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Tu seras un champion mon fils

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Olivier Vetter

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FINALISTE
Sélection Jury

Rémi ne comprenait pas pourquoi ses parents l'avaient inscrit au foot. Lui qui n'avait jamais regardé un match à la télé, ni mis les pieds dans un stade. Quand il leur avait posé la question, sa mère s'était contentée de répondre « pour ton bien ». Et son père avait ajouté « tu ne peux pas passer ta vie dans les bouquins ».
Quelles drôles d'idées.
Les arguments suivants ne l'avaient guère convaincu :
« Tu dois faire du sport »
« Tu vas rencontrer de nouveaux copains »
« Tu te sentiras mieux »
Pourtant Rémi, ne se sentait pas si mal que ça. Il se sentait même beaucoup moins bien depuis qu'on l'obligeait à taper dans un ballon, chaque mercredi après-midi.

Le stress commençait le mardi soir, au moment préparer son sac. Ce truc immonde qu'il devait traîner. Ce boulet. Rémi feignait d'oublier. Trop occupé. Débordé. Des devoirs à terminer. Une récitation à retenir. Des théorèmes à comprendre. Un exercice à rendre le lendemain. Il s'enfermait dans sa chambre.
Mais sa mère revenait toujours à la charge :
« Prépare ton sac »
« J'ai mal au ventre »
« Ça ira mieux demain »
Mais le mercredi débutait toujours par des maux d'estomac après une nuit d'insomnie. La matinée s'étirait. Inexorable. Rémi tournait en rond, passait d'une pièce à l'autre, rongé par une fébrilité déconcertante. Le déjeuner n'arrangeait rien. Sous tension. Incapable d'avaler quoi que ce soit, il s'inventait de piètres excuses. La fièvre. La fatigue. Des nausées. À plusieurs reprises il tenta de se faire vomir, mais sa mère préférait l'ignorer. Rien n'y faisait. Il fallait y aller.

Dès le vestiaire, Rémi ressentait un profond malaise. Se dévêtir devant les autres l'oppressait. Il se plaçait à l'écart, utilisait sa serviette pour se camoufler, se changeait rapidement. La nudité de ses coéquipiers l'indisposait. Tous ces corps. Toutes ces odeurs. Toute cette promiscuité. Pourquoi devait-il les supporter ? Qu'avait-il fait de mal pour mériter un tel sort ?
L'entrainement commençait par un tour du terrain. Au petit trot. Puis plus vite. Rémi suivait les autres. Se laissait distancer. Arrivait bon dernier. Le souffle coupé. Plié en deux par un point de côté. Les larmes aux yeux.
Venaient ensuite les exercices. Avec ou sans ballon. Rémi faisait pourtant son possible. En vain. Tous ses efforts restaient voués à l'échec. Incapable de maîtriser la balle. Encore moins, de comprendre les consignes de l'entraineur. Ce monstre qui passait son temps à lui crier dessus.
« Fais pas ta gonzesse »
« Sors-toi les doigts du cul »
« Qu'est-ce que tu branles là ? »
« Regardez-moi ça. On dirait une danseuse »
Autant d'invectives qui pétrifiaient Rémi, l'empêchaient de réagir. Les hurlements le glaçaient. Les moqueries le meurtrissaient. Il perdait ses moyens, s'effondrait, tremblait de terreur.
Loin de le soutenir, ses prétendus camarades profitaient de la situation. Les moqueries pleuvaient. Des coups tombaient. Un coude dans les côtes. Un ballon dans la tête. Quand ce n'était pas un croche-pied qui le propulsait dans une marre de boue.
Dans les vestiaires, on lui subtilisait ses affaires. On l'enfermait dans les toilettes. On le poussait sous la douche glacée. On l'insultait. Des brimades qu'il subissait sans broncher.

Les séances d'entrainement se terminaient toujours par un match. Rémi retrouvait alors le rôle ingrat de celui dont personne ne veut. Au mieux, il atterrissait sur le banc de touche. Au pire, il jouait au défenseur. Même le ballon l'évitait.
Il ne comptait plus les heures passées à regarder les autres jouer. Dans le froid et l'humidité. Des heures qu'il mettait à profit pour écouter ses auteurs préférés. Des podcast qu'il téléchargeait sur son baladeur. Zola. Maupassant. Hugo. Balzac... Parfois des poètes. Rimbaud. Baudelaire. Prévert. Ou des auteurs de théâtre. Molière. Racine. Shakespeare...
Le dimanche, pendant les matches du championnat Rémi écoutait de la musique. Bach, Mozart ou Beethoven. Avec une préférence pour le piano. Cet instrument qu'il essayait d'apprivoiser sur son vieux clavier électronique. Un apprentissage difficile mais enrichissant.
Rémi détestait encore plus les matches que les entraînements. Ces après-midi gâchés l'exaspéraient. Collé au banc, il se laissait alors porter par ses pensées vagabondes. Rêvait de contrées lointaines. Parfois, il s'imaginait en train de survoler le terrain, tel un oiseau de proie. Il planait au-dessus des joueurs, s'emparait du ballon et l'emportait dans les nuages pour le crever, d'un coup de bec.
L'équipe pouvait bien gagner ou perdre, il s'en moquait. Ce qui se passait sur le terrain ne le concernait pas. Les matches s'éternisaient. La compétition l'ennuyait.
Un soir, pourtant, il fut appelé sur le terrain. La pelouse gelée avait fait des dégâts dans les rangs de son équipe. Une brochette de blessés s’alignait sur le banc de touche. Il ne restait plus que lui de valide. Le dernier des remplaçants. Celui qu'on appelle quand on n'a plus le choix. La roue de secours.
On le plaça à l'arrière. Le poste le moins risqué. Là où il allait pouvoir attendre tranquillement le coup de sifflet final. Dos à la cage. Loin du ballon.
Le match approchait de son terme. La première place du classement était en jeu. Aucune équipe n'avait encore marqué.
La nuit venait de tomber. De pales projecteurs éclairaient le terrain pelé. Une lune argentée flottait dans le ciel. Pas un croissant. Pas une moitié d'astre. Non, une vraie lune, comme il les aimait. Ronde. Parfaite.
Rémi avait étudié les phases de la lune. Ainsi que les planètes et les constellations. L'immensité du cosmos le passionnait. Tous ces mondes qui restaient à découvrir. Tous ces mystères à élucider. Toutes ces merveilles qui l'attendaient pendant qu'il perdait son temps à piétiner de l'herbe givrée.
Son équipe harcelait les buts adverses depuis le début de la mi-temps. A part se transformer en statue de glace, Rémi ne craignait pas grand chose. Par précaution, il avait gardé son bonnet. Ainsi que ses gants. Mais il devait piétiner sur place pour ne pas s'engourdir.
Bientôt, il reconnut la voix de son père. En bordure du terrain. Derrière les barrières. Comme à chaque match. Pour une fois qu'il pouvait encourager son fils.
Rémi tenta un geste rassurant. Mais le cœur n'y était pas. Trop de froid. Trop de peurs. Juste une envie de rentrer chez lui. Loin de cet enfer glacé. Se réchauffer les mains sur un bol de chocolat chaud. Ouvrir un livre. Regarder un film. Jouer du piano.
Derrière lui, le gardien de but l'interpelait, l'incitait à s'avancer. Au cas où... Il devait rester vigilant. Anticiper une contre-attaque. Se tenir prêt.
Il regrettait la doudoune qu'il avait dû abandonner sur le banc de touche. Dans le ciel une lumière rouge clignotait. S'agissait-il d'un avion ? D'un satellite ? D'un OVNI ?
Soudain, un murmure parcourut le public. La contre-offensive était lancée. Un adversaire arrivait. Balle au pied. Seul. Rien ne semblait pouvoir l'arrêter. Il y eu des cris, des exclamations. Quelqu'un aboya des ordres.
Rémi se positionna. Face à l'intrus. Un joueur réputé. Grand. Agile. Le sauveur qui marque le but décisif. Le messie qui sauve son équipe. L'archange qui apporte la victoire. Le dieu qui transforme la boue en or.
Comme il l'avait vu faire maintes fois de son banc de touche. Rémi intercepta l'athlète. Oubliées les réticences. Envolées les craintes, le froid, le public. Et au lieu de laisser la balle filer, comme d'habitude, il la bloqua, l'immobilisa, la poussa de toutes ses forces, transformant son adversaire en une simple quille qui bascula sur le sol gelé en grimaçant.
Rémi s'empara alors du ballon. Il le tata de la pointe du pied pour mieux l'examiner. En cuir. Rond. Avec des coutures. Depuis le début, cet objet l'intriguait. Trop de monde courait après. Il devait cacher quelque chose. Un secret. Le Graal. Une signification mystérieuse. Une carte au trésor.
Déjà les autres joueurs se précipitaient sur lui. Ennemis. Partenaires. Il ne faisait plus la différence. Alors, visa la lune, et tira. Un shoot magistral. Comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Un tir d'expert. Surpuissant. Magique. Une mise en orbite. Une trajectoire parfaite.
La sphère s'éleva, survola le public, traça une courbe, et disparut dans le disque lunaire.
Pour une fois, Rémi souriait.

PRIX

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Fleur de Tregor · il y a
ça c'était un beau tir : pile dans la Lune !
C'était une belle finale finalement ! Pas pour les joueurs, mais pour Rémi. Il a peut-être gagné le droit de ne plus revenir sur un terrain gazonné, qui sait ?

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Olivier Vetter · il y a
Merci Fleur,
J'espère qu'il ne sera plus obligé de courir après un ballon

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Bertrand · il y a
bravo pour cette finale
à bientôt^^

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Olivier Vetter · il y a
Merci Bertrand
L'important, c'est de participer

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Bertrand · il y a
c'est avec plaisir^^
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Maud · il y a
je lis juste avant la finale... vous avez un vote de plus !... :-)
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Olivier Vetter · il y a
Merci Maud
Pour ce vote

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Marie · il y a
Encore à temps pour ce beau coup de pied aux conventions !
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Olivier Vetter · il y a
Merci Marie
Il y a des coups de pied qui se perdent

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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Olivier Vetter · il y a
Merci Virgo34
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Rosine · il y a
Bravo Olivier, bonne chance
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Olivier Vetter · il y a
Merci Rosine
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Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle lecture, ce soir , en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale ! Votre texte "me parle". Je l'ai particulièrement apprécié.
Marie Haubot, auteure du poème-fable "le coq et l'oie", en finale jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole...

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Olivier Vetter · il y a
Merci Marie
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Isabelle Lambin · il y a
Vote renouvelé, Olivier :o)
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Olivier Vetter · il y a
Merci Isabelle
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Guy Bellinger · il y a
J'ai adoré ce récit, parce que j'ai été comme Rémi un enfant qui a souffert en cours de "gym" (comme on disait à l'époque) et sur le terrain de foot (dont moi non plus je n'avais rien à "footre"). Et j'ai rarement lu de texte évoquant le calvaire vécu par ces enfants que tous rejettent pour leur inadéquation à un univers auquel on se doit d'adhérer. Rien que pour ça soyez remercié. Mais aussi, pour l'ensemble de ce texte bien vu, bien mené et son "coup de pied" final, j'entends par là la fin la plus emballante et la plus poétique que j'ai lue depuis longtemps.
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Olivier Vetter · il y a
Merci Guy
Nous sommes nombreux à avoir vécu cela.

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Evadailleurs · il y a
Cette obligation que ressentent les parents de s'aligner sur les autres , sans tenir compte des envies de l'enfant ...
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Olivier Vetter · il y a
Merci Evadailleurs
Cela s'appelle le conformisme

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