Tu es mon père...

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Image de Été 2020
Les détenus de la prison de haute sécurité de la Rebibbia sont excités, depuis quelques jours, à l’idée qu’un grand cinéaste fut intéressé de travailler avec eux. Depuis que la directrice, Madame Véronica, leur a parlé du sujet, dans les couloirs, dans la cours, et dans les cellules, les détenus ne parlaient que de ça. Ils avaient six mois pour apprendre leurs textes et jouer « César » de Shakespeare.
Ce n’est pas la première fois qu’ils présentent des spectacles de théâtre devant un public mais ils ont l’impression, depuis qu’ils ont rencontré Paolo et Vittorio , que cette fois l’expérience serait beaucoup plus excitante. Même Antonio, condamné à perpétuité pour triple meurtres de sa femme et de ses deux fils, ne pouvait pas s’empêcher de montrer son enthousiasme.
Le synopsis du film me paraissait très intéressant, je m’en réjouis et mes craintes de ne pas être à la hauteur commencent à s’évaporer. Il faut que j’avoue que monsieur Emmanuel, le gérant de la start-up spécialisée dans le sous-titrage des films était très encourageant. Il avait confiance en moi mais il avait plus confiance en Samuel, mon ami depuis des années et qui travaille comme traducteur de langue chinoise dans la même boite.
Emmanuel m’a expliqué en gros, avec son bon français de professeur d’écoles, que le sous-titrage n’est pas considéré comme une traduction au sens strict mais c’est plutôt de l’adaptation et que, contrairement à la traduction littéraire qui donne au traducteur plus de liberté de temps, le sous-titrage cinématographique cherche la condensation car on cherche l’essence du message et l’on tente de conserver la manière dont il est prononcé.
Mon rôle était donc de donner l’essentiel du message dans un timing précis correspondant aux quelques secondes d’une réplique. Parce qu’après un sous-titre, il y en a un autre, et un suivant, etc. J’étais tellement concentré que les mots d’Emmanuel résonnent encore dans mes oreilles.
J’étais très excité à l’idée de traduire les répliques du film des frères Taviani « Césare deve morire ».
Soudain le stress me gagna au moment où il me donna « la transcription », c’est ainsi qu’on l’appelle dans le jargon du cinéma. C’est stressant, ça fait peur, c’est une grande responsabilité, mais ça me changera des traductions des recettes de cuisine qui me permettaient jusqu’ici de gagner mon pain et de payer le studio insalubre dans lequel je vis depuis ma sortie miraculeuse de la prison.
Je replongeai dans « ma transcription » pour fuir ce souvenir qui m’a fait tant de peine mais qui m’a permis aussi de rencontrer la personne la plus affectueuse que je n’ai jamais connue, monsieur Boublenza, mon psy. Il m’a diagnostiqué comme étant dépressif qui souffre d’un extrême sous-estime de soi du aux violences subis par le soi-disant père.
C’était un dimanche ensoleillé, le ciel de Rome était bleu et dégagé. Les détenus avaient rendez-vous avec Paolo et Vittorio Taviani. A 10h du matin, la vingtaine de prisonniers étaient dans la cellule prévue pour cette rencontre. C’était comme une séance de connaissance, les incarcérés se présentaient à tour de rôle ; nom, prénom, période d’incarcération...Après une demi-heure de présentations, Vittorio explique son projet :
- Vous purgez presque tous de grosses peines. Y en a certains d’entre vous qui sont condamnés à perpétuité. Je sais que ce n’est pas facile. Mais sachez que l’Art est la seule et vraie forme de liberté. Connaissez-vous Shakespeare ? Levez les mains s’il vous plaît !
A part Pedro, un quinquagénaire condamné à vingt deux ans pour avoir tué sa compagne, ils ont tous levé les mains.
L’histoire de ce Pedro me rend complètement mal à l’aise et les bouffées de chaleur qui grimpent de mes orteils jusqu’en haut de mon crane commencent à se faire sentir. Je déboutonne ma chemise, j’ouvre en grand ma fenêtre et je m’allume une roulée, mon regard perdu et fixé sur l’horizon. Ma température baissa d’un coup et je sentis le froid pénétrer dans mes os. J’abandonne la traduction et je rentre sous ma couette, les yeux fixés au plafond
Je songeais à Pedro. Est ce qu’il a vraiment tué sa compagne ? Quand il s’est présenté devant les Taviani, il a juré qu’il était innocent, il a même pleuré en criant injustice. Je le crois moi, je le crois. Mon expérience en prison m’a appris que derrière les barreaux il y a beaucoup de mauvais coupables. J’y ai passé sept ans de ma jeunesse. Comment ils ont pu croire que j’étais capable de tuer Laura ? Moi, qui suis incapable d’écraser, par pitié, les cafards qui mangent mes madeleines tous les matins ? Et si après sept ans, Monica (la sœur de Laura) n’a pas trouvé par pur hasard la lettre d’adieux de Laura où elle disait qu’elle en avait mare de cohabiter dans son corps avec le cancer des seins ? Serais-je toujours privé de ma liberté pour le simple fait qu’elle est morte chez moi ? Pourtant j’ai prouvé aux juges que ce jour là je n’étais pas à Paris.
Les bouffées de chaleur me reviennent, je me sens tout mouillé. Je sursaute de mon vieux clic-clac pour avaler une Xanax pour me détendre et du valium pour pouvoir dormir. Ça fait presque une semaine que je ne prends plus mon traitement malgré l’insistance de mon médecin, ça me rendait faible physiquement, somnolant et le pire que ça a tué en moi le désir envers les femmes. Emna essaye de me voir depuis un moment et je décline à chaque fois ses avances sous prétexte que je suis occupé par le travail. Des fois elle venait même chez moi, et quand elle toquait à ma porte, je faisais comme si je n’étais pas là.
Soudain, j’avais comme une révélation, une phrase de « Cesare deve morire » saute dans mon esprit mi-éveillé, mi-endormi : « L’Art est la seule forme de liberté ». Ça pourrait être un bon titre pour mon roman inachevé et inachevable que j’essaie de finir depuis trois ans.
Je me suis forcé à me relever pour noter cette idée sur mon carnet huilé, car depuis que mon psy a commencé à me bourrer l’estomac avec de la Paroxétine, du lormétazépam et de l’Xanax, ma mémoire est devenue défaillante.
J’avais faim mais j’avais du mal à me lever. Je me suis fait une roulée, puis une deuxième. Il était midi passé, le désir de boire un café devient irrésistible. Je me suis fait un Nescafé et me suis retourné sous ma couette, toujours chaude, mon carnet entre les mains. L’envie de relire mon bout de roman inachevable m’envahit :
« Deux ans en arrière, la simple idée de passer une nuit en prison me faisait flipper, mais maintenant je pense que j’ai commencé à prendre l’habitude et même à créer mes propres rituels. J’ai une cellule dont je ne paye pas le loyer, j’ai des amis qui ne profitent pas de ma bonté parfois exagérée et surtout je ne me soucie plus du temps. Lundi ou mardi, mercredi matin ou jeudi soir c’est la même chose .Ici on n’a pas la notion du Temps... »
La sonnerie de mon téléphone me coupe la lecture, C’était lui. Depuis sa dernière visite à la prison je ne l’ai jamais revu. J’hésitais à répondre, je ne voulais pas entendre sa voix. En plus qu’est ce qu’il va me dire à part que je suis un raté et une honte pour la famille ? Que je suis un incapable et un « bon à rien » ? Et qu’à trente cinq ans, je suis toujours sans femme, sans enfants et sans travail ? Au bout de quelques sonneries il raccroche mais cette fois il me laisse un message vocal : « je ne t’appelle pas pour avoir de tes nouvelles mais pour te dire que tu as trois mois de loyer impayés. Ton proprio n’arrête pas de m’appeler, tu me fous la honte. J’aurai espéré que tu crèves en prison ou que tu meurs écrasé dans la rue comme ta mère la P... » . Ces paroles ne me font plus ni chaud ni froid. Je ne me demande même plus s’il a raison ou pas, tout ce que je sais c’est que je le déteste plus que tout.
Impossible de finir la lecture ou la traduction, Je me sens agité et incapable de me concentrer. Les idées n’étaient pas claires dans ma tête. Je voulais aller voir Emna, c’est sûr qu’elle est seule en ce moment. Barouk ne rentre pas avant minuit. Mais j’avais peur de ne pas assurer. Et si je bois ce soir ? J’avais arrêté l’alcool sous les conseils de mon psy mais une fois ,une seule fois, après six mois d’arrêt, ne fera pas de mal, au contraire ça me fera du bien. Je n’ai plus de temps à perdre, Emmanuel a bien insisté que le sous-titrage doit être fini dans douze jours.
J’ai pris des bières, du vin rouge et du roquefort et avant d’aller chez moi, je suis monté au deuxième pour emprunter à Emna sa radio. Je l’ai trouvée plus belle que d’habitude et elle était contente de me voir mais mon sac plein de bières avait l’air de l’inquiéter. Elle m’a supplié de rester et je lui ai promis de revenir dans la soirée et qu’il fallait que j’avance sur la traduction. Je suis parti sans l’embrasser en lui caressant les seins, comme j’avais l’habitude de faire.
Quand je suis arrivé chez moi il était 15 heures passées. Je me réjouis à l’idée que j’ai assez de temps pour lire toute la transcription et même pour commencer à traduire. Involontairement, je pensais aux loyers impayés et je me réconfortais à l’idée de pouvoir tout payer dès que je finisse le sous-titrage. Emmanuel m’a promis 2500 euros. Je sentais une joie immense m’envahir. Le vin était bon, l’histoire du film me plaisait et « Il faut tuer le père Noel » qui passait à la radio était juste magnifique. Je reprends la lecture quand le téléphone sonna. C’est encore lui. Cette fois je suis sous l’emprise de l’alcool, je me sens capable de casser la chaine de la peur qui m’accablait à chaque fois que je le voyais ou j’entendais sa voix. Je me sens capable de décrocher et de lui dire à quel point je le haïssais. Apparemment, j’ai trop hésité et il a raccroché. J’avais besoin de prendre l’air, je sentais la terre tourner et la rage me dévorer de l’intérieur comme un feu avide de vengeance. Je décide donc de sortir.
Vers 23 heures, j’étais sous la douche. Le sang coule, se mélangeant à l’eau et au vomi. Un tableau abstrait à l’image de ma vie. Je me se sent très affaibli et incapable de me tenir debout. Je me suis mis à genoux en laissant l’eau froide couler sur mon crane. Je ne sais plus si je me suis endormi entre temps mais je me souvenais bien des cris des gendarmes cagoulés et armés qui m’ont encerclé après avoir défoncé la porte : « Ne bougez pas, l’immeuble est encerclé »
« Mon père est mort et c’est moi qui l’ai tué. Comment me consoler moi le meurtrier d’un meurtrier. Cet homme insensible et puissant, qui, sous mon couteau, a perdu son sang ». C’est en chantonnant cette phrase que je passais ma journée à l’hôpital psychiatrique de Ville Evrard. Et si le chant se transformait, je ne sais pas pour quelle raison, en cris hystériques, l’infirmier qui me surveillait n’avait qu’à me plaquer par terre et me piquer pour m’endormir jusqu’au lendemain.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Votre texte est fort bien écrit et le sujet dont il s'agit est traité avec soin, simplicité et originalité.
En le lisant, j'ai l'impression de regarder un film. L'histoire est fort bien menée et très touchant!
Un plaisir de vous lire!
Bonne continuation!
En passant, si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire mon oeuvre "Mésaventures nocturnes" en lice pour le Prix des jeunes écritures.

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Moez Awled Ahmed · il y a
Merci beaucoup marie
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Beatrice Guerville · il y a
Je rejoins le commentaire précédent. On reste avec un gout amer dans la bouche à la fin de la lecture. C'est très difficile à juger un tel texte car on a un peu peur de cautionner ce criminel. C'est idiot!
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Moez Awled Ahmed · il y a
Merci infiniment pour votre lecture
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Eric diokel Ngom · il y a
J'ai bien aimé .. bcp de bonnes choses.. un texte Magnifique .. très structuré et origin merciI de voter pour moi je suis candidat au prix jeune écriture RFI Auf
Merci ***

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Moez Awled Ahmed · il y a
3 voix à toi. C est fait
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est un univers particulier , difficile à juger.
Ecrire sur la vengeance , sur un sentiment lourd laissé par l’indifférence et la cruauté de celui dont on attend tout est certainement la plus horrible des tragédies .

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Moez Awled Ahmed · il y a
Merci infiniment de m avoir lu