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Tu ne dois pas me manquer

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« Je ne l'aime pas parce qu'il est bon, mais parce qu'il est mon petit enfant. »
Rabindranath Tagore

En attendant que le café coule dans la cafetière, Suzanne s'occupait avec une miette de pain sur la table de la cuisine. Elle la faisait rouler, craquer sous ses doigts puis l'écraser pour en reprendre une autre et répéter le scénario à l'infini. Comme un massage lancinant, roulant sous ses paumes et remontant jusqu'à ses tempes, le fragment de pain se réduisait en poudre comme ses pensées.
Des pensées qui lui étaient devenues insupportables et dont elle ne pouvait se défaire. Elle avait beau lutter, c'était impossible. Les pensées revenaient comme un orage violent, elles s'abattaient chaque jour sur les restes de sa vie.
La cafetière se mit à gargouiller annonçant le début d'une longue série. Suzanne se traîna comme un somnambule jusqu'à l'appareil et se servit sa première tasse. Elle resserra sa robe de chambre en un geste rassurant. Réconfortant. Ses jambes se mirent à trembler. Elles ne supportaient plus ce corps qui ployait sous le poids du malheur.
C'était trop lourd à porter. Suzanne le savait bien. Elle n'avait plus personne pour la soutenir dans cette épreuve. André avait lâché prise, incapable de surmonter le drame qui avait frappé leur famille. Il avait décidé qu'il n'irait pas plus loin. Que sa route menait à une impasse et que revenir en arrière ne changerait rien. Il avait noyé son chagrin dans l'alcool. De plus en plus fort. De plus en plus sec. Celui qui brûle le palais, enflamme des entrailles rongées par le chagrin et l'incompréhension. Suzanne l'avait regardé s'éteindre à petit feu dans cette maison qui avait été un havre de paix et qui était devenue sa tombe.
Elle se souvenait alors des jours heureux. S’agrippant à sa tasse comme à une bouée de sauvetage, elle se souvenait de cette famille heureuse. Trois enfants plein de vie, des parents plein d'ambition pour leurs progénitures. Et pourtant, l'un d'entre eux avait disparu. Il ne faisait plus partie de ce monde. Il avait quitté la photo familiale entraînant dans sa course, André, ce père aimant. Si doux.

En cinq ans, Suzanne avait tout perdu. Elle se retrouvait seule dans cette immense maison bourgeoise à errer comme un fantôme. A la recherche du moindre souvenir prêt à lui tenir compagnie. Elle cherchait Pascal. Le disparu. Il était si gentil. C'était le petit dernier. Celui que l'on couve un peu plus que les autres car toutes les mères savent bien que « ça grandit trop vite » et qu'il faut profiter de chaque instant, jusqu'au jour où il quittera le nid comme ses frères et sœurs l'ont fait avant lui.
Elle se rappelait de leurs moments complices. Des premiers chagrins d'amour du petit. De ses réussites aux examens. De son désir brûlant de réaliser tous ses rêves. Il avait une soif de vie démesurée. Il voulait découvrir le monde dans ses moindres recoins. Vivre à cent à l'heure. C'était un doux rêveur qui, un jour, avait oublié de rêver. La machine s'était enrayée et il n'avait pas su la remettre en route. Pascal avait perdu le goût de vivre. Il s'était enfermé dans une bulle morbide dont il ne pouvait plus sortir.
Suzanne l'avait vu quitter le nid. Le ventre vide. L'âme seule. Le visage fatigué. Déboussolé. Elle avait rassemblé toutes ses forces pour l'aider à remonter la pente mais il était parti pour ne plus jamais réapparaître. Il avait disparu dans des ténèbres insoupçonnables. Englouti dans un trou noir qu'elle ne pouvait atteindre pour l'en extraire.
Où était-il allé ? Pourquoi ce changement brutal ? Suzanne était restée sans réponse face à un André sidéré, figé sur place par cet inattendu.
Ils s'étaient retrouvé seuls une bonne fois pour toute. Les deux grands avaient pris leur envol au Canada et aux Etats-Unis et le petit dernier s'était volatilisé. Un véritable tour de magie.

Suzanne regarda la pendule. Il était déjà huit heures du matin. Elle était debout depuis cinq heures et n'avait quasiment pas fermé l'oeil de la nuit. Comme toutes les nuits depuis la disparition de son fils. Où était passé son cher enfant ? Pas une lettre, pas un coup de fil. Rien. Pas même une dispute expliquant ce départ précipité. Rien. Pascal avait filé dans sa vingtième année sans un mot. Sans bagage.
Elle avait bien senti que quelque chose n'allait pas mais elle n'avait pas réussi à freiner la machine infernale. André et elle avaient dû accepter cette énigme insolvable. Pascal ne répondait plus au téléphone. Il fallait bien se résoudre. Ils étaient devenus des parents résignés. Leur fils avait peut-être rejoint une secte ? Il était peut-être parti faire le tour du monde ? Mais pourquoi ne leur avait-il rien dit ? C'était arrivé si brutalement. Ils avaient cherché à interroger ses amis mais ils s'étaient vite rendu compte qu'il n'en avait pas ou si peu. Aucun ne le connaissait vraiment.
L'enfant chéri, doux comme un agneau, sensible, affectueux. Où était-il passé ? « Comme tu me manques », chuchotait cette mère déchirée. Les larmes l'envahissaient, la submergeaient comme un tsunami. Le froid s'engouffrait dans son corps ratatiné, la glaçant jusqu'aux os. Elle resserra un peu plus la ceinture de sa robe de chambre. Son seul réconfort. Il faudrait qu'elle pense à la laver. Elle ne la quittait plus cette vieillerie. Elle ne sortait même plus de chez elle et se faisait livrer ses courses guettant derrière le rideau de la cuisine l'arrivée du fourgon blanc. Les grilles de la clôture avaient rouillé au fil des ans et le portail grinçait tel un gémissement. Tout souffrait dans cette maison. Le jardin avait sombré dans l'oubli, envahi par les herbes folles. Les pas japonais menant à la terrasse avaient disparu sous une épaisse mousse glissante. Le vieux prunier laissait pourrir ses fruits à ses pieds. Pourtant, elle adorait ses fleurs blanches qui fleurissaient au printemps. Suzanne l'aimait tant ce jardin. Elle l'avait cultivé, ratissé avec amour dans l'espoir qu'un jour, des petits enfants viennent y jouer à cache-cache. Elle avait enterré ses espoirs d'une retraite heureuse et elle creusait sa propre tombe à petits coups de pelle. Le jardin n'était plus. La maison n'était plus. La famille tout entière n'était plus que l'ombre d'elle même. Un vague souvenir qui s'effaçait chaque jour un peu plus, aspiré par un présent si violent, si insoutenable.

Suzanne reprit une tasse de café. Il faisait si froid dans cette grande maison au mois de février. Et il n'y avait plus personne pour la réchauffer. André n'était plus de ce monde et ce n'était pas plus mal pour lui. Elle affronterait seule la suite.
Elle plongea son regard dans le petit noir fumant. Qu'est ce qui avait pu clocher dans cette vie ? Où était l'erreur ? Les questions ne cessaient de se bousculer dans sa tête. Un véritable embouteillage s'était installé dans son cerveau. Des nœuds à n'en plus finir.
Pascal lui manquait tant. Il aurait dû être à ses côtés. A leurs côtés. Un petit dernier, ça traîne toujours un peu plus longtemps à la maison. Mais lui, il avait coupé le cordon sans crier gare. Et Suzanne ne s'en était pas remise. Comment s'en remettre ? Partir pour disparaître dans un autre monde. Pascal était un grand maigre pas bien bâti certes mais intelligent. Il était discret et peu sûr de lui mais il avait des rêves. Sa tête grouillait de rêves en tout genre. Il pouvait être sombre et brillant à la fois. C'était un garçon merveilleux. Et voilà qu'il n'était plus. Suzanne aurait voulu remonter le temps pour trouver la faille et sauver son petit. Le café avait refroidi et ses doigts de nouveau gelés restaient agrippés à cette fichue tasse. Comme un naufragé à son radeau.

Il était temps de se préparer maintenant. Suzanne se dirigea vers la salle de bain pour prendre une douche bien chaude. Son visage dans le miroir embué ne ressemblait plus à rien. Ses yeux avaient perdu de leur éclat et seule subsistait l'inquiétude. En se brossant les dents, elle eût envie de vomir tout son café. Ces litres de petit noir brûlant qui la faisaient tenir. Elle se souvint de la visite de la police au sujet de Pascal. De la maison mise sens dessus dessous. De leurs regards ahuris à elle et André. Des bruits de pas incessants dans les escaliers, des portes de placards qui claquaient, des tiroirs qui s'entrechoquaient. « Vous avez des nouvelles de notre fils ? » répétaient-ils affolés. Suzanne n'a jamais oublié le voile de tristesse qui était passé sur le visage du commandant Bronne. C'était une femme. Elle avait sans doute des enfants elle aussi, s'était dit Suzanne. Elle lui avait pris les mains en lui disant qu'elle ne pouvait rien leur dire pour le moment.
Ils étaient restés là. Face à face. André et Suzanne, seuls dans une tempête qu'ils n'avaient pas vue venir. Comment peut-on anticiper une telle chose ?
Une fois la tornade passée, le couple avait rangé la maison en silence. Remis en place les tiroirs vidés de la chambre de Pascal. Son ordinateur avait été emporté ainsi que des albums photos. Cela faisait déjà deux ans qu'ils n'avaient plus entendu parler de leur fils. Ils avaient signalé sa disparition mais l'affaire avait été classée sans suite. Pascal était majeur. Il était libre de ne plus donner signe de vie même à ses proches.
Jusque-là, la famille avait essayé de vivre normalement. Les repas de Noël, les vacances avaient été ponctués par les visites des deux grands qui s'étaient montrés plein d'amour pour leurs parents qu'ils voyaient bien dépérir. Mais la vie devait continuer.
Suzanne et André s'étaient réfugiés dans leur travail. Ils étaient enseignants et côtoyaient chaque jour des adolescents. Certains en pleine crise de rébellion, d'autres en plein doute. Suzanne donnait des cours de théâtre et s'efforçait de jouer le jeu. André manipulait ses éprouvettes pour expliquer le pourquoi du comment. Mais pour Pascal, il n'avait aucune explication raisonnable. Le mystère restait entier. Jusqu'au jour où le commandant Bronne refit surface. Quelques jours seulement après sa première visite. Elle avait retrouvé Pascal. Et le monde s'était effondré. Un gouffre avait englouti tous leurs espoirs.

Suzanne enfila ses gants et son manteau devenu un peu trop grand sur ses frêles épaules et sortit de la triste maison. En tournant la clé dans la serrure, elle sut que plus rien ne serait plus jamais comme avant. Elle descendit les marches du perron au bas desquelles l'attendait un taxi. Voilà. Près de trois ans après la visite du commandant Bronne, elle allait s'aventurer à l'aveuglette dans la plus sombre histoire de sa vie. Sans aucune force, écrasée par le poids de la honte et de l'incompréhension. N'osant lever la tête vers les fenêtres de ses voisins tapis derrière leurs rideaux. La route fut un peu longue, presque interminable. Suzanne aurait voulu rouler sans jamais s'arrêter. Elle redécouvrait les paysages, le centre ville et ses boutiques. Les gens vivaient. C'était tout.
Elle se tourna vers son avocat assis sur la banquette arrière à ses côtés. Il posa sa main sur la sienne et la serra en signe d'encouragement. Il lui sourit. Elle frissonna.
La porte immense du tribunal lui apparut comme les portes de l'enfer. Le procès s'ouvrait aujourd'hui. Elle se demanda ce qui était le pire : perdre un enfant ou découvrir qu'on avait donné la vie à un monstre ? Un fils assassin qui avait quitté le nid pour tuer de ses propres mains. Sans raison, juste pour ôter des vies dans la plus grande cruauté. Pour assouvir des fantasmes inavouables. Comment affronter le regard des familles de ses dizaines de victimes innocentes ? Comment le regarder lui, Pascal, « la chair de ma chair » ? « Tu m'as tant manqué mon fils, se dit-elle, mais tu ne dois plus me manquer maintenant. »
Agrippée à la manche de son avocat comme une ultime bouée de sauvetage, elle descendit de la voiture en baissant la tête et traversa la foule de journalistes et de photographes massée devant l'entrée. 

PRIX

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Let · il y a
wahou ça m'a pris aux tripes et je n'ai pas soufflé une seconde, un conte sur les noires pulsions humaines et la souffrance....bravo MP je suis admirative de ton travail que je découvre suite à une belle rencontre avec une belle personne...merci à toi
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MPB · il y a
Quel joli compliment... à l'image de notre rencontre. Il me touche beaucoup. Merci de ta visite Let. A bientôt
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Jean Calbrix · il y a
Un texte très prenant touchant au plus profond de nous-mêmes ! Bravo, MPB ! Je clique sur j'aime.
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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MPB · il y a
Merci Jean Calbrix d'avoir pris quelques minutes pour ce texte auquel je suis très attachée. Et félicitations pour Mumba ! Au plaisir de vous relire.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour MPB ! Je relis avec grand plaisir votre belle nouvelle.
Je vous invite à une balade dans les dunes si cela vous tente : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes Bonne journée à vous.

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Soleil · il y a
ouffff quelle lecture ! ça nous tient jusqu'à la dernière ligne ! Bravo
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MPB · il y a
Merci mille fois Soleil.
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Thara · il y a
Une histoire touchante qui fait jaillir des émotions vives à la lecture...
+ 5 voix !

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MPB · il y a
Merci Thara ! Je suis très touchée. Et désolée pour ma réponse tardive...
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Michel Allowin · il y a
Terrible histoire, bâtie touche à touche
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MPB · il y a
Merci beaucoup, beaucoup.
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Mafalda · il y a
On sent une sacrée expérience dans l’écriture . Super !
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MPB · il y a
C'est trop gentil ! merci beaucoup et désolée pour mes remerciements tardifs...
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Kiki · il y a
mes voix pour ce beau récit très bien relaté et si vrai.

Je vous invite à aller visiter en lisant le poème les cuves de Sassenage. Merci d'avance

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MPB · il y a
Merci beaucoup ! je file vous lire mais je suis bien en retard en ce moment !
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Scarlett · il y a
L’amour d’une mère est inconditionnel !
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Brocéliande · il y a
Magnifiquement touchant, éprouvant de ce chagrin si lourd à porter et raconté dans un cri sans bruit ...
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MPB · il y a
Merci Brocéliande (avec retard) !
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Brocéliande · il y a
ben ..c'est mieux que jamais ..Pas grave ! ...et belle journée !
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MPB · il y a
Merci...
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Francine Lambert · il y a
Le drame vécu par cette famille est raconté de telle façon qu'on ne peut que s'identifier à cette mère et éprouver pour elle de la compassion devant ses nombreuses interrogations dont celle-ci me semble la plus poignante : "Elle se demanda ce qui était le pire : perdre un enfant ou découvrir qu'on avait donné la vie à un monstre ?" J'ai lu votre récit d'une traite tant j'avais hâte de connaître les raisons d'un tel désarroi et la réponse est édifiante. A bientôt MPB !
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MPB · il y a
Avant tout, je vous présente mes excuses pour ma réponse tardive mais je suis partie en voyage et ensuite, ce fut un retour bien chargé... Je vous remercie donc chaleureusement pour ce commentaire encourageant. Ce sujet me tenait à coeur depuis longtemps et je ne savais pas trop comment l'aborder. Au plaisir de vous lire. Et encore désolée...
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Francine Lambert · il y a
Pas de souci MPB, au plaisir !
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