en référer à la mousse des bois, mais, dans cette étouffante cité qui est la nôtre, force m’est de constater qu'il y a peu de bois vert. Ceteris paribus, il y a peu de mousse des bois, peu de ce repère...
- Tu exagères... Et pourquoi faire ? Voudrais-tu voir un film?
- Ah, ça, non... Je n'en ai plus les moyens.
- Que veux-tu dire ?
- Les gérants du cinéma, se devant sans doute d'affronter les nouvelles taxes, ont dû revoir le tarif des places à la hausse. Malheureusement pour eux, comme tu t'en doutes bien, les spectateurs au budget loisir serré, moi aussi bien qu'une large part de ce qui constitue leur clientèle habituelle, se défont de l'endroit, qui est pourtant bien sympa, ceteris paribus.
- Ça alors...
- Le profit à tout prix tue le profit.
- Disons plutôt que le bénéfice des uns fait le déficit des autres... Pourquoi cibler le nord, alors ?
- Je pensais revoir Vinette.
- Il y en a dont la pensée traverse les siècles, et, d'un siècle à un millénaire, mon cher, il n'y a plus que neuf pas.
- Que dis-tu ?
- Oh, excuse-moi... Délire passager !
- C'est pour ça que je ne t'aime plus, des fois, et que je suis sans cesse tenu de réactualiser mon amitié pour toi...
- Si j'étais un spécialiste de la geistesgeschichte post-hégélienne, ce serait sans doute différent... Alors, j'aurais les idées claires, droites, bandées, bien saillantes, vibrantes même... Je serais moins mou, moins fou... Mais... Cependant... Il s'agit là de l'un de ces rêves insoucieux qui fendent, le temps d'un imprescriptible instant, l'air de mon esprit, qui par ailleurs est chargé de ces doux dormeurs... Des rêves qui sont voués à disparaître, à se fondre, dans d'autres rêves... Si jamais l'un d'eux se réalise, s'accomplit, il n'est plus rêve, il s'absorbe dans sa réalisation... Dans tous les cas, le rêve annonce ou rappelle au rêveur sa mort prochaine. Ton premier rêve te dit implicitement : comme moi, tu dois périr un jour. Désolé de rêver autant ! J'ai si peu de place pour agir... C'est qui, déjà, Vinette ?
- C'est la factrice qui fait ma rue, et qui réside au 33, rue Charles Fourier je crois, lui ou un autre grand homme qui détestait les chinois... Peu importe.
- Que deviens-tu ?
- Bah, toujours à l'université...
- Voyons, on ne peut citer l'univers !
- Ok.
- À demain !
- Ouais... À demain.

Il aurait voulu l’apprécier davantage, cette conversation avec son ancien pote, celui qu'il n'avait pas revu depuis longtemps... Mais l'autre oppresse, enserre, circonvient... Il le savait. D’ailleurs, avaient-ils réellement conversé ? Sorti du parc, il longea la rue à demi-éveillée. Quelques travailleurs, dispersés çà et là, dans les cafés, des touristes, décidés à réussir leur journée, photographiant, de bonne heure, les moindres recoins de la cité... Alors qu'il regardait le ciel à la place de ses pieds, celui qui nous intéresse ici percuta de plein fouet le vélo d'un jeune homme sur le qui-vive. Ce dernier lui dit avec un regard torve...

- Vous l'avez littéralement anéanti ! C'était mon principal viatique pour St-Jacques...
- Oh, ça aurait pu être pire...
- Monsieur, sachez que, mis à part le pire lui-même, bien-sûr, tout est mieux que le pire !
- Adopter une méthode cataphatique ou apophatique, telle est la question ! Décidément, nous assistons tous aux mêmes conférences, au sein d'une même circonférence...
- Malheureusement !
- Je vous souhaite une bonne journée, monsieur.
- C'est ça, descendez chez Hadès !
- Au plaisir.

Ils allaient être amenés à se revoir, un autre jour, sans le savoir, sans le prévoir... Notre facétieux libraire se reprochait d'avoir été aussi gauche. Pour tout dire, la manière dont il s'était conduit avec cet inconnu lui donnait des frissons. Il allait y repenser certains soirs, comme hanté, entièrement seul face à lui-même. En arrivant près du seuil de son commerce, il chercha les clés, faisant, comme de coutume, brasser nonchalamment ses doigts neufs à travers le trousseau, argenté et veloureux, des aînés qui, désormais, n’étaient plus là.

- Pas la peine ! Pas la peine !

...Lui asséna-t-on... Une voix féminine, comme c’était perceptible, celle d'une quinquagénaire...

- Ma chère Géraldine !

...S'écria-t-il, voyant débarquer son assistante qui émergeait de l'ombre (puisque les vieux stores n'avaient pas encore été tirés), pour ouvrir la porte qu'il croyait verrouillée, et l'inviter à venir travailler (comme vous en conviendrez, cher lecteur, d'après tout ce qui a été dit précédemment sur le personnage qui nous intéresse, la signification de ce dernier verbe à l’infinitif est ici à nuancer)...

- Bonjour monsieur ! Comment allez-vous ?
- Eh bien, ma foi, il me semble que je suis toujours in statu quo, ma chère Géraldine ! Cependant, je ne vous cache pas que je me trouve surpris de vous voir ici de si bonne heure...
- Figurez-vous que, gourde comme je suis, j'avais encore oublié mon bonnet péruvien, il était dans la remise, je l'y avais fait tomber... N'empêche que, toute la nuit, je suis restée éveillée dans mon petit salon, faisant les cent pas, jamais je n'avais été aussi inquiète.
- Oh, sacrée Géraldine, vous ne changerez jamais !

Elle était exténuée, la Géraldine, exténuée par le travail, la vie en société... De jour en jour, de nuit en nuit, la beauté de cette malheureuse, qui rêvait d'être danseuse étoile en sa prime jeunesse, s'étiolait irréversiblement. Notre libraire le remarquait et le déplorait, avec discrétion, en silence. Elle dansait parfois, derrière la caisse, ce sanctuaire, comme elle disait... Si l'argent avait pu contrecarrer son rêve, il ne l'avait pas anéanti. Certains rêves ne meurent qu'avec le rêveur... C'est ce qu'elle semblait signifier. L'ensemble de son corps, en tournoyant ainsi pour tuer l'ennui des heures creuses, détaché des mots, décoré d'un sourire nostalgique aux dents sévèrement façonnées, refusait la mort. La relative petite taille de cette Géraldine-ci et, peut-être plus encore, la joie qu'elle parvenait à répandre autour d'elle, malgré les larmes muettes, l’invisible souffrance, lui avaient valu, à plusieurs reprises, le surnom, enthousiasmant s’il en est, de Miss Mowcher.

- Vous comprenez, maintenant, pourquoi je suis venue si tôt, je ne voulais pas laisser mon pauvre couvre-chef adoré en ce lieu plein de froid et d'obscurité ! On n'est jamais trop prudent.

Plus tard dans la journée, le libraire la regardait traiter les comptes avec dépit, puis avec résignation. En même temps, il essayait de classer quelques nouveaux livres. Très embêté à cause d'un récent arrivage (huit-cent-cinquante romans polonais non traduits et alors assez méconnus en France pour la plupart), il se demandait, depuis plusieurs jours déjà, s'il n'était pas désormais nécessaire qu'on l'assiste davantage. Après ses journées de travail, il aimait à longer la Seine. Il s'adonnait, de temps à autre, à la poésie, mais, ses compositions n'aboutissaient jamais...

Trop tard... L'après-midi est finie.
Je pense attendre la vie de la nuit,
Or, dans les salons l'air s'affaiblit,
Et mon esprit s'enrobe dans un morne ennui.

Février... L'homme, maintenant quadragénaire, restait cloîtré dans son appartement bourgeois, jadis propriété de ses malheureux parents. Tantôt, il somnolait à l'intérieur d'une crêpe géante qu'il formait, déformait, et reformait, avec d'épaisses fourrures disposées sur un somptueux Louis XV, ressassant sa vie passée, éprouvant divers regrets... Tantôt, il refaisait le plein de calories, toujours sur ce même lit, grignotant, avec avidité, n'importe-quelle ordure... C'était pour lui la meilleure manière de profiter d'une période de congés. Au quatrième jour de repos, il pesait environ cinq kilos de plus qu'au premier. Comme il trouvait toujours un problème quelque-part, il s'appesantit longuement sur son sexe... En effet, il voyait celui-ci affligé d'un problème de taille. Ce qui s'était toujours dressé normalement se trouvait aujourd'hui comme amputé, détaché du reste, débranché... Ça lui faisait une drôle d'impression, et tout le reste s'en trouva alors bouleversé. Il cherchait à la faire renaître, cette extrémité de son corps, jadis si vigoureuse... Impossible ! Qu'il soit fourré dans du taffetas où dans sa main droite, l'organe ne répondait plus du tout. Le temps l'avait-il châtré, lui, l'homme sans besoin d'élévation, sans ambitions ? Quelques heures plus tard, il était à l'un de ces endroits où l'on paye des femmes exprès. Il suivit l'une de ces fleurs grossières qui l'amena vers un triste repaire, sous un toit si rongé qu'il laissait filtrer quelques gouttes d'une pluie harassante qui se déchaînait depuis deux heures... Le client, une fois arrivé ici, pouvait se dire qu'il ne débourserait pas trop. La fausse nymphe, déjà nue, s'était lascivement allongée sur un petit matelas sale aux symboles kitschissimes. D'abord froid comme l'Arctique, le libraire s'agrippa vite (des yeux) à l'entrejambe de la travailleuse, concentrant son appétit sur cette partie du paysage qui, en l'occurrence, l'intéressait le plus, et, alors qu'il se cramponnait de la sorte, inlassablement, à cette étape du monde, tant organique que vulnérable, à la fois fibreuse et vibrante de vie, à cet incalculable toboggan de chair qui l'avait conduit dans ce bas monde quatre bonnes décennies auparavant, il ne put réprimer un frisson d'extase, comme si, en l’espace d’un instant, toute une cascade de bon sang chaud avait déferlé intérieurement jusque sous sa ceinture. De retour chez lui, il plongea sur son Louis XV, se noyant de nouveau sous les couvertures, puis s'abandonna en riant aigument. Le lendemain, il voulut retourner aux prostituées. Il y retourna donc. Alors qu'il était en chemin pour rentrer chez lui, une fois l’acte consommé, il tomba sur des gens en manque d'argent...

- Hé ! Hé ! File ton blé !
- Je n'en ai pas...
- Allez, obtempère... Vide tes poches !

Le libraire avait commencé à recevoir des coups quand survint, déterminé, un homme qui ne tarda pas à se faire reconnaître...

- Oh non... Pas lui !

Sans même se donner la peine de saluer, tous les malfaiteurs prirent la poudre d'escampette.

- Ça alors, vous ?!

Le secouru revit tout de suite, en surimpression de son secoureur, pour ainsi dire, celui dont il avait malencontreusement renversé le deux-roues, environ deux mois plus tôt...

- C'est bien moi.
- Merci, et, je suis d'autant plus reconnaissant si je repense au comportement tout à fait incivil par lequel je me suis fait connaître de vous, la dernière fois...
- Le passé est le passé.
- Dans ce cas, permettez-moi de vous offrir un café !

Ils marchèrent dans un silence sépulcral jusqu'au premier café et prirent place sur des sièges molletonnés...

- Sans vous, j'aurais pu finir à la salpêtrière ! Ou bien... Pire encore ! Ayant été bloqué à chaque côté, j'aurais pu, comme Pausanias, mourir juste après être sorti du traquenard.
- Ce n'est pas la première fois que j'ai affaire à ces jeunes bélîtres, dans ce mauvais quartier... Qu'y faisiez-vous, vous, d'ailleurs ? Enfin, j'ai subodoré qu'ils y sévissaient encore...
- Et... Vous avez bien fait !
- Votre café, sucré ou nature ?
- Sucré.

Le cycliste lui passa le sucre...

- Merci beaucoup. Vous n'aviez pas votre vélo, cette fois...
- Je l'ai revendu.
- Ah ? Pourquoi donc, si ce n'est pas trop indiscret... ?
- Comment... Vous l'avez cassé ! Je l'ai revendu, certes, mais pour pièces seulement...
- C'est vrai, navré...

Le libraire se tut. Il n'aurait su répondre quelque-chose d'intelligent (d'intelligible du moins)... Les événements lui revenaient en plein dans la figure et il était, encore une fois, dégoutté de lui-même.

- Changeons de sujet, si vous le voulez bien... Que faites-vous de votre vie ?
- Je suis libraire de profession.
- Ok. Et... Ça va, c'est pas trop de la merde ? Je veux dire, les livres...
- Ça me convient très bien, je crois. Enfin, le seul souci, maintenant, c'est que je n'arrive plus à gérer les stocks : j'aurais besoin d'une aide et... Hé ! Ça vous intéresserait de bosser dans ma librairie ?
- Non, je pense que ça me ferait chier.
- Ah, ok.
- Je déconne... Bordel de dieu, que ça me plairait !
- Dans ce cas, adjugé vendu ! La place est à vous...

La première journée du cycliste à la librairie ne fut pas des plus réjouissantes...

- Vous n'allez tout de même pas disposer Schopenhauer si près d'Hegel, jeune inconscient !
- C'est dans le rayon philo quoi...
- Oui... Tant que vous y êtes, pourquoi ne pas placer Platon à côté d'Aristote, Montaigne à côté de Leibniz, Kant à côté de Hume, Proudhon à côté de Marx, Rousseau à côté de De Maistre, ou De la Mettrie à côté de Fichte ?

Là-dessus, le libraire explosa de rire, cherchant sans doute à minimiser sa propre bêtise. Ce voyant, son nouvel assistant s'échauffa.

- Calmez-vous, cher ami ! Vous voyez bien que je plaisante... N'oubliez jamais, vincit qui se vincit !
- Certes, mais, patria est ubicumque est bene.

Le stagiaire, très courroucé, fit volte-face. Reprenant ses affaires sous le bras, il prit la porte principale. Le lendemain, il était présent à huit heures pile. L’après-midi venue, le libraire le surprit alors qu’il critiquait la société marchande en général, sous les bruyants encouragements de Géraldine.

- Vous jouerez au philosophe dans une autre vie. La réflexion, c'est du temps, le temps, de l'argent... Seulement, n'oubliez jamais : que la qualité ne s'oublie pas au profit de la quantité !

...Protesta le vendeur de livres, ne faisant que répéter ce qu'il avait pu entendre, dix ans auparavant, alors qu'il était lui-même stagiaire... Ce double discours, sempiternelle dialectique de l'honnête commerçant... Des grains tombèrent du haut des sabliers, des feuilles tombèrent du haut des arbres, des hommes tombèrent de leurs hauteurs... Il faisait un temps radieux. Le ciel était bleu comme l'envie, le sol, chaud comme un vieux four... À cette époque de l'année, et ce, depuis ses dix-sept ans, notre libraire se répétait ces quelques mots à la manière d'un refrain solennel...

Je suis en vacances. Direction l'otium !

Il proposa à son assistant de partir avec lui, à Cordoue ou ailleurs... Ils passèrent donc les vacances ensemble, les mains dans les poches, les yeux en voyage. En Espagne, ils goûtèrent la première des plages qu'ils rencontrèrent. Fait étrange : ils y étaient presque seuls... L'assistant courait dans l'eau. Le libraire, lui, s'était assis face à de petites pierres qui attiraient son attention... Comme c'est calme, une pierre, comme c'est inerte, se disait-il alors.

- Enfin, ne restez pas ici, rapprochez-vous de la plage, monsieur Vincit (c'était en vertu de l’une des mésaventures contées plus haut que le libraire avait acquis ce sobriquet pour le moins déplacé) !

Il détourna son regard des pierres, sans les oublier, en faisant pivoter sa tête avec langueur jusqu'à avoir le visage de son stagiaire dans le blanc des yeux.

- Parfois je me dis que je suis prisonnier de ma sensibilité. Ça me tue, j'ai mal...
- Ah... C'est comme qui dirait notre lot à tous ! Venez donc faire profiter vos sens, avec cette bonne eau !

Le vendeur de livres, parlant dans le vide...

Les pierres, même sévèrement frappées par les flots, souffrent-elles ? Gémissent-elles
Elles ne sont pas en vie, tandis que moi je suis en vie... Ou ce sont elles qui vivent, et moi
qui suis mort... En tant qu'être vivant, je ne voudrais que la paix. Je pourrais, certes, être
amené, en route, à souhaiter d'autres choses, mais... Enfin, enfin ! Enfin ! Qu’y a-t-il à chercher, hormis cette paix ?

Ils étaient tous deux au bord de l'eau. L'assistant s'avança...

- Venez donc !
- Non.
- Mais... L'eau est si chaude !
- La pisse du roi des Dipsodes l'était aussi...
- Vous êtes un piètre jouisseur !

Et, là-dessus, le stagiaire, hilare, l’air juvénile, se mit à battre des bras, comme s'il avait voulu s'envoler du monde, avant de se laisser tomber, caressé par les vagues de cette mer d'été... Cependant, son compère était cataleptique. Peu à peu, les vacances s'éloignèrent, les affaires reprirent place... Une après-midi, dans l’automne, alors qu'ils classaient ensemble de vieux documents tout en savourant un cognac, le stagiaire évoqua son avenir, laissant entendre qu'il était inquiet...

- Vous trouverez un bon travail, j'en suis persuadé !
- Oh... Vous savez, il ne faut pas trop miser sur moi. Mal éduqué, mal instruit, enfin, mal un peu partout ! Je n'ai pu avoir accès qu’à ce que l'on appelle, non sans un certain mépris, les petits boulots...
- C'est si terrible que ça ?
- Voilà ce que je m'étais dit en moi-même, alors que la pression s'était relâchée un temps... Tandis que les images d'hommes politiques usant des microphones sont diffusées en direct à la télévision, des hommes ignorés se tuent à la tâche. Recouverts de leur sueur et de leur sang, ils s'emploient à aller au bout de leur labeur, cela ne fait que renforcer leurs rêves. Une fois la journée finie, ces hommes sont fatigués. Dans un restant d'énergie, ils s'étendent sur un sofa ou dans l'herbe, contemplent la hauteur, pour se dire à eux-mêmes : Le rêve est comme une île lointaine, une île que je peux voir, mais que je n'atteindrai jamais.
- Cela me rappelle une discussion tenue l'an dernier, avec une vieille connaissance... Et l'école ?
- Elle ne m’a rien appris, elle s'est trompée : au lieu de m'épanouir, elle m'a comme castré, altéré, limité, lié, phagocyté. Bien sûr, je ne dis pas que c'est valable pour tout le monde. Ça ne doit pas être la même chose pour tout le monde. La vie serait si triste, sinon...
- Sans doute.
- Mais j'ai mal, atrocement mal... Et les autres me pèsent !
- Ah ! La société qui pèse... Sachez que tout décline, la terre tournant, ce qui pèse aujourd'hui sera écrasé par demain...
- Je n'ai jamais rien décliné, mis à part, peut-être, mon propre bonheur...
- Le bonheur, c'est moins léger qu’un cheveu... Nous n'apprécions pas toujours de sentir que l'on doit travailler pour un autre. Seulement, nous travaillons toujours, ne serait-ce qu'en partie, pour autre chose, autour, à côté, en dehors de nous-même... De la chair dont nous sommes constitués procèdent toutes nos sensations, les agréables comme les désagréables. Au-delà, le malheur n'est pas plus que bonheur. Nous sommes rouages malgré nous, dupés par nos sensations, impressions...

L'ancien cycliste logeait désormais chez le libraire. Il creusait sa place dans la vie du vendeur de livres, à la manière d'une lame s'affirmant dans une plaie. Les deux hommes souffraient et, en faisant cohabiter leurs souffrances respectives, ils semblaient déguster de plus belle... Il leur arrivait de tenir de ces discussions... Je ne pourrai pas les retranscrire toutes ici.

- La fille, ou la femme, cherche naturellement, par essence, inconsciemment, à être baisable, donc à être baisée...
- Y a sûrement un peu de vrai...
Si la femme devenait repoussante pour l’homme, que deviendrait l’espèce humaine ?
- Peut-être rien... Peut-être pas grand-chose... Peut-être plus... Peut-être tout... Je ne sais.
- Parce-que nous continuons à baiser...

Le libraire avait le toupet (ou la folie) de renvoyer ses propres torts à ses origines, cherchant à adopter l'allure d'un homme qui devait payer pour les fautes de ses ancêtres... Inutile de dire qu'il aimait à se bercer d'illusions pour souffrir et jouir davantage, si tant est que les images auxquelles on accorde peu de crédit puissent produire un quelconque effet sur nos joies et nos peines. Il jouait à avoir peur, inventant des histoires assez significatives, bien qu’abracadabrantes en apparence. L’humble stagiaire devenait alors un Gygès, tandis que le bourgeois prenait les traits d’un Candaule ayant perdu son aimée (qu’il n’avait d’ailleurs jamais connue)...

- Je peux voir tant d'images en lisant des livres non-illustrés, si vous saviez...
- Cela me semble assez commode pour un libraire. Mais... Savez-vous au moins apprécier la réalité à sa juste valeur ?
- Quelle est la juste valeur de la réalité ? Livres, images... Tout cela ne fait-il pas partie de cette réalité tout autant que le reste ?

L'ancien cycliste s'écarta pour aller se tenir contre un mur, de profil du point de vue du libraire. Il eut un bref sourire, suintant d'aigreur.

- Reconnaissez-le... Vous ne me reconnaissez pas.
- Hé bien... On se connaît depuis si peu de temps...
- Apprendre, connaître pour reconnaître... Mais, on ne se connaît pas d'hier... On s'est connu, du moins... C'était peut-être dans une autre ère.
- Je suis complètement largué.

L'ancien cycliste revint vers le libraire, les yeux exorbités, l’air menaçant...

- Reconnais-moi, bon sang !
- Plaît-il ?
- Reconnais-moi !

Détournant son regard du libraire, qui semblait pris de vertiges...

- Ou bien je n'y croirai plus.

Ça y est, l’esprit du vendeur de livres avait réagi... Le quadragénaire du sixième arrondissement prenait alors la mesure de l'individu qui se tenait face à lui...

- Tu te souviens... Quand à l'école... On nous disait de ne pas traîner nos pieds dans la boue... Avant de rentrer en classe... Parce-que... La salle s’en trouverait tachée... Hé bien, je n'ai pas écouté. Me revoilà. Je vais te tâcher, Henri, si tu n'y prends pas garde. Reconnu ?
- Oui, c'est bon. Je te reconnais.

Alors, le pote du temps de la miochitude saisit un laguiole du fond de l’une des poches de son pantalon. Il brandit l’outil avant de le pointer en direction de son antagoniste, proférant ces paroles...

- Maintenant, je peux dire que l'on n'aime jamais pleinement, et, pourtant, j'ai en moi cette impression tenace, ce cri étrange qui me rétorque que, tout au long de ma vie, je n'ai fait qu'aimer.

Aussi biaisés, aussi «faux» soient-ils, il se disait qu’il n’avait pas le droit de renier ses principes. Il avait tant souffert... Et la souffrance force.

- Je dois te sacrifier, mon ami. Je prendrai ton identité. Je me fondrai... Je ne serai plus ce que je suis actuellement, je serai toi.
- Si tu devais faire ça, je ne serais plus ton ami, j’en serais incapable, je ne le suis déjà plus...
- Trêve de galimatias ! Tends-moi ta gorge, enfant de truie ! Il est l’heure de cracher pour de bon ! Dis adieu au langage...

Le libraire, surgissant, suffoquant, du cauchemar qui jusque-là l’enserrait, courut à la fenêtre de sa chambre. C’était bien lui qu’il voyait sur le carreau.

Dieu soit loué !

...Cracha-t-il, bien qu’il ait toujours douté de Dieu... Il se souvint de Leibniz parlant de "vues sur la ville”. Il constata qu’il était cinq heures, et qu’alors Paris s’éveillait.

Thèmes

Image de Nouvelles
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,